
| Utilisation des fourrages grossiers en régions chaudes. (Étude FAO Production et santé animales - 135) (1997) |
Lélevage familial, qui joue un rôle important dans les pays en voie de développement, est de plus en plus contraint à recourir aux ressources fourragères que constituent les résidus de culture (pailles de riz, de blé,..., tiges de sorgho, de mil, de maïs,...) et les fourrages naturels ramassés par ratissage à un stade pailleux pour passer la saison sèche - surtout la période de soudure - ou pour continuer à se développer sans entrer en compétition avec les cultures vivrières, prioritaires en surfaces agricoles sur les cultures fourragères.
Ces fourrages, provenant de plantes âgées, ont une faible valeur alimentaire. Ils sont en effet riches en fibres (parois) lignifiées donc peu et lentement digestibles. Ils sont pauvres en protéines, en minéraux et en vitamines.
Les ruminants sont cependant capables de les valoriser grâce à leur panse - ou rumen - et aux microorganismes cellulolytiques qui peuvent les dégrader.
a/ Il est possible daméliorer cette valeur alimentaire,
· soit en apportant aux microorganismes les éléments manquants dans la plante (azote, minéraux, vitamines) à travers une complémentation minimale - catalytique - dont lexemple pratique concret est le bloc à lécher multinutritionnel, complément tout indiqué des parcours et des chaumes;
· soit en modifiant les propriétés physico-chimiques des parois à travers un traitement qui facilite ainsi le travail de dégradation des microorganismes.
Lobjet de cet ouvrage était de montrer comment faire, et pourquoi, et de voir ce que ces techniques permettent despérer en termes de production animale ainsi que les chances de succès de leur diffusion au niveau du petit éleveur.
b/ La complémentation
La complémentation minimale doit apporter minéraux, urée (source dazote non protéique permettant aux microbes du rumen de fabriquer des protéines pour lanimal) et un peu dénergie. Le mélange liquide mélasse, urée, minéraux, est une solution utilisable à léchelle dune région ou de coopératives car elle implique le transport, la manutention et le stockage de quantités importantes de mélasse liquide. Aussi une formule simple et pratique développée depuis quelques années est le bloc multinutritionnel, avec ou sans mélasse.
Il nexiste pas de recettes fixes pour fabriquer ces blocs mais des solutions à adapter à chaque situation locale. Le principe est de solidifier un mélange constitué de mélasse (30 à 50%), durée (10%) et de minéraux, dun support fibreux (sons, feuilles séchées, bagasse, paille, litières de volailles,...) conférant la structure, et dun liant (chaux, ciment et/ou argile) jusquà obtention dun bloc cohérent, non friable et pouvant être léché par lanimal en petites quantités (400 à 800 g/j pour les bovins et 100 à 250 g/j pour les ovins et caprins). Toutefois il est aussi possible de fabriquer des blocs sans mélasse.
Cest une technique intéressante pour des petits exploitants qui peuvent fabriquer eux-même leurs blocs vue la simplicité de la technique. Comme ces petits fermiers peuvent avoir des difficultés à sapprovisionner régulièrement en différents ingrédients, il est souvent préférable de regrouper la fabrication des blocs au niveau du village, par une coopérative ou un entrepreneur. Cette technique fait dailleurs partie de la stratégie du développement de lélevage de nombreux pays en voie de développement.
c/ Une autre façon daméliorer les fourrages pauvres est de les traiter:
Le traitement à lammoniac et le traitement à lurée sont les deux procédés les plus utilisés dans la pratique.
Le traitement à lammoniac anhydre, injecté sous pression à raison de 3 kg dammoniac par 100 kg de paille dont la teneur en humidité ne doit pas être inférieure à 15% est pratiqué en milieu hermétique (meules de balles recouvertes dun film de plastique). Sa durée dépend de la température ambiante (1 à 3 semaines de 30 à 20°C, 4 à 8 semaines de 20 à 10°C). Il est pratiqué avec succès dans les pays occidentaux et sur le pourtour méditerranéen (Tunisie, Egypte). Il présente toutefois linconvénient de nécessiter la présence dune industrie et dun réseau de distribution dammoniac qui nexistent pas dans la plupart des pays en voie de développement. Il est en outre peu accessible au petit paysan.
Lalternative est de traiter à lurée qui, en présence deau, génère lammoniac effectuant le traitement. Il nexiste pas une technique, universelle, mais des techniques à adapter aux conditions locales par les agents dencadrement qui devront en avoir bien compris les principes de base. Les paramètres ayant fait leurs preuves sont 5 kg durée par 100 kg de fourrage (sec) mis en solution dans 50 l deau (cette quantité peut varier de 40 à 80 1), pendant 2 à 5 semaines (pour des températures allant de 30 à 15-20°C). Lherméticité est moins importante que pour le traitement à lammoniac anhydre et des matériaux locaux peuvent être utilisés pour réaliser lenceinte de traitement et sa couverture, car lammoniac est libéré sans pression.
Son efficacité est dautant plus grande que la température ambiante est élevée. Il est donc tout indiqué pour les pays tropicaux. Ce traitement est maintenant bien répandu dans les pays en voie de développement où il fait également partie de la stratégie du développement de lélevage.
Ces deux traitements augmentent la teneur en MAT (qui passe en moyenne de 30 à 90 g/kg MS) et la valeur énergétique (qui passe en moyenne de 0,40 à 0,55 UFL/kg MS) des pailles. Il permet aussi den augmenter les quantités volontairement ingérées (de 50% en moyenne).
d/ Tous les témoignages sur les effets des deux techniques bloc et traitement urée concordent dun pays et dun continent à lautre: les éleveurs constatent une augmentation de lappétit, de létat général et de la productivité de leurs animaux.
Les blocs sont le complément de choix des parcours pauvres en zones agro-pastorales. Ils autorisent même des croissances modestes comme le montrent les résultats chiffrés dailleurs encore assez peu nombreux.
Laugmentation de la productivité animale peut encore être accrue avec le traitement à lurée. Il est en effet bien démontré que la réponse en termes zootechniques à lutilisation dune quantité donnée durée est meilleure à travers le traitement quà travers la simple complémentation.
Lorsquils ne sont disponibles quen quantité limitée, les fourrages naturels et les résidus de culture traités peuvent ainsi constituer un complément du pâturage naturel de la journée.
Lorsquils ne sont pas limités, ils peuvent constituer la base des régimes des animaux.
Dans les deux cas, le traitement incite léleveur à mieux gérer ses résidus de culture et les fourrages naturels quil a récoltés.
La réponse zootechnique au traitement est dautant plus nette que les rations contiennent plus de fourrages. Les animaux à besoins modérés sont les meilleurs bénéficiaires du traitement (ce sont les animaux cibles).
Le traitement à lurée permet une économie de compléments en maintenant lefficacité au travail et létat corporel des animaux de trait. Cest une technique de choix pour lagro-éleveur et le planteur de riz. A complémentation égale il permet:
· daugmenter den moyenne de 200 g/j les croissances journalières par rapport à la même paille non traitée,· daugmenter de 1,0 à 2,5 l la production journalière de lait trait (en plus de la tétée du veau) lorsque celle-ci est de lordre de 2 à 8 l/j au départ.
Ces augmentations sont cependant variables. Elles dépendent de la qualité du fourrage initial et du traitement proprement dit. Elles dépendent aussi et surtout de la quantité et de la nature de la complémentation.
En effet, pour éviter de perdre le bénéfice du traitement et avoir traité pour rien, il est important de respecter les règles de la complémentation, valables aussi pour les fourrages pauvres non traités:
· quantité: le fourrage pauvre devrait continuer à représenter la majeure partie (au moins la moitié) de la ration totale,· qualité: il doit être complémenté par des aliments riches en fibres digestibles comme les fourrages verts, les pulpes dagrumes et de betteraves,....; aliments apportant des matières azotées de bonne qualité (peu dégradables) comme les issues de céréales, les tourteaux, les feuilles et gousses darbres et de légumineuses fourragères et les déchets et farines de poisson et de viande. Ces aliments sont des compléments stratégiques. Les concentrés commerciaux ne sont généralement pas adaptés car pas conçus dans ce sens.
Cette notion de valorisation du traitement devient très importante lorsque la productivité animale est élevée. Cest le cas, par exemple, des systèmes associés à la céréaliculture où la paille est indispensable car seul élément de lest de la ration. Il convient, dans ces systèmes, de ne donner les pailles traitées quaux animaux à besoins modérés, comme les génisses en fin de croissance et les vaches taries, et de réserver les meilleurs fourrages aux vaches fortes productrices.
Sur le plan économique, les chances de succès de lintroduction des techniques de traitement seront donc dautant plus élevées que la disponibilité et la part des fourrages et résidus de culture dans le système de production seront importantes.
On peut facilement réduire le coût du traitement à travers lutilisation de matériaux locaux et de lentraide entre agriculteurs. Lorsque la paille est limitée et souvent plus chère que les concentrés (Maghreb, Proche Orient), le recours à une analyse fine des systèmes de production et du marché des aliments et des produits animaux est conseillé avant tout lancement de la technique de traitement.
e/ Pour faciliter ladoption de ces techniques par le petit exploitant, le processus de vulgarisation devrait saccompagner de démonstrations et dessais en vraie grandeur permettant de collecter des références de terrain. Celles-ci constituent en effet des témoignages concrets complémentaires des références de stations et représentent un outil indispensable pour les vulgarisateurs et les décideurs dans leur travail de diffusion à léchelle de lexploitation. Il est également important de choisir les éleveurs cibles suffisamment dynamiques et influants sur leurs voisins afin quils jouent un rôle de courroie de transmission dans la diffusion de la technique.
Des mesures dappui telles que la constitution de stocks dintrants (urée, minéraux,...) et la mise en place de systèmes de crédit à court terme pour leur achat savèrent indispensables pour faciliter cette diffusion.
Lintroduction des techniques de valorisation des fourrages pauvres constitue une amélioration du système dalimentation. Elle doit cependant rester complémentaire des programmes de plus longue haleine damélioration du système fourrager de la région agricole lorsque ceux-ci sont entrepris et ne pas sy substituer.
Enfin, ces techniques sont des éléments favorables à lintégration de lélevage à lagriculture avec tous les avantages non seulement agronomiques mais également sociaux que celle-ci représente.