
| CERES No. 154 - La révolution verte: nouvelle formule (1995) |
| Point de vue |
Chaleur torride et sèche. Le vent chargé de poussière frappe une vieille femme à la peau ridée et blanchie. Les rafales de poussière lui font plisser les yeux.
Mes enfants! De leau, de leau! Quest-ce que peut faire une vieille femme comme moi?, gémit-elle en tombant à genoux, dans un geste à la fois de salut et de supplication. Et elle sécrie, dune voix prophétique: Sans eau, nous allons tous mourir!.
Dans la région de Teso (nord-est de lOuganda) située à 400 km de la capitale, Kampala, les Iteso se battent pour cultiver des terres frappées par des sécheresses de plus en plus longues. Et comme si la misère ne suffisait pas, la lutte intense pour les maigres réserves deau et les rares pâturages se fait chaque jour plus âpre.
A peu de distance vivent leurs cousins, les Karimojong, des pasteurs nomades. Bien quils parlent des dialectes apparentés, les deux peuples ont des conceptions du monde différentes, qui reflètent leurs modes de vie: agriculture sédentaire, élevage nomade.
Les différences ont engendré lhostilité dans les années 80 à la suite du vol par les Karimojong de plusieurs animaux appartenant aux Iteso. En 1993-94, la sécheresse et la famine qui frappèrent la région, tuant 6 000 personnes, narrangèrent rien. Les pasteurs désertèrent Karamoja, la région la plus touchée, pour aller puiser leau ailleurs, dans la région de Teso et dans les districts voisins de Kitgum, Lira, Mbale et Kapchorwa.
Aux yeux des Karimojong, les Iteso se trouvent sur leurs parcours et leur disputent certaines ressources en eau qui, traditionnellement, leur appartiennent. Pour les Iteso, les Karimojong sont des criminels en armes, des ignorants qui travaillent nus, parmi leurs bêtes.
Les armes dAmin
Les Karimojong se sont armés en 1979, lors de linvasion tanzanienne qui a causé la chute du dictateur Idi Amin. Les soldats dAmin ayant abandonné une garnison dans leur région, les pasteurs ont fait main basse sur les armes. Entre 1987 et 1989, le cheptel des Iteso a été pratiquement anéanti par les incursions des Karimojong et par la lutte armée intense entre les forces du Président Yoweri Museveni et celles de ses opposants Iteso.
De nombreux Iteso ont rejeté la responsabilité de la famine sur les Karimojong qui ont volé leurs boeufs, ce qui a fait chuter la production agricole et interdit le stockage de réserves. Avant le vol des boeufs, une exploitation classique de Teso comportait trois greniers pour engranger mil, sorgho, arachide et patate douce séchée. A présent, peu nombreux sont ceux qui possèdent encore un grenier.
Non pas que la vie des Karimojong ait été facile. Leau et lherbe sont vitales pour un peuple qui conduit des milliers de têtes de bétail et des centaines de chèvres et de moutons. En février dernier, certains dentre eux ont déclaré que pas une seule goutte deau nétait tombée sur leurs terres depuis juillet 1993. Un jeune Karimojong avait alors fait un parallèle terrifiant: Nos terres sont en train de se transformer en désert, comme le Sahara.
Les Karimojong sétaient déplacés dans les marécages du Teso, riches en eau et en pâturages résistants à la sécheresse. Les Iteso auraient pu trouver certains avantages dans la proximité des pasteurs, notamment pour la possibilité dacheter du lait et des animaux. Mais les Iteso étaient plus nerveux quaccueillants, exaspérés de voir les grands troupeaux des Karimojong piétiner leurs terres, mettant ainsi en danger la fertilité des sols exposés à lérosion.

Pourquoi gardent-ils autant de bétail si les pacages et leau disponibles ne suffisent pas à le nourrir?, sétait plaint un agriculteur. Et Okello Faustino, dirigeant dune municipalité locale, dajouter: Nous ne pouvons rien faire: ils sont armés.
Le chef des Karimojong, Nicholas Lomilo, avait justifié la taille du cheptel: Le bétail, cest de la nourriture. En cas de sécheresse, que mangerons-nous? Nous vendrons alors du bétail pour manger.
Les Karimojong nacceptent pas largument selon lequel leur cheptel dépasse les capacités de leurs terres. Cest un mensonge, dit un jeune pasteur aux yeux de lynx, ajoutant que létendue des pacages de Karamoja est telle quil faudrait plus de deux mois pour la parcourir dans toute sa largeur. Le seul problème à Karamoja, cest leau, dit-il, faisant écho à ses compagnons.
Les Karimojong nont pas semblé gênés par laccueil réservé des Iteso. Jaime cette terre, il y a de leau et le sol est fertile, avait confié lun deux, dautres ajoutant que même si les pluies reprenaient chez eux, ils ne quitteraient pas les terres des agriculteurs. Insinuation très discutable car ce nétait pas de bonne grâce que les agriculteurs les hébergeaient. En fait, les Iteso narrivaient pas à se débarrasser des pasteurs armés.
On ne veut pas que les Karimojong restent parce quils volent nos vaches. Cest comme si on te prenait ta femme et quon te la ramenait pour faire lamour dans ta maison, avait déclaré Michael Erigu, président du conseil municipal, se faisant écho de la croyance populaire qui voulait que les vaches exhibées par les Karimojong soient celles qui leur avaient été dérobées.
A cela, quelques jeunes guerriers nomades répondirent quun agriculteur avait trompé, volé et assassiné lun des leurs. Selon les agriculteurs, le pasteur nétait pas mort et se rétablissait à lhôpital.

Face à cette vague de récriminations, le Président Museveni envoya ses négociateurs pour apaiser les esprits exaltés des deux camps.
Bien que difficile, la situation nétait pas inextricable. Sils étaient désarmés, ils pourraient rester, avait déclaré un Iteso.
En février 1994, le Président Museveni donna aux pasteurs deux semaines pour déposer les armes. Ils nen firent rien, mais les pluies arrivèrent et ils se retirèrent lentement vers la zone limitrophe entre les deux, régions. La récolte qui suivit fut bonne.
Les pasteurs sont partis, mais il est fort probable quils reviendront avec la sécheresse. Poursuivant ses efforts de pacification du pays, le Président Museveni a promis le développement de la région des Karimojong, qui se sentent rejetés par tous, sauf par les missionnaires. Il ny a pas décoles, pas dhôpitaux, pas de routes, a expliqué un nomade.
La promesse gouvernementale de faire reverdir la région, trop souvent restée sans suite, laisse les Karimojong sceptiques. Nous prévoyons de construire 260 barrages, deux par commune, a promis Museveni dans une lettre de mars 1994, adressée aux chefs et aux anciens du nord de lOuganda.
Il sagit dun plan déjà annoncé avant larrivée au pouvoir du Mouvement de résistance national (NRM) de Museveni, en 1986. Pendant longtemps, il a fait partie du Programme en dix points du NRM pour le développement du pays. Le programme est resté en attente pendant que le pays sessouflait sous le poids du remboursement de sa dette extérieure à des banquiers qui prêtaient jadis généreusement à Amin, Obote, Okello et dautres, aujourdhui accusés de crimes divers.
Museveni na pas tardé à reconnaître les obstacles. Les donateurs ont posé trop de conditions aux emprunts, acceptées, dit-il, par nos fonctionnaires trop faibles. Les fonds ont été détournés du développement hydrique au bénéfice dautres secteurs, comme la sensibilisation des communautés et la plantation darbres. Les fonctionnaires faibles sont ceux de lAgence de développement de Karamoja (KDA), une création du NRM née en 1987 pour donner à la région un traitement de choc.
Les fonctionnaires du KDA ont souvent été très critiqués pour leur façon dopérer depuis leurs bureaux de Kampala, au lieu de braver le soleil, la poussière et les mouches aux côtés des pasteurs Karimojong.
Mais les fonctionnaires gouvernementaux rejettent ces accusations. Les Karimojong sont difficiles et hostiles aux intervenants extérieurs, a expliqué lun deux, ajoutant quils ont trop de têtes de bétail, des milliers, et quà leur passage, les pacages voisins des barrages sont réduits en poussière. Les barrages ne pouvant tenir sans pâturages, lentière initiative est donc vouée à léchec.
En revanche, les Karimojong estiment que les décisions prises au sommet ne tiennent pas compte de leurs revendications. Ils veulent que les barrages soient construits de façon à abreuver aisément le cheptel et quils soient situés près de la région de Teso, zone limitrophe fertile grâce à ses bassins versants.
Au-delà des arguments quils exposent aux politiciens et aux bureaucrates, les nomades ont bien compris le problème. Si le gouvernement nous donne de leau, alors tout est possible, déclare Lomilo. Le gouvernement ne peut pas faire pousser lherbe; leau, oui.
Francis Onapito-Ekomoloit est rédacteur-adjoint du journal The Monitor à Kampala et a conduit des recherches sur les Karimojong pour le Panos Institute (Londres).