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Affrontement culturel: Les Karimojong et les Iteso, frères ennemis

Chaleur torride et sèche. Le vent chargé de poussière frappe une vieille femme à la peau ridée et blanchie. Les rafales de poussière lui font plisser les yeux.

“Mes enfants! De l’eau, de l’eau! Qu’est-ce que peut faire une vieille femme comme moi?”, gémit-elle en tombant à genoux, dans un geste à la fois de salut et de supplication. Et elle s’écrie, d’une voix prophétique: “Sans eau, nous allons tous mourir!”.

Dans la région de Teso (nord-est de l’Ouganda) située à 400 km de la capitale, Kampala, les Iteso se battent pour cultiver des terres frappées par des sécheresses de plus en plus longues. Et comme si la misère ne suffisait pas, la lutte intense pour les maigres réserves d’eau et les rares pâturages se fait chaque jour plus âpre.

A peu de distance vivent leurs cousins, les Karimojong, des pasteurs nomades. Bien qu’ils parlent des dialectes apparentés, les deux peuples ont des conceptions du monde différentes, qui reflètent leurs modes de vie: agriculture sédentaire, élevage nomade.

Les différences ont engendré l’hostilité dans les années 80 à la suite du vol par les Karimojong de plusieurs animaux appartenant aux Iteso. En 1993-94, la sécheresse et la famine qui frappèrent la région, tuant 6 000 personnes, n’arrangèrent rien. Les pasteurs désertèrent Karamoja, la région la plus touchée, pour aller puiser l’eau ailleurs, dans la région de Teso et dans les districts voisins de Kitgum, Lira, Mbale et Kapchorwa.

Aux yeux des Karimojong, les Iteso se trouvent sur leurs parcours et leur disputent certaines ressources en eau qui, traditionnellement, leur appartiennent. Pour les Iteso, les Karimojong sont des criminels en armes, des ignorants qui travaillent nus, parmi leurs bêtes.

Les armes d’Amin

Les Karimojong se sont armés en 1979, lors de l’invasion tanzanienne qui a causé la chute du dictateur Idi Amin. Les soldats d’Amin ayant abandonné une garnison dans leur région, les pasteurs ont fait main basse sur les armes. Entre 1987 et 1989, le cheptel des Iteso a été pratiquement anéanti par les incursions des Karimojong et par la lutte armée intense entre les forces du Président Yoweri Museveni et celles de ses opposants Iteso.

De nombreux Iteso ont rejeté la responsabilité de la famine sur les Karimojong qui ont volé leurs boeufs, ce qui a fait chuter la production agricole et interdit le stockage de réserves. Avant le vol des boeufs, une exploitation classique de Teso comportait trois greniers pour engranger mil, sorgho, arachide et patate douce séchée. A présent, peu nombreux sont ceux qui possèdent encore un grenier.

Non pas que la vie des Karimojong ait été facile. L’eau et l’herbe sont vitales pour un peuple qui conduit des milliers de têtes de bétail et des centaines de chèvres et de moutons. En février dernier, certains d’entre eux ont déclaré que pas une seule goutte d’eau n’était tombée sur leurs terres depuis juillet 1993. Un jeune Karimojong avait alors fait un parallèle terrifiant: “Nos terres sont en train de se transformer en désert, comme le Sahara”.

Les Karimojong s’étaient déplacés dans les marécages du Teso, riches en eau et en pâturages “résistants à la sécheresse”. Les Iteso auraient pu trouver certains avantages dans la proximité des pasteurs, notamment pour la possibilité d’acheter du lait et des animaux. Mais les Iteso étaient plus nerveux qu’accueillants, exaspérés de voir les grands troupeaux des Karimojong piétiner leurs terres, mettant ainsi en danger la fertilité des sols exposés à l’érosion.


Les pasteurs Karimojong ont récupéré les armes abandonnées par les soldats d’Amin Dada (Photo Laura Mulenga)

“Pourquoi gardent-ils autant de bétail si les pacages et l’eau disponibles ne suffisent pas à le nourrir?”, s’était plaint un agriculteur. Et Okello Faustino, dirigeant d’une municipalité locale, d’ajouter: “Nous ne pouvons rien faire: ils sont armés”.

Le chef des Karimojong, Nicholas Lomilo, avait justifié la taille du cheptel: “Le bétail, c’est de la nourriture. En cas de sécheresse, que mangerons-nous? Nous vendrons alors du bétail pour manger.”

Les Karimojong n’acceptent pas l’argument selon lequel leur cheptel dépasse les capacités de leurs terres. “C’est un mensonge”, dit un jeune pasteur aux yeux de lynx, ajoutant que l’étendue des pacages de Karamoja est telle qu’il faudrait plus de deux mois pour la parcourir dans toute sa largeur. “Le seul problème à Karamoja, c’est l’eau”, dit-il, faisant écho à ses compagnons.

Les Karimojong n’ont pas semblé gênés par l’accueil réservé des Iteso. “J’aime cette terre, il y a de l’eau et le sol est fertile”, avait confié l’un d’eux, d’autres ajoutant que même si les pluies reprenaient chez eux, ils ne quitteraient pas les terres des agriculteurs. Insinuation très discutable car ce n’était pas de bonne grâce que les agriculteurs les hébergeaient. En fait, les Iteso n’arrivaient pas à se débarrasser des pasteurs armés.

“On ne veut pas que les Karimojong restent parce qu’ils volent nos vaches. C’est comme si on te prenait ta femme et qu’on te la ramenait pour faire l’amour dans ta maison”, avait déclaré Michael Erigu, président du conseil municipal, se faisant écho de la croyance populaire qui voulait que les vaches exhibées par les Karimojong soient celles qui leur avaient été dérobées.

A cela, quelques jeunes guerriers nomades répondirent qu’un agriculteur avait trompé, volé et assassiné l’un des leurs. Selon les agriculteurs, le pasteur n’était pas mort et se rétablissait à l’hôpital.


Un Karimojong d’un certain âge

Face à cette vague de récriminations, le Président Museveni envoya ses négociateurs pour apaiser les esprits exaltés des deux camps.

Bien que difficile, la situation n’était pas inextricable. “S’ils étaient désarmés, ils pourraient rester”, avait déclaré un Iteso.

En février 1994, le Président Museveni donna aux pasteurs deux semaines pour déposer les armes. Ils n’en firent rien, mais les pluies arrivèrent et ils se retirèrent lentement vers la zone limitrophe entre les deux, régions. La récolte qui suivit fut bonne.

Les pasteurs sont partis, mais il est fort probable qu’ils reviendront avec la sécheresse. Poursuivant ses efforts de pacification du pays, le Président Museveni a promis le développement de la région des Karimojong, qui se sentent rejetés par tous, sauf par les missionnaires. “Il n’y a pas d’écoles, pas d’hôpitaux, pas de routes”, a expliqué un nomade.

La promesse gouvernementale de faire reverdir la région, trop souvent restée sans suite, laisse les Karimojong sceptiques. “Nous prévoyons de construire 260 barrages, deux par commune”, a promis Museveni dans une lettre de mars 1994, adressée aux chefs et aux anciens du nord de l’Ouganda.

Il s’agit d’un plan déjà annoncé avant l’arrivée au pouvoir du Mouvement de résistance national (NRM) de Museveni, en 1986. Pendant longtemps, il a fait partie du Programme en dix points du NRM pour le développement du pays. Le programme est resté en attente pendant que le pays s’essouflait sous le poids du remboursement de sa dette extérieure à des banquiers qui prêtaient jadis généreusement à Amin, Obote, Okello et d’autres, aujourd’hui accusés de crimes divers.

Museveni n’a pas tardé à reconnaître les obstacles. Les donateurs ont posé trop de conditions aux emprunts, acceptées, dit-il, “par nos fonctionnaires trop faibles. Les fonds ont été détournés du développement hydrique au bénéfice d’autres secteurs, comme la sensibilisation des communautés et la plantation d’arbres”. Les fonctionnaires “faibles” sont ceux de l’Agence de développement de Karamoja (KDA), une création du NRM née en 1987 pour donner à la région un “traitement de choc”.

Les fonctionnaires du KDA ont souvent été très critiqués pour leur façon d’opérer depuis leurs bureaux de Kampala, au lieu de braver le soleil, la poussière et les mouches aux côtés des pasteurs Karimojong.

Mais les fonctionnaires gouvernementaux rejettent ces accusations. “Les Karimojong sont difficiles et hostiles aux intervenants extérieurs”, a expliqué l’un d’eux, ajoutant qu’ils ont trop de têtes de bétail, des milliers, et qu’à leur passage, les pacages voisins des barrages sont réduits en poussière. Les barrages ne pouvant tenir sans pâturages, l’entière initiative est donc vouée à l’échec.

En revanche, les Karimojong estiment que les décisions prises au sommet ne tiennent pas compte de leurs revendications. Ils veulent que les barrages soient construits de façon à abreuver aisément le cheptel et qu’ils soient situés près de la région de Teso, zone limitrophe fertile grâce à ses bassins versants.

Au-delà des arguments qu’ils exposent aux politiciens et aux bureaucrates, les nomades ont bien compris le problème. “Si le gouvernement nous donne de l’eau, alors tout est possible, déclare Lomilo. Le gouvernement ne peut pas faire pousser l’herbe; l’eau, oui”.

Francis Onapito-Ekomoloit est rédacteur-adjoint du journal The Monitor à Kampala et a conduit des recherches sur les Karimojong pour le Panos Institute (Londres).