
| Cadre juridique de la sécurité alimentaire. (Étude FAO législative - 59) (1996) |
Alors que léconomie se mondialise et que les techniques de production ne cessent de saffiner, le scandale de la faim et toutes les formes de malnutrition au sein de labondance...2 marque encore gravement la dernière décennie du XXème siècle.
2 Peter L. Pellett, Ecology of Food and Nutrition, Gordon and Breach Science Publishers 1993, vol. 30, p. 2.
Sil est aujourdhui démontré que le potentiel de production alimentaire pourrait permettre de garantir à tous laccès à des denrées suffisantes, la répartition de ce bien essentiel reste fortement déséquilibrée: lon compte encore quatre-vingt-huit pays à faible revenu et à déficit alimentaire, parmi lesquels vingt-trois en Asie, neuf en Amérique du Sud et aux Caraïbes, douze en Europe et quarante-quatre en Afrique. Des estimations prévoient quen lan 2000, soixante-quatre pays en développement ne disposeront pas de la nourriture nécessaire aux populations concernées.
Néanmoins, la notion de déficit alimentaire ne saurait être appréhendée au seul niveau national: de fait, le pourcentage des mal-nourris peut être plus élevé dans des pays relativement riches alors que la répartition des denrées est parfois plus harmonieuse dans des pays déficitaires en nourriture.
Pour ce qui est des individus, la communauté internationale a expressément reconnu le droit à la nourriture. Ce principe figure en participer à larticle 25 de la Déclaration universelle des droits de lhomme3 qui établit que toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour lalimentation, lhabillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires....
3 Voir Assemblée générale des Nations Unies, Résolution 217A, 10 décembre 1948.
Le droit à une nourriture suffisante a été réaffirmé quelques années plus tard par le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels4, instrument juridique obligatoire pour les parties qui y adhèrent. De manière générale, larticle 2 garantit le plein exercice des droits reconnus dans le présent Pacte par tous les moyens appropriés, y compris en particulier ladoption de mesures législatives et stipule que ces droits sexercent sans discrimination daucune sorte. Au titre de larticle 115 du Pacte, les parties reconnaissent le droit de toute personne à un niveau de vie suffisant [...] y compris [la] nourriture. Est ainsi souligné un droit spécifique à une nourriture suffisante comme relevant du droit général à un niveau de vie adéquat. Au droit des individus à être libérés de la faim est conféré le statut de droit fondamental de lhumanité tel que reconnu par les articles 1, 55 et 56 de la Charte des Nations Unies, au titre desquels les Etats sengagent à respecter, protéger, promouvoir et coopérer pour le respect des droits de lhumanité. Pour sa part, lActe constitutif de la FAO, tel quamendé en 1965, énonce que les Etats qui y adhèrent sont résolus à libérer lhumanité de la faim6.
4 Adopté par lAssemblée générale des Nations Unies en 1966 (XXème session, Résolution 2200), le Pacte est entré en vigueur en 1976 et a été ratifié, à ce jour, par 131 parties.5 Article 11-1. Les Etats parties au présent Pacte reconnaissent le droit de toute personne à un niveau de vie suffisant pour elle-même et sa famille, y compris une nourriture, un vêtement et un logement suffisants, ainsi quà une amélioration constante de ses conditions dexistence....
6 Voir Acte constitutif, Préambule.
Les principes et objectifs tels quétablis et juridiquement consacrés par le Pacte ont soutenu lactivité menée en matière de sécurité alimentaire tant par les pouvoirs publics que les agences de coopération, notamment lOrganisation des Nations Unies pour lalimentation et lagriculture (ci-après la FAO). Cette dernière a notamment patronné diverses conférences mondiales sur lalimentation (1974), sur la réforme agraire et le développement rural (1979), sur la gestion et le développement de la pêche (1984), sur la nutrition (1992). En outre, en 1961, a été établi conjointement par les Nations Unies et la FAO le Programme alimentaire mondial (PAM).
Autre instrument juridique dimportance particulière: le Pacte mondial de sécurité alimentaire qui fut adopté en 19857 et a été pendant une décennie le cadre indicatif majeur de laction entreprise par la FAO et un certain nombre dautres institutions, nationales ou intergouvernementales en matière de sécurité alimentaire.
7 Voir infra, Première partie, chapitre I.1.
Alors que les engagements internationaux ont établi le concept juridique dun droit à la nourriture, les aspects quantitatifs nutritionnels relèvent eux des droits économiques et sociaux en général; il sagit dune obligation de moyens pour la communauté internationale qui est encouragée à oeuvrer le mieux possible, afin que tout être humain dispose dune quantité adéquate de denrées alimentaires. Pour les économistes, la cause principale de la malnutrition découle de linstabilité du marché international. Comme les pays en développement ne sont pas à même darrêter une politique agricole indépendamment des conditions des échanges, la fluctuation des prix sy répercute durement. Il est donc nécessaire détablir une stratégie à long terme assurant léquilibre optimal entre offre et demande, entre excédents et pénuries.
En 1974, fut réunie à Rome sous légide de la FAO une conférence internationale sur lalimentation: adoptée à cette occasion, la Déclaration universelle sur léradication de la faim et de la malnutrition souligna que (i) si lobjectif principal était de rechercher des solutions permettant dempêcher les crises, (ii) il savérait indispensable de bâtir un système mondial de sécurité alimentaire permettant de garantir à tous le droit à la nourriture.
A cet effet, fut établi le Comité de la sécurité alimentaire mondiale8, comme organe dassistance au Conseil de la FAO. Le Comité donna en 1983 une définition élargie de la notion de sécurité alimentaire comme étant la situation dans laquelle tout être humain a lassurance, en tous temps, davoir un accès tant matériel quéconomique, à la nourriture de base dont il a besoin. Ceci requiert la gestion efficace des ressources, linstauration de mécanismes de supports techniques et de schémas de sécurité alimentaire, de même que le renforcement des services ayant un rapport direct ou indirect avec la défense de la sécurité alimentaire. Il est à noter que le Pacte mondial de sécurité alimentaire précité a été élaboré sur la base des travaux du Comité.
8 Instauré au titre de larticle V, paragraphe 6 de lActe constitutif de lOrganisation, le Comité de la sécurité alimentaire mondiale est ouvert à tous les Etats Membres de la FAO ou des Nations Unies. Ses fonctions sont, notamment, (i) de suivre en permanence la situation et les perspectives de la demande, de loffre et des stocks de produits alimentaires de base dans le contexte de la sécurité alimentaire, et de diffuser des informations sur les faits nouveaux, (ii) de vérifier si le niveau courant et prévu des stocks est suffisant pour assurer un flux régulier dapprovisionnements en produits alimentaires de base, et (iii) de recommander les mesures à court et long termes visant à remédier toute difficulté prévisible.
Lexécution des programmes mis en oeuvre dans les années qui suivirent devait conduire le Comité à souligner que lobjectif est désormais dassurer ... en tout temps, à tous les hommes laccès matériel et économique aux aliments de base... [et d] assurer une offre adéquate de denrées alimentaires, [de] maintenir la stabilité de loffre et [d] assurer laccès de tous les consommateurs à ces denrées...9.
9 Pour sa part, la Banque mondiale a établi du concept de sécurité alimentaire une définition approchante et qui insiste sur laccès de tous à tout moment aux aliments nécessaires pour mener une vie active et saine... Chaque ménage doit posséder les connaissances et les capacités nécessaires pour produire ou se procurer, sur une base durable, les aliments dont il a besoin.
Les concepts ayant évolué, notamment depuis ladoption du Pacte en 1966, le besoin est apparu de réfléchir sur les politiques et détablir de nouvelles lignes daction.
Cest dans le cadre du Sommet mondial de lalimentation de 1996 que le Directeur général de la FAO soumettra à la signature des délégations la Déclaration de Rome sur la sécurité alimentaire universelle; en outre, devrait être adopté un Plan daction regroupant les principes de base et les engagements en matière de sécurité alimentaire. Cest au cours de sa cent-huitième session que le Conseil de la FAO a retenu le canevas de ces deux textes à vocation universelle10. La Déclaration devrait concourir à redéfinir de la notion de sécurité alimentaire comme la conjoncture dans laquelle toutes les personnes ont à tout moment accès à des produits alimentaires nourrissants et non nocifs leur permettant de mener une vie saine et active (point 19 de la proposition).
10 Conseil FAO 108ème session, Eléments pouvant être inclus dans un projet de document directeur et de plan daction sur la sécurité alimentaire universelle, Rome, 5-15 juin 1995.
Le Plan daction précise quant à lui les responsabilités respectives de la communauté internationale, pays industrialisés, en transition ou en développement, de la société civile, des organisations non gouvernementales (ci-après ONG), des institutions régionales de développement.
Si les éléments techniques restent essentiels dans la prévention, un cadre juridique précis permet de garantir une certaine fiabilité aux décideurs et donateurs; larticle 2 du Pacte international le souligne clairement. A cet effet, les pouvoirs publics et les institutions internationales se sont engagés dans la définition et la mise en oeuvre de structures institutionnelles favorisant lamoindrissement des risques. Il faut ainsi rappeler que larticle 11 dudit pacte stipule aussi que ... Les Etats parties prendront des mesures appropriées pour assurer la réalisation [du] droit [à la nourriture] et reconnaissent à cet effet limportance essentielle dune coopération internationale librement consentie. Cet alinéa confère ainsi aux pouvoirs publics nationaux une part importante des responsabilités juridiques.
Une première conception étroite de la sécurité alimentaire visait avant tout à établir des mécanismes pour renforcer les réserves de nourriture et les systèmes durgence. Par la suite, il apparut opportun de prévoir - dans le cadre des actions relatives à la sécurité alimentaire - des mesures destinées à laccélération de la production impliquant une réforme des institutions commerciales, prévoyant des infrastructures de transport, établissant une nouvelle orientation dans les politiques nationales, notamment celles des prix.
Lanalyse (i) de la législation de certains pays concernés et (ii) de dispositions internationales en vigueur démontre quun cadre juridique précis concourt à garantir la stabilité des marchés et à favoriser ainsi laccès à la nourriture. Il convient cependant de noter que rares sont les textes juridiques nationaux visant spécifiquement la sécurité alimentaire: les sources du droit sont plutôt constituées de déclarations de politique générale, daccords bi- ou multilatéraux, de contrats liant les divers acteurs de la sécurité alimentaire. Néanmoins, certaines institutions ont été spécialement affectées à cet objectif; leurs missions sont clairement réglementées.
Il appert de ces diverses sources du droit fondant le cadre juridique de la sécurité alimentaire que les pouvoirs publics et la communauté internationale portent une attention soutenue à deux types de préoccupations:
(a) des mesures sont prises afin dencourager un développement économique suffisant afin de prévenir les crises, tant à court terme que par la recherche dune durabilité du minimum de bien-être qui requiert une planification à plus long terme. Ceci passe nécessairement par des réformes économiques et par la redéfinition des rôles de chaque acteur; les programmes mis en oeuvre par, notamment, les agences dassistance intègrent ces concepts. Une telle politique contribue à fournir les garanties juridiques de la prévention contre linsécurité alimentaire (Première partie).(b) néanmoins, les crises persistant, les mécanismes de traitement des situations durgence ont dû être renforcés; constituant loutil de premier secours, laide matérielle requiert ladoption des régies pertinentes permettant dassurer une meilleure garantie de la gestion de linsécurité alimentaire (Deuxième partie).