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close this bookLa dynamique des sociétés rurales face aux projets participatifs de développement rural: Réflexions et propositions d'action à partir d'expériences d'Afrique de l'Ouest.(Participation Populaire - 11) (1997)
close this folderPREMIÈRE PARTIE: L'ECONOMIE POLITIQUE DE L'EXCLUSION
close this folderChapitre 5 - Dynamiques locales de l'accès aux ressources
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View the document1 - Les projets et les mécanismes internes de régulation des inégalités
View the document2 - La dimension historique des projets participatifs
View the document3 - La surdétermination par l'offre d'innovation
View the document4 - La participation, contrepartie à l'offre de ressources: principes et réalités

2 - La dimension historique des projets participatifs

De la même façon que le village ne doit pas être conçu comme une société enclose, les projets de développement ne peuvent être vus comme des unités d'interactions indépendantes: ils s'inscrivent en effet dans une histoire déjà longue du dispositif d'intervention. Les principales implications concernant la participation des groupes vulnérables découlent de l'expérience concrète que les bénéficiaires ont retiré des interventions antérieures et de l'apprentissage des savoir-faire des populations en matière de communication avec les structures d'intervention ou d'appui.

Il est important de conserver à l'esprit que, pour une bonne partie des populations rurales africaines, les incitations à se regrouper afin de mieux satisfaire les besoins fondamentaux ou de mieux valoriser leurs productions n'est pas vraiment une nouveauté. Les populations conservent la mémoire des opérations de développement antérieures. L'expérience acquise par les populations locales des projets antérieurs, qu'ils fussent participatifs ou non, oriente leur évaluation d'un projet nouveau.

Dans certains cas, cette mémoire peut remonter loin dans le temps, jusqu'aux opérations d'animation rurale et de community development des années 1960, qui anticipaient déjà à l'époque les approches participatives.

Par exemple, le Projet CAPAS (Centre d'Assistance à la Pêche Artisanale du Sénégal) avait pour objectif au début des années 1980 de “moraliser” le mareyage en donnant plus d'indépendance aux pêcheurs vis-à-vis du réseau des intermédiaires supposés les exploiter. En réalité, le projet reproduisait dans ses grandes lignes des projets similaires engagés en 1952 puis en 1965, projets que les bailleurs de fonds et les agents techniques canadiens ignoraient mais que les anciens pêcheurs et les notables avaient connus. La participation des pêcheurs ne fit pas défaut mais le projet, arrêté en 1987 pour cause d'échec, rencontra les mêmes obstacles que les projets précédents: solidité des relations tissées entre pêcheurs et mareyeurs tendant à minimiser les risques de la mise en marché, influence de facteurs sociaux politiques locaux, coût de la chaîne de froid etc. (Chauveau et Samba 1989).

Le cas du projet de Matombi au Congo montre la stratégie attentiste des pêcheurs à l'égard du projet

Le pêcheur Makosso signale que leur attitude à l'égard du projet a évolué par étapes. A l'installation du projet, ils se sont plus comportés en observateurs, même s'ils participent aux réunions d'information organisées par l'expert. En réalité, ils le font pour signifier leur loyauté à ces étrangers qui arrivent pour la première fois dans le village; La participation renvoie à ce stade à un acte moral, c'est à dire obéir à l'adage suivant: “on ne peut refuser a priori de répondre à un appel, mais par contre on peut s'opposer au message qui vous sera livré”. (...) Les révélations de Makosso montrent que les pêcheurs perçoivent progressivement les enjeux que représente le projet. Ils ne deviennent enthousiastes que lorsqu'ils se rendent compte de la nature et de l'importance des ressources qu'ils peuvent capter en participant à cette opération. Ils élaborent pour cela des stratégies multiples.

Cependant il apparaît aux pêcheurs qu'ils ne peuvent promouvoir leurs intérêts personnels qu'en s'organisant en groupes. C'est ainsi que vont se constituer et se reconstituer les groupes stratégiques. (Nguinguiri 1995:1-2).

Presque toujours, en dépit du désengagement affiché de l'Etat, celui-ci reste considéré comme la structure dominante dont il convient de tirer des avantages au fur et à mesure des informations sur le projet. C'est notamment le cas au Bénin avec les CARDER (Centres d'Action Régionale pour le Développement Rural) (Daane et Mongbo 1991, Mongbo et Floquet 1993, Mongbo 1994).

La déjà longue cohabitation des populations avec les agents des structures d'intervention, participatives ou non, a par ailleurs crée des relations d'influence qui demeurent même lorsqu'apparaissent de nouvelles organisations et de nouvelles normes de fonctionnement

“... Les lobbies d'agents de l'Etat continuent à peser très lourd sur les décisions des nouveaux pouvoirs et ces fonctionnaires considèrent à juste titre que la réorientation d'attribution de ressources par les projets au profit direct des producteurs constitue pour eux une perte de ressources (exemple du Bénin où le Ministère de l'Agriculture est très sensible à la pression des agents rattachés aux CARDER)” (Vallat 1993).

Mais les stratégies des agents de l'administration n'explique pas à elle seule la pérennisation de l'influence, sinon des structures d'intervention étatiques, du moins de leurs agents locaux. Les agriculteurs utilisent en effet aussi ces derniers dans leurs propres stratégies de pouvoir. Ils peuvent par exemple recourir à l'arbitrage de ces agents pour trancher en leur faveur des conflits, comme dans le cas des Groupements Villageois du Nord-Bénin (Mongbo 1994) ou dans le cas des conflits fonciers en Côte d'Ivoire forestière (Chauveau 1994).

Les agents de l'Etat peuvent alors intervenir comme garant officieux de compromis au sein d'associations ou à l'occasion de transactions privées. Ces interventions se font en dehors de leur compétence officielle mais néanmoins sur la base de leur légitimité comme agents de l'Etat. Dans ce cas, ce sont eux qui adaptent leurs comportements aux normes du système de régulation et de pouvoir local, à la demande des agriculteurs qui considèrent qu'ils constituent un recours de dernière instance ou un recours alternatif (Blundo 1991, Jacob 1994).

Il est important d'avoir une idée relativement précise de la trajectoire des interventions de développement rural dans laquelle s'insèrent les projets participatifs orientés sur les groupes vulnérables. Les projets n'interviennent jamais sur une table rase et les différentes catégories au sein des populations interprètent les actions ou les appuis en fonction de leurs expériences passées et des habitudes prises beaucoup plus qu'en fonction des principes affichés par les projets.