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Lune de miel sur les toits de Paris

Une ruche de 30 000 abeilles, avec sa reine, ses faux-bourdons, ses ouvrières; jusque-là rien de spécial... Sauf que cet essaim bourdonne sur le toit de l’Opéra-Bastille, en plein coeur de la capitale française!

L’idée d’installer une ruche dans le ciel de Paris est venue à Jean Paucton, un accessoiriste de l’Opéra, à son retour d’un week-end à la campagne. Il avait suivi un cours d’apiculture et souhaitait mettre en pratique ses connaissances toutes fraîches mais ne savait où loger ses abeilles. Il habitait au centre de Paris et ne possédait ni jardinet ni résidence secondaire... Il passait toutefois beaucoup de temps sur son lieu de travail: l’Opéra de Paris.


La vue est belle, le miel excellent

Sans demander l’autorisation de son directeur, J. Paucton installa une première ruchette et un premier essaim d’abeilles sur le toit. Il se demandait avec quelque inquiétude si les ouvrières, ces femelles stériles dont la vie active ne dure que quelques semaines, allaient réussir à repérer pollen et nectar dans une ville au peuplement aussi dense que Paris.

“Quand je suis remonté sur le toit, une semaine après, c’était une véritable miellerie, raconte J. Paucton. La ruchette dégoulinait de miel!” Ses insectes avaient butiné les vignes, les bacs à fleurs et les arbres dans un rayon de trois kilomètres: un rayon qui englobe le cimetière du Père Lachaise, le plus grand espace vert de Paris après le Bois de Boulogne et le Bois de Vincennes.

C’est alors que notre apiculteur installa une vraie ruche sur le toit et que le directeur de l’Opéra s’y intéressa. Sensible au charme de ces insectes qui avaient inspiré le Vol du bourdon de Rimski-Korsakov, il donna rapidement son accord et proposa de vendre le miel à la boutique de l’Opéra de Paris!

Assez curieusement, les abeilles à Paris, et dans toutes les grandes villes, donnent de deux à trois fois plus de miel que leurs cousines de la campagne. En particulier grâce à la température ambiante de trois degrés plus élevée, en moyenne; ces trois petits degrés supplémentaires assurent une floraison précoce et incitent les ouvrières, qui attendent que le mercure dépasse huit degrés, à sortir plus tôt.

“Cela leur permet de travailler plus tôt le matin et de finir plus tard le soir”, explique André Lemaire, le pompier à la retraite qui dirige le rucher du Jardin du Luxembourg, ce parc parisien où l’on dispense des cours d’apiculture depuis 137 ans. “A la campagne, elles restent davantage au chaud, dans la ruche.”

Le miel de macadam est, paraît-il, savoureux. En milieu rural, les abeilles se contentent de récolter le nectar et le pollen d’un champ voisin où dominent, par exemple, châtaigniers ou tilleuls. Cela donne souvent des miels moins parfumés. En milieu urbain, par contre, les butineuses ont une plus grande variété d’arbres et de fleurs à portée de la patte...

Les choses se passent si bien pour les abeilles qui “montent” à Paris, notamment en raison de l’absence de prédateurs, qu’il est à craindre que la campagne ne soit un jour obligée de les importer! “J’ai un peu peur que les villes ne deviennent un jour réserve d’abeilles pour les campagnes”, déclare A. Lemaire.

Les abeilles en arriveraient-elles à déserter nos campagnes? On n’y fait plus les foins comme autrefois: on coupe plutôt l’herbe et toutes les fleurs sauvages dont les insectes se régalent, pour la laisser fermenter avant de la donner au bétail. On abat les feuillus (chênes, hêtres, tilleuls) qu’on remplace par des conifères dont les pucerons ne parviennent pas toujours à extraire le miellat nécessaire aux abeilles. Résultat: certains miels français disparaissent peu à peu, comme le Gâtinais remplacé par du miel canadien.

Le goût du miel parisien? “Merveilleux”, affirme A. Lemaire. La récolte tout entière du Jardin du Luxembourg se vend d’ailleurs en deux jours. Quant au “miel récolté sur les toits de l’Opéra” - comme l’atteste l’étiquette - il est très parfumé, avec des accents de citron-menthe. “Certains le détestent, déclare J. Paucton, et lui trouvent un goût de chewing-gum. Mais en général il est très apprécié; ce n’est pas du tout un miel banal, comme le miel de colza ou de tournesol”.

Les trois ruches de J. Paucton (une sur l’Opéra-Bastille, deux sur l’Opéra Garnier), ont produit 45 kilos de miel durant l’été 94. La récolte est vendue en jolis petits pots chez Fauchon, la plus chic des épiceries fines. Son prix: environ 480 francs le kilo!

Mais selon J Paucton, ses ruches lui sont surtout un prétexte pour échapper au quatrième sous-sol de l’Opéra et prendre l’air. Sans s’éloigner de l’aria...

Michel Arsenault est un journaliste canadien gourmand, installé à Paris.