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close this bookCERES No. 144 - La diversité, clé de l'agriculture durable (1993)
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Paysans du Nord et du Sud - Gagner ensemble, ou perdre les uns contre les autres?

Edouard Saouma
Directeur général de la FAO.


Edouard Saouma

Les données de la géopolitique ont connu, en quelques années, un bouleversement sans équivalent depuis la Secondé Guerre mondiale. L’affrontement Est-Ouest appartient au passé; mais les espoirs que cette évolution inattendue avait éveillés se sont rapidement transformés en inquiétudes d’une nouvelle sorte, tandis que, sur la scène mondiale, les drames africains remettent en pleine lumière la question des rapports Nord-Sud, qui est depuis toujours au coeur de mes préoccupations.

Les paysans du Nord s’inquiètent de leur avenir, faute de débouchés rémunérateurs à la mesure de leur capacité de production. Là pauvreté persiste au Sud, retenant dans l’insécurité et le “mal vivre” des centaines de millions d’habitants. Mais il n’y a là rien de vraiment nouveau: au contraire, j’y vois la permanence de problèmes non résolus depuis des décennies et qui, continuellement, s’accumulent et prennent force explosive. Je citerai la démographie du Sud et l’attitude du monde riche à cet égard; l’émigration des pays pauvres vers les riches et ses conséquences dans les sociétés d’accueil; la pauvreté persistante et l’épuisement des ressources naturelles; les marchés des matières premières et la baisse constante des termes de l’échange; les flux financiers et l’endettement du Tiers monde. Mais l’examen de ces problèmes oblige à penser à contre-courant et à discerner dans l’évolution du monde une formidable pression pour le progrès où je vois un rôle majeur pour les paysans du Nord comme pour ceux du Sud.


Parmi les problèmes explosifs, l’émigration des pays pauvres vers les riches

En l’an 2025 nous serons sur terre 8,5 milliards

Nous étions 3 milliards en 1960; nous sommes 5,3 milliards aujourd’hui, et il y aura 8,5 milliards d’hommes et de femmes sur la terre en 2025. De cet accroissement la quasi-totalité prendra place dans les pays en développement, qui devront nourrir, loger, soigner, éduquer et employer trois milliards d’habitants supplémentaires, une nouvelle humanité, à l’égal de celle de 1960!

Les sociétés les plus riches se sont inquiétées de cette vague démographique depuis plus de vingt ans. Peut-être n’ont-élles pas assez, néanmoins, pris la mesure de l’effort de solidarité indispensable pour que la multiplication de l’humanité prenne place dans des conditions qui respectent les droits élémentaires des hommes à vivre comme des êtres humains.

L’attitude actuelle des pays industrialisés devant l’immigration provenant des pays pauvres en donne un exemple. Les signes de crispation se multiplient en Europe, qui oublie qu’elle-même s’est formée par l’apport des peuples nordiques, orientaux ou méditerranéens dont elle revendique aujourd’hui l’héritage culturel; qui oublie aussi comment, en son temps, elle a, elle aussi, essaimé vers les autres continents, et parfois dans des conditions dont la brutalité aujourd’hui nous fait horreur.

Peut-être l’affolement des pays riches devant la pauvreté du Tiers monde, qu’ils ressentent comme une menace à leurs frontières, accélérera-t-il la prise de conscience, à mon avis inscrite dans l’Histoire, que l’humanité prospère ne pourra préserver ses valeurs en érigeant des barrières contre un monde extérieur qui lui est indispensable; au contraire, ces valeurs devraient la conduire à partager plus équitablement les richesses de la planète pour fournir aux pays du Sud les moyens d’un développement autonome. Le jeu des mécanismes économiques livrés à eux-mêmes ira toujours à l’avantage des plus forts; il faudra les corriger avec prudence pour ne pas les enrayer.

Peut-être aussi les pays développés devraient-ils considérer que les maux dont ils souffrent eux-mêmes - chômage, poches de pauvreté, violence, drogue, affaiblissement des valeurs de solidarité - ont une cause commune avec la misère des pays pauvres: une machine à produire et à faire consommer qui, de serviteur, est devenue peu à peu le tyran de l’humanité.

Pays pauvres: des progrès importants sont possibles

Pour donner une idée de la pauvreté sur cette terre, on peut comparer les revenus des habitants de différents pays: 13 000 dollars pour la France, 130 dollars pour l’Ethiopie, par exemple. Mais le plus révélateur est le nombre des mal nourris: 780 millions de personnes en 1990 souffrent, dans leur santé, leur capacité à travailler et leur intelligence, d’être chroniquement sous-alimentés.

Cela a été pire. On estimait à 940 millions le nombre des sous-alimentés en 1970. En proportion, i s ne sont plus que 20 % de la population des pays pauvres, contre 36 % alors. Mais c’est un progrès terriblement insuffisant et inégal. L’Asie, qui compte encore le plus de sous-alimentés, en i a réduit le nombre de 750 à 530 millions. En Amérique latine et au Moyen-Orient, leur nombre est peu près le même qu’il y a vingt ans, tes progrès acquis vers 1980 ayant été perdus depuis. L’Afrique a toujours un tiers de sa population en sous-alimentation chronique et les effectifs ont crû 100 à 170 millions. C’est là que nos efforts les plus résolus doivent se porter.

La pauvreté est encore principalement rurale, mais elle devient de plus en plus urbaine. L’accumulation des hommes dans les villes et les bidonvilles, outre ses problèmes propres, accélère encore i mutation exigée de l’agriculture du Sud. Elle devra nourrir 100 millions de nouveaux habitants chaque année, elle devra aussi transformer des structures pour “exporter” toujours, davantage des campagnes vers les villes. Mais les accroissements de production obtenus dans le passé l’ont été, souvent, au prix de grands risques pour le futur.

La dégradation des ressources naturelles n’est pas une menace, c’est un fait actuel. Cinq à sept millions d’hectares arables sont perdus chaque année. L’érosion est en passe de réduire sévèrement la productivité sur presque un tiers des terres cultivées, d’ici à l’an 2000. La salinité affecte plus de 300 millions d’hectares. La collecte du bois de feu au-delà des possibilités de renouvellement est pratiquée par plus d’un milliard d’habitants. Le surpâturage et la dégradation du couvert végétal accentuent la désertification dans d’immenses régions vulnérables.

Il est donc impératif d’intensifier l’agriculture, de tirer meilleur parti des ressources limitées que nous offre la planète. On est navré de constater combien est faible, par exemple, l’efficience dans l’usage de l’eau et des engrais; on pourrait en dire autant de l’alimentation animale, de l’usage des pesticides, des pertes après récolte.

Mais cela veut dire aussi que des progrès importants sont possibles. L’intensification est nécessaire, mais elle doit être “différente” pour être durable, assurer la restitution au sol de ses éléments nutritifs, s’accompagner de la diversification indispensable pour permettre à l’agriculture de mieux résister aux aléas du climat et des marchés qui la menacent à tout moment.

Cependant, alors qu’ils devraient consacrer leurs moyens à surmonter ce défi gigantesque, les pays pauvres s’épuisent à s’arracher aux filets d’un endettement inextricable hérité des années 70. Le système financier international leur impose des programmes draconiens de stabilisation, mais ce qui devait être une brève cure d’austérité est devenue un interminable purgatoire. Faut-il vraiment que la priorité donnée aux obligations financières laisse s’accumuler les retards pour le futur?


L’Asie compte encore le plus grand nombre de sous-alimentés


L’écroulement du Mur de Berlin ouvrait une perspective nouvelle à l’humanité

L’état des relations Nord-Sud

II y a trois ans à peine, l’écroulement du Mur de Berlin ouvrait une perspective nouvelle à l’humanité. Les ressources consacrées à l’armement - 900 milliards de dollars chaque année, dont 80 % par tes pays industrialisés - semblaient devenir disponibles en partie pour améliorer le bien-être des peuples. Les principales puissances militaires envisageaient une réduction de 3 à 8 % par an de leurs budgets de défense. On caressait de nouveau te vieux rêve de reconvertir des ressources de la destruction à la construction.

Il n’a pas fallu longtemps pour ramènera peu de choses ces espoirs. Les promesses d’apaisement global se sont heureusement confirmées, mais des conflits locaux ont atteint lé coeur de l’Europe et sont lourds de prolongements angoissants. On réalise le coût effarant de la destruction des arsenaux chimiques si nucléaires, et le coût économique et social de là reconversion surprend: aux USA, 340 000 emplois de l’industrie et des services sont vulnérabilisés par la réduction de 10 % sur cinq ans du budget militaire. Quant à l’ex-URSS, toutes les économies faites sur les armements sont absorbées par les coûts de la reconversion, et la désagrégation politique s’est accompagnée d’un effondrement de la production et des échanges qui en fait un nouveau, et combien gourmand, client de l’assistance économique et des flux d’investissements. En deux mots, les “dividendes de la paix” se sont évanouis à peine entrevus.

Pendant ce temps, les pays du Tiers monde supportent le poids d’un endettement extérieur qui ne se résorbe pas. Ils consacrent en moyenne un cinquième de leurs recettes d’exportation au service de la dette - un quart; pour les pays les moins avancés. En monnaie constante, ils recevaient en 1991 des ressources financières nettes inférieures d’un tiers à celles de 1980; les prêts bancaires étaient dix foix moindres; l’aide officielle au développement a certes augmenté de 25 % mais reste toujours très inférieure (0,33 % en moyenne) à l’objectif mythique de 0,7 % du produit national brut des pays donateurs, que seuls quelques-uns des pays nordiques et la France ont honoré.

Encore plus préoccupante, parce qu’au coeur des mécanismes du partenariat économique international, la baisse des courts des matières premières se poursuit sans trêve. Seuls quelques pays en développement ont pu, au cours des vingt dernières années, diversifier assez leur économie pour échapper à cet étau. Pour beaucoup d’entre eux, leur principale monnaie d’échange sur les; marchés mondiaux reste l’exportation de produits minéraux ou agricoles bruts ou à peine transformés. En comparaison du prix des produits manufacturés que les pays du Sud importent, leurs exportations ont perdu 40 % de leur valeur au cours dès années 80. t.

Cette ponction sur les ressources des pays du Tiers monde est très grave. Quel pays avancé pourrait, sans mettre en crise son économie, offrir deux années d’exportations gratuites à ses partenaires commerciaux? C’est pourtant ce qu’a coûté, aux pays africains, la chute des cours de leurs exportations agricoles dans la dernière décennie. Le sac de café (60 kilos), qui valait 310 dollars en 1977, est tombé à 206 dollars en 1980, 143 en 1989, 112 en 1991, 79 en mars 1993!

Comment s’étonner que ces pays ne puissent trouver sur leurs propres ressources, ainsi dévalorisées, les moyens d’investir et de former leur population, seule voie possible pour diversifier leurs sources de revenus, améliorer et sécuriser le sort de leurs peuples?

Il y a cependant les négociations du GATT, ce grand marchandage international commencé fin 1986 à Punta del Este en Uruguay, et qui reporte depuis deux ans sa date de conclusion sans pouvoir aboutir. C’est une bonne chose que figurent à son ordre du jour, pour la première fois, les questions agricoles; c’est aussi la première fois que de nombreux pays en développement s’y sont associés; la FAO a, d’ailleurs, prêté son concours technique à ceux qui le souhaitaient pour analyser ces sujets très spécialisés. Mais les objectifs fixés à la négociation, qui comprenait d’autres nouveautés difficiles, comme les services ou la propriété intellectuelle, étaient trop ambitieux dans un calendrier étroit.

Une conclusion positive, même de portée modeste, est certainement préférable à un échec qui serait sans doute suivi d’un renforcement des barrières commerciales entre blocs régionaux.

Mais l’affrontement entre riches a dominé les débats et les résultats seront vraisemblablement maigres.

Pour en rester au domaine agricole, le grand démantèlement des protections et des pratiques de dumping est hors de question; on s’achemine plutôt vers une réduction de l’ordre de 20 %, d’ici à la fin du siècle, du soutien des pays développés à leur agriculture, et vers une transparence accrue des barrières non-tarifaires.

Les conséquences pour les pays en développement pourraient être malgré tout significatives: l’abaissement de 20 % du soutien aux céréales, au soja, à la viande bovine et au sucre leur procurerait un bénéfice de 320 millions de dollars par an. Il faut y ajouter les gains possibles sur d’autres produits importants: le lait, les autres oléagineux, les fruits et légumes. Dans ce dernier cas, l’abolition des tarifs procurerait aux pays en développement un gain de 600 à 800 millions de dollars, la suppression des barrières non-tarifaires, encore 2 à 3 milliards de dollars. Même s’il ne faut escompter qu’une libéralisation très partielle, les promesses restent considérables.


La principale monnaie d’échange sur les marchés mondiaux reste l’exportation de produits agricoles bruts

Cependant ces conséquences seront inégalement réparties. Quelques exemples: la baisse du soutien aux céréales fera monter les prix mondiaux, gain pour les exportateurs comme l’Argentine, perte pour les pays importateurs nets, qui sont un centaine. En revanche, la pression du bas prix des céréales importées sur la production nationale des céréales traditionnelles s’atténuera. Comme toujours, une hausse des produits vivriers bénéficie aux producteurs, pénalise les consommateurs.

Pour les produits tropicaux, un accès plus libre aux grands marchés du Nord avantagera en général les pays du Sud.; mais les accès privilégiés dont bénéficient déjà certains d’entre eux, comme les pays ACP vis-à-vis de la Communauté européenne, seront remis en cause. On a sous les yeux le dossier de la banane, où l’Amérique latine s’oppose aux privilèges des ACP.

Globalement, pour les produits des “régions tempérées”, les négociations du GATT devraient conduire à des gains pour la moitié des pays d’Amérique latine-Caraïbes et à des pertes pour presque tous les pays africains et 80 % de ceux d’Asie et du Pacifique; pour ce qui concerne les produits tropicaux, gains pour 60% des pays africains, 70% pour l’Amérique latine et la moitié des pays d’Asie.

Il faut encore ajouter que le projet de résolution finale, préparé par le Secrétariat du GATT, inclut deux clauses visant à atténuer l’effet négatif éventuel sur les pays pauvres des dispositions proposées, soit en les exemptant de tout ou partie des obligations prévues à l’Accord, soit par des mesures financières compensatoires pour absorber le choc d’importations plus coûteuses.

L’agriculture du Nord: gestion de l’espace rural

Bien entendu, les pays industriels ont aussi leurs paysans, qui ont un énorme atout: leur capacité à influencer leurs gouvernants lorsqu’ils sentent leurs intérêts vitaux menacés reste considérable malgré leur nombre déclinant. J’aimerais que leurs frères du Sud aient la même force de conviction! Mais aussi, les agriculteurs européens, nord-américains ou japonais peuvent demander beaucoup à leurs gouvernements: il est possible d’aider 5 % de la population, les agriculteurs, grâce à des dépenses budgétaires réparties sur tous les autres, et avec un surcoût alimentaire qui n’affecte qu’un poste désormais mineur du budget des ménages. C’est hors de question dans les pays pauvres où les paysans forment souvent la majorité de la population et où l’alimentation représente l’essentiel de la consommation des masses.

Les paysans du Nord s’interrogent sur leur avenir. Le déclin numérique des agriculteurs ne s’est pas démenti depuis la Seconde Guerre mondiale. Ils sont passés de 6 à 1,3 million en France, de 8 à 2,8 millions aux USA. Cette tendance lourde est appelée à se poursuivre, avec la concentration des exploitations en unités de plus en plus importantes, comme dans tous les autres secteurs. Elle soulève de façon pressante le problème de la gestion de l’espace rural: la prise de conscience à l’égard de l’environnement, dont la sauvegarde conditionne notre avenir, lui donne encore une nouvelle dimension.


On a vu détruire des milliers de tonnes de fruits

La nouvelle PAC européenne, définie en mai 1992, s’inscrit dans cette voie. Elle entreprend de mettre fin au mécanisme ultra-productiviste, où les revenus paysans étaient soutenus par des prix élevés, incitant à la surproduction. L’objectif initial de la PAC - l’autosuffisance européenne - a été débordé dès les années 70 et les surplus n’ont jamais pu être maîtrisés depuis. L’offre de poudre de lait a atteint jusqu’à quatre fois les besoins de consommation. La Communauté s’est trouvée face à des stocks de 20 à 30 millions de tonnes de céréales, un million de tonnes de viande bovine, un million d’hectolitres d’alcool... On a vu détruire des milliers de tonnes de fruits, abattre des centaines de milliers d’animaux. Les surplus ont été écoulés hors d’Europe en pesant sur des marchés mondiaux satures.

Financièrement, le fardeau devenait insoutenable. Entre les coûts budgétaires et le surcoût pour les consommateurs, les pays de l’OCDE ont consenti 320 millions de dollars pour soutenir et protéger leurs 16 millions d’agriculteurs en 1991 - cinq fois plus que les 70 millions de l’aide officielle au développement, tous secteurs et tous pays confondus. Ces soutiens ont représenté 38 % de la valeur de la production agricole en Europe, soit 500 dollars par hectare ou 8 000 dollars annuellement par agriculteur à temps plein. Ils atteignent 8 700 dollars par hectare au Japon, 20 000 dollars par agriculteur aux USA!

Mais les agriculteurs européens ont le sentiment qu’ils sont sacrifiés et que leur élimination est planifiée. Attachés à un mode de vie qui disparaît, ils se sentent marginalisés. Les modèles de consommation et les images que la télévision martèle sont ceux d’une société urbaine, où le paysan traditionnel ne se reconnaît plus.

Il ne faut pas non plus ignorer les facteurs de nouveauté et d’originalité que recèle l’agriculture et plus largement la vie rurale: d’une part, les productions spéciales, ornementales, médicinales, biologiques, la prime à la qualité et au produit “de marque”. Chacun de ces exemples n’est qu’un petit créneau, mais leur ensemble peut représenter beaucoup. D’autre part, le domaine encore à conquérir de l’agriculture énergétique; enfin, toutes ces activités para-agricoles, agrotourisme, entretien paysager, métiers que le souci croissant de l’environnement est en train de multiplier et qui permettent d’ajouter à l’activité d’agriculteur des formes de plus en plus variées de pluriactivité.

Je ne cherche pas à embellir le tableau. Pour la majorité des paysans européens, c’est un drame quotidien que de se sentir marginaux, alors qu’ils se consacrent, au prix d’un travail pénible, astreignant, à une activité qu’ils savent essentielle. C’est une frustration légitime de constater comment, grâce à leur travail, existent et prospèrent les industries chimiques, les organismes de crédit, les chaînes commerciales et les firmes agro-alimentaires qui se font la guerre à coups de milliards et d’OPA, tandis qu’eux, les producteurs essentiels, ne peuvent qu’à grand-peine assurer à leur famille les conditions de vie de leurs contemporains.

On voit donc, au Nord, des producteurs agricoles frustrés dans leurs valeurs, leur statut social, incertains de leur futur, tandis que leurs gouvernements s’affrontent sur des marchés extérieurs trop étroits faute d’un pouvoir d’achat suffisant chez les multitudes humaines du Sud.

Au Sud, les ressources sont inadéquates pour promouvoir un progrès durable de la production agricole au rythme que requiert une population croissante, et les marchés déprimés, en partie du fait des barrières et des surplus que le Nord génère pour protéger ses paysans. N’est-il pas urgent de sortir de cette absurdité?

Secours d’urgence et aide alimentaire

II faut être déjà optimiste pour supposer que le Tiers monde disposera, pour nourrir une population accrue de trois milliards en une génération, de ressources naturelles équivalentes à celles d’aujourd’hui. Les réserves en terre sont pratiquement confinées à l’Amérique du Sud et à l’Afrique - 300 millions d’hectares dans chaque cas, mais elles sont faites, selon les cas, de sols pauvres, fragiles, pentus, mal pourvus en eau, mal situés par rapport à la population.

De l’autre côté, quelque 50 millions d’hectares à prévoir pour loger ces nouveaux habitants, et la dégradation des terres cultivables... On tombera ainsi de 0,3 hectare arable par habitant à 0,2 en 2025, à 0,15 en 2050: un lopin de 40 mètres de côté... Les progrès de productivité nécessaires pour compenser cette réduction n’ont jamais été atteints, à cette échelle, dans le passé.

Le schéma actuel, des surplus sans débouchés d’une part, des besoins non solvables de l’autre, n’est pas une solution. L’aide alimentaire, conséquence indirecte de ce mode de fonctionnement - une douzaine de millions de tonnes de céréales, plus d’un million de tonnes d’autres produits (lait et huiles) - est en fait une aide à double tranchant qu’il vaut la peine d’examiner un instant.

Il faut, en effet, bien faire la différence entre les secours d’urgence et l’aide alimentaire “chronique” qui procure aux pays industriels un débouché artificiel au bénéfice de leurs agriculteurs. Les secours d’urgence sont impératifs et je suis infiniment reconnaissant de la réponse des gouvernements des pays riches aux appels qui leur parviennent. Mais ces secours représentent une faible part - moins de 10 % - de l’aide alimentaire; et le plus difficile, le plus coûteux de loin, c’est d’assurer leur transport, leur acheminement, leur distribution jusqu’aux nécessiteux - voyez le cas de la Somalie!


Les modèles de consommation et les images que la télévision martelé sont ceux d’une société urbaine

L’aide alimentaire “chronique” est bien différente dans le rôle qu’elle joue et je dois dire qu’elle crée réellement des problèmes quand on s’interroge sur sa contribution au développement. Pour les pays donateurs, elle atteint deux objectifs à la fois: elle contribue à leur souci de fournir un appui à des pays qu’ils veulent aider et elle leur coûte relativement moins puisqu’il s’agit d’évacuer des surplus qui de toute façon n’auraient pas trouvé preneur à prix coûtant. En ce sens, ils la préfèrent à d’autres formes d’aide qui les obligeraient à des choix pénibles économiquement ou politiquement. Elle représente en quelque sorte un sous-produit de leur politique de soutien à leur agriculture.

Les pays receveurs ont de tels besoins que cette forme d’aide y est bienvenue aussi. Mais cette aide est faite de produits étrangers aux habitudes nationales de consommation et introduit des goûts nouveaux que l’on ne peut plus ensuite satisfaire que par des importations. C’est un réel problème.

Et d’un autre côté, suivant l’époque à laquelle les déstockages de ces produits alimentaires donnés au gouvernement prennent place, te prix auquel ils sont cédés, voilà les producteurs nationaux de produits analogues - céréales traditionnelles, laiteries, éleveurs - qui se trouvent concurrencés, découragés. L’équilibre est fragile, les erreurs faciles, les conséquences durables.

Donner au Sud les moyens de son propre développement

On ne peut échapper au proverbe chinois: “Donner un poisson, c’est nourrir l’homme un jour; lui apprendre à pêcher, c’est le nourrir toute sa vie”. Ce sont les moyens de produire qu’il faut fournir aux paysans du Sud, et non le produit lui-même. En hommes dignes, c’est ce qu’ils veulent et je me suis efforcé, à la FAO, de convaincre des pays donateurs de mettre sur pied une aide en intrants à l’Afrique. Sans succès, je le regrette.

Mais je veux revenir sur ces évidences. Le Sud doit développer sa propre capacité de production, dans des conditions durables, pour se nourrir ou acquérir les aliments qui lui font défaut. Outre une assistance technique et financière qui reste indispensable à de nombreux pays tant sont grands les retards accumulés, c’est d’un accès équitable aux marchés de leurs produits que, pour beaucoup d’entre eux, dépend la clé d’un véritable partenariat économique où les pays pauvres trouveront les moyens de leur propre développement. Peut-on parler de marchés équitables lorsqu’une poignée d’intervenants contrôlent l’essentiel des transactions?;


Mettre les pays du Sud en mesure de fournir à leur population les moyens d’une vie décente

En mettant enfin les pays dû Sud en mesure de fournir à leur population les moyens d’une vie décente, on créera les conditions de cette croissance de la demande solvable à l’échelle mondiale qu’appellent de leurs voeux, dans le domaine alimentaire, les agriculteurs européens. Je ne vois pas d’autre voie.

Certes, je ne dis pas que cela soit facile. Je ne dis pas que la consommation toujours croissante, qui est devenue un credo des sociétés riches au détriment des autres valeurs, soit compatible avec un progrès global de l’humanité. Je crois en effet que ce sont les valeurs que se choisissent les hommes, plus que le prix des produits qu’ils consomment, qui donnent son visage à notre société. Je souhaite que nos contemporains, dont tant désormais se réfugient dans les comportements asociaux de l’égoïsme, de la criminalité ou de l’autodestruction, retrouvent la voie d’un idéal partageable par le grand nombre: celui de progresser ensemble en créant la confiance dans l’avenir.

Edouard Saouma

Les opinions exprimées ici par Edouard Saouma le sont à titre personnel et n’engagent pas la FAO.

Cet article est paru dans la revue Géopolitique (n° 41, printemps 1993).

CULTURE NÉGLIGÉE

“Classer dans les mauvaises herbes une espèce utile contribue a sa disparition, et l’espace laissé aux connaissances indigènes se réduit d’autant.” Interprétation libre d’une phrase de Vandana Shiva

La chicorée (Cichorium intybus) Native d’Europe, la belle chicorée aux rieurs bleu ciel pousse également sous les climats tempérés d’Asie, d’Afrique du Nord et du Sud, d’Amérique du Nord, du Chili et d’Argentine, contrées où elle trop est souvent mise au rang des mauvaises herbes.


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Pourtant cette plante est connue depuis l’antiquité comme un aliment et un médicament. Elle est mentionnée dans des papyrus égyptiens de 4 000 ans avant l’ère chrétienne. Dioscoride l’appelle “l’amie du foie” et Pline note ses propriétés médicinales et légèrement laxatives. Les racines et les feuilles sont toutes deux utiles. Les racines, grillées et moulues, remplacent le café ou rehaussent son goût. C’est Frédéric le Grand de Prusse qui a lancé en Europe la vogue de la chicorée comme substitut du café, au moment où sous Napoléon les importations furent bloquées. La chicorée, dès lors appelée “café de Prusse”, fut à nouveau largement utilisée durant la Première et la Seconde guerre mondiale. Ne contenant pas de caféine, la chicorée est spécialement conseillée pour les enfants malades. Les feuilles peuvent aussi être cuites comme un légume, ou peuvent servir à nourrir les animaux.

La chicorée, qui contient un pourcentage relativement élevé de phosphore, est utilisée comme stimulant pour l’estomac et les intestins, ainsi que pour soulager les maux de foie. Elle est aussi utilisée pour fabriquer divers produits digestifs, diurétiques, laxatifs, vermifuges et sudorifiques. Et elle aurait des propriétés magiques séduisantes aux yeux de bandits potentiels: on raconte que si on la cueille en silence, en la coupant avec un couteau doré, à minuit ou à midi le 21 juin, lors du solstice d’été, la chicorée aurait alors la propriété de rendre son propriétaire invisible! Elle aurait de surcroît l’extraordinaire pouvoir d’ouvrir n’importe quelle porte...

Nouvelles de la FAO


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AGROSTAT PC
L’aide alimentaires en chiffres
Pêches - captures et quantités débarquées

Le système de diffusion de données informatiques de la FAO s’étend sur deux nouveaux sujets, l’aide alimentaire et les prises de pêche, domaines qui portent à controverse et ne manqueront pas d’intéresser les stratèges, économistes et politiciens. Le jeu complet des données Agrostat, qui fournit des informations sur une période de 31 ans, est lisible sur n’importe quel ordinateur personnel. Les données peuvent être converties en fichiers ASCII ou format des tableurs les plus courants. Les disquettes (en 3,5” ou 5,25”) sont accompagnées d’une note technique trilingue (français, anglais, espagnol). Les données sont mises à jour chaque année; pour les obtenir, l’utilisateur ne paie que la moitié du prix initial.

Données disponibles et prix (les acheteurs des pays en développement bénéficient d’une réduction de 35 pour cent):

· Manuel et logiciel d’installation, 1 disquette, ISBN 92-5-00331-1, 20 dollars
· Population, 1 disquette, ISBN 92-5-003334-6, 40 dollars
· Utilisation des terres, 1 disquette, ISBN 92-5-003333-8, 60 dollars
· Production, 2 disquettes, ISBN 92-5-003337-0, 100 dollars
· Commerce, 4 disquettes, ISBN 92-5-003338-9, 150 dollars
· Bilans alimentaires, 4 disquettes, ISBN 92-5-003336-2, 200 dollars
· Produits forestiers, 1 disquette, ISBN 92-5-003332-X, 100 dollars
· Aide alimentaire. 1 disquette, ISBN 92-5-003234-X, 80 dollars
· Pêches, 2 disquettes, ISBN 92-5-003342-7, 100 dollars
· Jeu complet: 800 dollars

A commander à la FAO, Section Distribution et Ventes, Viale delle Terme di Caracalla, 00100 Rome, Italie.