Agroforesterie en Afrique tropicale humide (United Nations University - UNU, 1984)
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View the documentUne identité et une stratégie pour l'agroforesterie
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View the documentLa recherche en agroforesterie dans les tropiques humides
View the documentRésumé de la discussion: Principes d'agroforesterie

H. A. Steppler
Conseil international pour la recherche en agroforesterie, Nairobi, Kenya

Résumé

Le fait que les systèmes agroforestiers d'utilisation des terres sont spécifiques d'un lieu donné rend difficile la conception de modèles adaptés à toutes les circonstances. C'est pourquoi il est proposé de poursuivre le développement de nouvelles méthodes applicables à la description de systèmes de mise en valeur aussi bien existants que théoriques. Le but est d'identifier les contraintes susceptibles d'être surmontées par l'application d'une approche agroforestière.

L'auteur affirme d'autre part que l'institutionnalisation d'une telle approche de l'utilisation des terres peut être bénéfique pour le développement et la mise en pratique de systèmes agroforestiers.

Introduction

Agroforesterie est un nouveau mot pour désigner une pratique ancestrale, qui consiste à inclure des arbres dans le paysage agricole. Sa signification s'est raffinée, et elle englobe maintenant des arbres dont la destination est telle que le système d'utilisation des terres fournisse des aliments aussi bien que des produits forestiers, tous répondant aux besoins de l'usager du système. En même temps, le système agroforestier doit avoir une influence stabilisatrice sur l'environnement, et assurer la permanence de la production.

L'intérêt actuel pour l'agroforesterie a pris naissance parmi les forestiers, qui voyaient les terres boisées menacées par une population en expansion, demandant toujours plus d'aliments, et par suite par les agriculteurs en quête de nouvelles terres pour produire ces aliments. Leur réaction était rationnelle: chercher un moyen pour faire entrer certains aspects de l'agriculture dans l'économie forestière. En revanche l'agriculture classique - et ici j'inclus tout aussi bien l'élevage que la culture n'a pratiquement contribué en rien à alléger la pression que ses activités font peser sur les zones boisées non agricoles.

Laisser aux seuls forestiers le soin de développer l'agroforesterie serait priver celle-ci de la masse de connaissances existant en dehors de la foresterie, tandis qu'en déléguer la responsabilité aux agronomes ne corrigerait pas la situation, mais ne ferait que renverser les torts sans rien accomplir d'utile. Ce qu'il faut, c'est institutionnaliser l'agroforesterie, la rendre indépendante tant de l'agriculture que de la forêt de sorte qu'elle puisse développer ses propres concepts, connaissances et principes, sans se laisser absorber par aucun de ses antécédents mais en sachant tirer profit de leurs ressources lorsque cela serait jugé nécessaire. Le Conseil international pour la recherche en agroforesterie (CIRAF) est l'exemple d'une telle institution.

Il existe de nombreux précédents qui montrent l'efficacité de l'institutionnalisation. La statistique, par exemple, avec son approche en matière de conception et d'analyse de l'expérimentation, commença à se dégager des mathématiques lorsque R. A. Fisher entreprit son œuvre classique à Rothamsted: il était lui-même, pour ainsi dire, l'institution. De même, la génétique n'acquit une réelle identité que lorsqu'elle se sépara des sciences biologiques, que ce fût la botanique ou la zoologie; dans de nombreuses universités, à l'heure actuelle, cette séparation n'a pas encore été effectivement réalisée. L'agroforesterie est beaucoup moins clairement définie que la statistique ou la génétique, et a par conséquent encore davantage besoin d'avoir sa propre institution. Je me hâte d'ajouter toutefois que si, en créant l'institution que ce soit l'agroforesterie ou la génétique - on la sépare de tous les domaines qui ont un rapport avec elle, alors on aura fait un pas en arrière.

Approche par systèmes

La création de l'institution n'est que le premier pas vers l'acquisition de son identité; il est essentiel de développer ensuite un pôle d'intérêt, une raison d'être, une stratégie. On pourra alors développer l'approche des problèmes et les actions jugées les plus propres à leur apporter des réponses. Enfin, on déterminera le profil du personnel nécessaire, et les objectifs à viser deviendront alors plus clairs.

Le mot clé est celui de système. L'agroforesterie est un système d'utilisation des terres. C'est en même temps un système de production alimentaire et forestière. Ce n'est pas une production unique ou une simple technique d'aménagement, mais plutôt un ensemble complexe et interdépendant de sous-systèmes, d'éléments et de pratiques adaptées à un milieu et à des besoins particuliers.

L'approche par systèmes implique en premier lieu que l'on n'aborde pas les problèmes en ordre dispersé, et ensuite que l'on procède à une approche analytique plutôt que purement intuitive des systèmes de mise en valeur des terres. L'approche analytique est la méthode de diagnostic qui permet d'analyser l'état du système, d'identifier les soussystèmes critiques, et de déterminer les problèmes ou contraintes pratiques de même que les possibilités d'amélioration du rendement du système. Du diagnostic découlera ensuite l'aptitude à identifier les techniques agroforestières appropriées aux besoins du système, et la définition des problèmes de recherche et de développement qu'il faudra résoudre si l'on veut faire naître de nouvelles techniques agroforestières possédant les capacités spécifiques nécessaires pour améliorer le rendement du système. Le Conseil international pour la recherche en agroforesterie (CIRAF) a adopté cette approche, et vise à axer la recherche en matière d'agroforesterie sur les problèmes et la situation réels dans le monde.


FIG. 1 Le cycle de développement des techniques

Le cycle de développement

La base logique du programme de recherche du CIRAF est définie par le cycle de développement (fig. 1). Chaque phase du cycle embrasse une série d'activités de recherche. Chaque situation à laquelle le cycle est appliqué requerra une combinaison différente des activités particulières pour boucler le cycle. Le cycle procède de la constatation inéluctable que l'élaboration d'une solution à un problème commence par la capacité d'analyser le problème, dans ce cas le système d'utilisation des terres dans lequel les techniques agroforestières sont censées jouer un rôle. Le diagnostic des systèmes d'utilisation des terres existants vise à déceler les contraintes et les potentialités en rapport avec l'agroforesterie. C'est la partie déductive, analytique, ou diagnostique du cycle de développement technologique.

L'une des principales conclusions qui ressort de la recherche sur le développement agricole des dix dernières années est que les conditions dans lesquelles travaille la majorité des agriculteurs ressemblent souvent bien peu à celles des stations de recherche agricole; la conséquence en est que, à moins de faire un effort spécial pour tenir compte de ces conditions, la technologie résultante est souvent inadaptée pour la majorité des agriculteurs. Pour identifier dans leur ensemble les contraintes et les potentialités en jeu qui commandent les prises de décision en matière de pratiques d'utilisation des terres dans une région donnée, il est indispensable de rassembler les compétences d'une équipe multidisciplinaire de biologistes et de sociologues, afin de diagnostiquer des facteurs allant des contraintes climatiques aux valeurs culturelles.

Un résultat important de la première phase du diagnostic du système d'utilisation des terres sera l'identification de sous-systèmes. A cet égard le CIRAF cherche à développer une approche par « besoins élémentaires » pour l'identification de sous-systèmes de production en fonction de catégories de produits répondant aux besoins humains universels de nourriture, d'énergie, d'abri, d'argent et d'intégration dans la communauté. De cette façon on est assuré que ce qui est analysé se rapporte strictement aux besoins des gens.

La manière dont se fait cette analyse, dans la seconde phase du diagnostic, fait également l'objet d'une active recherche méthodologique. L'agroforesterie, par définition, se préoccupe tout autant de conservation que de production. A cet égard elle diffère de la plupart des autres branches de la phytobiologie appliquée, pour lesquelles l'aspect conservation dans les systèmes de production est considéré comme secondaire, voire totalement négligé. Cette différence dans les buts impose une différence dans les méthodes. Le CIRAF explore actuellement des techniques d'analyse pour diagnostiquer les résultats de sous-systèmes de production de base tant du point de vue de leur productivité que de leur continuité, englobant ainsi les deux aspects du diagnostic visé.

Le résultat final de cette phase de diagnostic sera un ensemble de prescriptions générales pour l'élaboration de techniques agroforestières en fonction des contraintes pratiques ou de l'utilisation finale des produits. Ces techniques deviendront ensuite l'élément principal de la partie du cycle de développement agroforestier correspondant à la phase d'induction, ou de synthèse, ou de recherche et développement.

Deux cheminements sont possibles dans la première partie de la phase 3. L'un consiste à identifier les techniques agroforestières existantes qui sont dans l'ensemble appropriées aux besoins locaux et qui peuvent être employées directement en vue d'apporter une amélioration immédiate à la situation. L'autre consiste à créer, grâce à la recherche, de nouvelles techniques spécialement conçues pour répondre aux prescriptions du diagnostic. Ces deux types d'action ne s'excluent pas mutuellement; en fait, le cas le plus probable sera celui dans lequel une amélioration temporaire est obtenue grâce aux techniques existantes, tandis que l'on s'attache à en développer de nouvelles. Le cycle de développement est un processus itératif continu. On recherche la meilleure technologie possible, mais on s'arrête à une technologie qui est simplement meilleure, en espérant l'améliorer continuellement.

La phase 4 du cycle de développement comprend la recherche nécessaire pour synthétiser un nouveau système de mise en valeur qui incorpore la nouvelle technologie agroforestière dans le modèle existant d'utilisation des terres d'une manière compatible avec les objectifs et les contraintes locaux et régionaux de la production. Enfin, le cycle se boucle par une nouvelle étude diagnostique pour identifier l'ensemble de contraintes et de potentialités qui entrent maintenant en jeu, et auxquelles doit répondre l'élaboration de nouvelles techniques si l'on veut optimiser davantage le système.

Les quatre phases du cycle de développement technologique définissent le champ des activités de recherche du CIRAF. Chaque situation à laquelle le cycle est appliqué requiert une combinaison différente des activités particulières pour le boucler. Une approche interdisciplinaire sera poursuivie pendant toute la durée du cycle (fig. 2).

Activités de recherche

La conséquence de l'adoption de la stratégie est qu'il y aura deux activités de recherche distinctes mais complémentaires, qui seront: - Le développement de la capacité de diagnostic pour l'identification des besoins et des potentialités de l'agroforesterie. Cela se fera par des études sur le terrain du système utilisé par les petits agriculteurs, et concernera aussi les collectivités, notamment lorsque l'impact sur l'utilisation des terres et sur l'environnement est une préoccupation majeure. Cette recherche sera menée initialement au Kenya, mais sera étendue plus tard à d'autres pays. - L'identification de méthodes pour développer une nouvelle technologie agroforestière, pouvant aller de méthodes d'évaluation d'arbres à usages multiples à la mise sur pied d'essais destinés à tester de nouveaux systèmes. Cette recherche sera menée à la station de terrain de Machakos au Kenya.

La relation adéquate qui doit exister entre ces deux activités est que l'étude de diagnostic serve à identifier les problèmes les plus prioritaires pour le développement de la méthodologie. Cette recherche aura sans aucun doute pour effet d'engendrer de nouvelles techniques, mais ce n'est pas son objectif propre; ce serait plutôt un sousproduit du développement de la méthodologie.


FIG. 2. Diagramme de mise en œuvre de la stratégie de recherche du CIRAF

L'agroforesterie est, implicitement, à la fois un système d'aménagement des terres et des ressources, et un système de production multiple d'aliments - végétaux et animaux- et de matières tirées des arbres, pouvant aller des aliments au combustible. Lorsque le but visé est le combustible, il concernera presque invariablement l'agriculteur, et, en règle générale, le petit agriculteur.

La technologie sera très vraisemblablement à relativement forte intensité de main-d'œuvre. L'objectif n'est toutefois pas de développer un système à faible niveau d'investissements, mais plutôt un système qui utilise ceux-ci efficacement et fournisse une production stable avec un rendement soutenu.

Lorsqu'on parle de solutions agroforestières telles qu'un système d'aménagement des ressources et d'utilisation des terres, l'objectif se situe au-delà de l'utilisateur individuel. Ainsi, lorsqu'on juge qu'un système agroforestier sera la solution pour régulariser les eaux et arrêter l'érosion sur des terrains en pente, c'est le bassin versant qui devient la cible. Les agriculteurs individuels utiliseront la technologie, mais toute la zone doit l'adopter pour qu'ils puissent en bénéficier. Dans un tel cas, la production alimentaire et ligneuse individuelle sera un élément de l'ensemble, mais qui sera entièrement subordonné à l'objectif primordial d'aménagement des ressources.

Nous avons fait mention des arbres dans le paysage. C'est probablement une approche plus rationnelle que de parler des arbres dans les terres de culture, ce qui pourrait amener à penser qu'il s'agit d'un mélange d'arbres et de cultures agricoles, qui dans la majorité des cas entraînera une baisse de rendement de ces dernières. Au contraire, parler d'arbres dans le paysage amènera à accorder le rôle dominant aux arbres là où c'est nécessaire, et aux cultures lorsque cela est approprié. On cherchera ensuite la relation qui définisse le rôle de chacun, tout en assurant la stabilité désirée et la productivité nécessaire.

Institutionnalisation

Pour terminer, j'en reviens à la question de l'institutionnalisation de l'agroforesterie. Je crois qu'il importe de la rechercher tant au niveau national qu'international. Au niveau international se situe le CIRAF. Au niveau national, la préoccupation est non seulement d'élaborer une technologie agroforestière appropriée, mais également de tester et transférer cette technologie à l'utilisateur. Dans cette tâche, I'agroforesterie empruntera à de nombreux domaines de connaissances forestières et agricoles de même qu'à de nombreuses disciplines qui en constituent le fondement. En outre elle devra emprunter aux sciences sociales pour être à même de répondre aux besoins des utilisateurs.

Il y a de nombreux exemples récents d'institutionnalisation, dont un des plus remarquables est la création de ministères de l'énergie. Pourquoi pas un ministère de l'agroforesterie ? Nul doute que l'urgence des problèmes auxquels nous sommes confrontés exige une action efficace. Le CIRAF recherchera des institutions nationales avec lesquelles coopérer. Que seront-elles ? Je cherche non pas à multiplier les institutions, mais plutôt à donner à l'agroforesterie un rôle de premier plan dans le combat à mener pour répondre aux besoins croissants de nourriture et de combustible de l'humanité, tout en réduisant au minimum l'impact sur l'environnement.