
| DEUXIEME PARTIE: LES JEUX D'ACTEURS ET LEURS REGLES |
![]() | Chapitre 6 - La confrontation de différentes interprétations des projets |
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a) Le projet comme arène politique
Le décalage entre, d'un côté, les significations attribuées à un projet par les opérateurs de développement et, d'un autre côté, celles qui sont attribuées par les différentes catégories d'acteurs villageois a pour première conséquence de transformer un projet en autant de projets qu'il y a de groupes d'intérêt ou de manières d'attribuer une signification à l'intervention extérieure du point de vue des enjeux villageois.
Un projet est clairement un lieu d'affrontement politique, mais dans un tout autre sens que celui que l'on donne habituellement à cette expression à propos de politique nationale ou de politique internationale (Olivier de Sardan 1995):
Je me situe à un autre niveau, celui par exemple d'une opération de développement rural, qui met en rapports directs ou indirects une série d'acteurs relevant de catégories variées: paysans de statuts divers, jeunes sans emploi, femmes, notables ruraux, agents de développement de terrain, représentants locaux de l'administration, membres d'ONG, experts de passage, assistants techniques européens, etc... Ces acteurs développent tous autour d'un projet de développement donné des stratégies personnelles et professionnelles, menées selon des critères multiples: renforcer le patrimoine foncier pour certains, obtenir de l'essence et un véhicule pour d'autres, et ainsi à l'avenant: améliorer une position institutionnelle, obtenir un meilleur contrat, accroître un réseau de clientèle, se rendre indispensable, gagner plus d'argent, surveiller le voisin ou le rival, faire plaisir à ses relations, rester dans son coin et éviter tout risque, etc.Tout projet de développement (et plus généralement tout dispositif de développement) apparaît ainsi comme un enjeu où chacun joue avec des cartes différentes et des règles différentes. On peut dire aussi que c'est un système de ressources et d'opportunités que chacun tente de s'approprier à sa manière. On peut dire enfin que c'est une arène, où des groupes stratégiques hétérogènes s'affrontent, mus par des intérêts (matériels ou symboliques) plus ou moins compatibles.
Le produit de cette affrontement plus ou moins feutré, de cette négociation plus ou moins informelle, ce n'est rien d'autre que ce que devient une opération de développement en pratique, c'est-à-dire quelque chose d'imprévisible. Rappelons-le encore: la dérive entre une opération de développement sur le papier et une opération de développement sur le terrain est inéluctable, elle n'est rien d'autre que le produit de l'appropriation différentielle de cette opération par les différents acteurs concernés, c'est-à-dire la capacité de certains individus ou groupes sociaux à infléchir le projet à leur profit, directement ou indirectement.Or partout les acteurs concernés disposent de plus ou moins de ressources pour agir sur un projet (ne serait-ce qu'en s'en désintéressant). Certains en ont plus que d'autres: ils disposent de plus d'argent, ou de plus de terres, ou de plus de main d'oeuvre, ou de plus de compétence technique, ou de plus d'énergie, ou de plus de relations, ou de plus de protections, etc... Mais cette inégalité face à un projet n'est pas, on le voit, monofactorielle: il n'y a jamais un seul critère qui définisse les inégalités. Il est vrai que certains cumulent les désavantages, et sont donc presque dès le départ marginalisés. Mais il est rare que les destinataires d'un projet n'aient aucune marge de manoeuvre. Par exemple, la résistance passive à un projet, ou le refus d'y participer, ou les multiples usages de la rumeur, sont autant de formes plus ou moins invisibles (de l'extérieur, ou pour des experts pressés...) par lesquelles les plus démunis peuvent agir...
L'usage, à propos des opportunités offertes par un projet, que font les acteurs visibles comme les acteurs invisibles de leurs capacités respectives (actives ou passives, d'action ou de nuisance, cachées ou publiques), c'est cela même qui dessine une micro-politique du développement. Si l'on peut parler de politique c'est qu'il s'agit bien d'une confrontation et d'une lutte d'influence entre l'ensemble des acteurs sociaux impliqués (du coté des opérateurs de développement comme du coté des populations cibles), autour des avantages et inconvénients relatifs (directs et indirects) que toute action de développement procure
Une telle optique oblige à s'interroger sur les stratégies des diverses catégories d'acteurs, elle oblige à rechercher les codes sociaux et normes de comportement qui servent de références à ces stratégies (du coté des développeurs comme du coté des développés): car, en effet, les critères par lesquels des jeunes en quête d'émancipation face à leurs aînés règlent leurs comportements face à un projet de développement local ne sont pas les mêmes que ceux d'assistants techniques européens cherchant à justifier leur affectation ou que ceux du chef de village qui tente d'élargir sa clientèle sociale
b) La langue de bois du langage-projet
Pourtant, le discours dominant des agences de développement s'efforce précisément d'évacuer et de neutraliser la diversité de projets particuliers au sein d'un projet de développement
Par exemple, Gnägi montre que le discours dominant est enseigné systématiquement par les agents nationaux employés dans les projets et accepté sur la base des règles de communication culturellement valables, à savoir que celui qui ouvre le discours détermine/définit les termes. Par conséquent le discours officiel occidental de développement devient la seule vérité publique. Toutes les parties instrumentalisent donc certains concepts et il y a une négociation implicite dans l'interaction (Lachenmann, 1995: 2).
Bien que dominants et imposés aux acteurs locaux, les concepts et le langage des opérateurs de développement subissent cependant des transformations dans l'usage qui en est fait dans les situations concrètes de terrain. Olivier de Sardan (à paraître) en souligne les conséquences du point de vue des acteurs locaux à partir de l'étude effectuée par Maman Sani d'un projet participatif de gestion de terroirs à Torodi au Niger.
La forme concrète, sur le terrain, que prend le langage-développement quand il devient opérationnel et incarné dans une institution au contact de populations locales, est ce qu'on pourrait appeler le langage-projet. (...) Chaque projet est un sous produit spécifique et particulier de la configuration développementiste, un microcosme, qui peut être analysé comme une organisation, mais aussi comme un système langagier: chaque projet, autrement dit, a son langage-projet qui est lui aussi un produit spécifique et particulier du langage-développement, un de ses parlers. Ce langage-projet est parlé dans un certain nombre d'occasions caractéristiques: dans les documents écrits propres au projet, lors des réunions de l'organisation-projet, au cours des sessions de formations de ses agents, mais aussi dans les contacts entre les cadres du projet et d'autres acteurs de la configuration développementiste (fonctionnaires nationaux, experts ou évaluateurs étrangers). Mais le langage-projet est aussi censé communiquer avec le langage local, et ceci d'autant plus que sa thématique participationniste est accentuée. (...)L'analyse qui a été faite par Maman Sani d'un projet de gestion de terroirs à Torodi au Niger, projet à l'idéologie très participationniste, est à cet égard très éclairante. D'un coté le langage-projet y est très développé tant à l'intérieur de l'organisation-projet que dans ses contacts avec l'extérieur. Sessions de formation des agents, évaluations internes permanentes, réunions locales, évaluations externes incessantes, visites de membres d'autres projets (au nom du caractère expérimental du projet): dans toutes ces occasions on parle le langage-projet, organisé autour de mots clés, auto-promotion, négociation entre partenaires, besoins des populations, planification villageoise, appropriation, protection des ressources, responsabilisation, concertation, appui, etc... Ce langage-projet est même quasiment formalisé dans une série de panneaux illustrés, déployés tout autour de la salle de réunion du projet, qui retracent la démarche gestion de terroirs et mettent en valeur sa dimension participationniste. Le tour commenté de ces panneaux est un exercice obligatoire dès qu'il y a un visiteur. Et l'on y apprend comment chaque village met au point un projet populaire de développement à partir d'une identification des besoins collectifs et d'une mobilisation de tous quant à la recherche de solutions à y apporter...
Mais d'un autre coté la pénétration de ce langage-projet dans la population locale (c'est-à-dire dans les villages concernés par le projet) est à peu près nulle. L'enquête ethnographique a montré ainsi que la très grande majorité des paysans et paysannes ne parle jamais le langage-projet, et, pour tout dire, ne s'en soude aucunement. Le seul terme communément employé est le terme de projet lui-même, devenu porze en zarma (la langue majoritairement parlée localement), terme qui est d'ailleurs largement répandu dans tout le pays, comme les projets eux-mêmes. Porze, ici comme ailleurs, évoque directement un flux de ressources momentanées distribuées sous conditions par les Blancs. Il y a eu des projets avant, il y en aura après, les projets passent, mais tout projet est bon à prendre. La spécificité du projet de Torodi, cette stratégie participationniste qu'il revendique, et qui marque son langage-projet, est de surcroît perçue négativement par les villageois comme une diminution du flux d'aide des projets antérieurs: le projet précédent était comme un étranger qui avait offert une canne à un vieillard fatigué pour lui permettre de se relever. Le projet actuel est comme un étranger qui ne tend pas la canne mais la jette par terre pour demander au vieillard de faire un effort pour la reprendre (cf. Maman Sani, 1994:14). Dans chaque village, on ne trouve au maximum que trois ou quatre paysans capables de parler (en langue locale, c'est-à-dire en zarma) quelques bribes du langage-projet. Mais ils ne le font jamais qu'en présence de visiteurs (considérés a priori comme autant de bailleurs de fond potentiels).
Ceci n'est évidemment pas un problème proprement linguistique, relevant de difficultés de traduction. L'incorporation populaire dans la langue zarma de mots français et anglais (par le Ghana ou le Nigeria), de façon essentiellement pragmatique et informelle, est un phénomène courant, massif. Mais le langage-développement n'a pas suivi cette voie par en bas, porze étant peut-être le seul terme dans ce cas. Le langage développement est cependant très largement diffusé et connu sous une autre forme, entièrement zarmaisée, par le biais des émissions de radio en langues locales. Celles-ci ont depuis longtemps produit des néologismes zarma (inventés par les animateurs et journalistes) visant à traduire des expressions françaises, en général pour rendre compte de la politique nationale et internationale. Le développement étant une thématique centrale des discours officiels et publics relayés par la radio depuis 30 ans, le langage développement a ainsi été peu à peu intégralement mis en mots zarma par ce biais (ainsi développement est traduit à la radio par jine koyyan, aller de l'avant). Mais ce langage là n'est tout simplement jamais utilisé en situation quotidienne. Personne dans les campagnes ou en ville ne parle normalement ainsi. Les seules occurrences de ce langage sont d'ordre officiel: outre la radio, il s'agira de discours publics en langues locales d'hommes politiques ou de cadres, ainsi que de réunions organisées par des agents de terrain. On retrouve ici les projets de développement en général et le projet de Torodi en particulier. Un projet constitue en quelque sorte la plus petite échelle où est parlé le langage-développement, le dernier niveau du discours public s'adressant au peuple. Même les projets de type ONG qui entendent se démarquer au maximum des projets étatiques, même les projets qui se veulent alternatifs et ultra-participationniste retombent, volens nolens, dès lors qu'ils s'adressent collectivement aux paysans en leur langue, dans le langage officiel standard. Le langage-projet à Torodi est parlé sous sa version zarma par les agents du projet (appelé animateurs) en des occurrences quasi-officielles. Il reprend toutes les expressions standard du langage-développement issu de la radio, avec tout au plus quelques variantes, en insistant sur ce qu'il considère comme sa spécificité ou son identité.Le rôle des animateurs est ici central. Ils parlent le français du Niger, ils parlent le langage-projet sous sa forme française standard, ils sont capables de le traduire de façon routinière en zarma, et donc de le parler sous sa forme zarmaïsée standard, ils parlent enfin le zarma courant. Mais, et c'est ceci qui est le plus significatif, les animateurs du projet en question n'utilisent pas pour autant le langage-projet dans leurs interactions quotidiennes (pratiques, techniques, pragmatiques, phatiques) avec les paysans, loin de là. Ils l'éviteraient plutôt - pas forcément de façon consciente, mais en raison de son manque total de pertinence. Ils le parlent par contre en réunion, devant les villageois convoqués, en général lors de visites de cadres ou d'étrangers. C'est aussi dans de telles occasions que les rares, très rares, paysans capables de reproduire au moins en partie ce langage se risquent parfois à le parler à leur tour.
c) La langue de bois villageoise
Face à la langue de bois des projets, les groupes villageois ne s'en tiennent pas cependant au comportement de contournement qui vient d'être décrit. Un autre comportement peut consister à dissimuler sous une apparence de soumission aux termes du projet une attitude défensive de la part des hiérarchies locales agressées par le langage populiste et égalitariste du projet, ce qui induit souvent les critiques des agents du développement sur la mentalité rétrograde paysanne.
Cependant, on observe souvent un comportement plus stratégique, en ce sens qu'il est délibérément maîtrisé et utilisé par les paysans. Il consiste à manipuler des concepts vides de sens dans un but diplomatique ou intéressé. C'est ainsi que, loin de détromper les bailleurs de fonds à propos, par exemple, de leur vision égalitariste et communautaire des sociétés paysannes, les paysans peuvent entretenir un quiproquo éminemment rémunérateur. En effet, on l'a vu, le développement a déjà une longue histoire dans les sociétés paysannes africaines: il en résulte que les paysans savent, souvent aussi bien que leurs interlocuteurs, manier la langue de bois. Cette maîtrise de la langue de bois est une des compétences reconnues, du point de vue villageois, des intermédiaires du développement (notables, animateurs), pour ce qu'elle a prouvé comme capacité à attirer, canaliser et reproduire la rente du développement
On doit se garder cependant de considérer les discours villageois comme uniquement pétris de rouerie et de ruse, mais simplement garder à l'esprit que les paysans ne sont pas nés d'hier, comme le rappelle Olivier de Sardan (1991),
Le dynamisme des savoirs populaires ne concerne pas seulement l'environnement naturel il porte aussi sur l'environnement social. Un paysan haoussa n'a pas seulement un savoir-faire par rapport à la nature, il a aussi un savoir-faire par rapport aux pouvoirs politiques locaux, et il a acquis au fil des années un savoir-faire par rapport aux institutions de développement et aux projets qui interviennent autour de lui (comment tirer parti d'un système de crédit, comment se comporter dans une réunion de coopérative, comment ruser avec un sociologue, etc...). (p.44)
Mongbo (1994) montre la place que prend la stratégie qui consiste à subvertir le langage officiel des projets dans le cas des groupements villageois (GV) de producteurs de coton au Bénin. Il en fait une propriété caractéristique de la culture de l'organisation paysanne:
L'image que la plupart des paysans ont du GV (n'est) pas celle d'une organisation au sein de laquelle les membres développent et défendent collectivement des stratégies pour un développement de la culture du coton, et encore moins des stratégies plus larges de réalisations personnelles dont ils auraient la maîtrise. C'est plutôt un champ où les négociations portent souvent sur des éléments considérés comme des avantages à tirer de la structure dominante, ici l'Etat, en dépit du caractère marginal de ces avantages par rapport aux préoccupations quotidiennes de survie des paysans. Pour la plupart (sauf peut-être pour les responsables du CA (Conseil d'administration) qui mènent une lutte permanente contre cette acception), une assemblée générale telle que nous venons de l'observer renforce ou crée Vidée que le GV est une organisation dans laquelle les grandes décisions et le dernier mot appartiennent à l'État. Dans certaines situations, les membres du CA ne manquent pas d'avoir recours à l'arbitrage des agents du CARDER pour trancher en leur faveur des conflits les opposant à des membres du GV. Il est donc un cadre de mise en uvre de stratégies sur lesquelles on ne compte qu'accessoirement pour une réussite personnelle, les stratégies les plus déterminantes étant plutôt déployées dans d'autres réseaux, plus informels et moins accessibles aux regards des officiels.
Cette perception que l'on s'est faite du GV sur de longues années semble tenir une place importante dans la culture locale de l'organisation paysanne,. Ainsi donc la scène des opérations dites de développement n'est pas forcément le lieu d'un développement alternatif, où les paysans travaillent ensemble à l'amélioration de leurs conditions de vie. Elle est plutôt un champ où l'on intègre la culture des interfaces développeurs/développés, où l'on s'initie à un certain langage, où l'on se branche sur des opportunités externes qui une fois acquises peuvent éventuellement alimenter des stratégies individuelles mises en oeuvre pour la satisfaction des besoins quotidiennement ressentis, dont on ne discute que très vaguement en public.Les multiples organisations paysannes féminines ou mixtes qui se sont développées depuis 1991 à Assamado semblent suivre cette logique. De façon presque invariable, l'initiative est confiée très tôt à une structure d'intervention (dans le cas où ce n'est pas cette dernière qui la suscite), ou à un notable qui doit l'organiser, lui donner la forme qui lui permet d'être présentable à l'extérieur (élection d'un bureau, élaboration d'un règlement intérieur...). Ensuite, des indications sont données sur des activités de démarrage. Il y a une activité commune de production, généralement un champ, dont l'étendue ne dépasse que très rarement la moitié des réalisations personnelles du membre moyen. Ensuite des démarches sont engagées pour bénéficier de dons de vivres, généralement du PAM, pour des producteurs qui sont largement excédentaires en vivres et/ou à des périodes qui ne sont pas nécessairement des périodes de soudure. En d'autres termes, et contrairement aux illusions que semblent entretenir les intervenants, l'organisation ne sert pas directement à faire avancer les intérêts économiques des membres au moyen d'activités communes, mais plutôt à les mettre en position d'accéder à des opportunités qui éventuellement peuvent contribuer à la résolution de leurs problèmes personnels. Certains membres sont ainsi constamment à l'affût, car: on ne sait jamais ce qui arrivera par là.
Que signifie tout cela pour l'étude des organisations paysannes et pour la pratique de développement soucieuse de leur promotion comme outil d'un développement alternatif? Si ce qui précède suscite des doutes et un scepticisme sur les rhétoriques de participation et sur l'espoir d'une auto-promotion à la base à partir des organisations paysannes, on ne saurait pour autant en déduire que les organisations paysannes sont des cadres où rien de significatif ne se produit en matière de développement. Plutôt que d'être le lieu où se met directement en uvre le développement alternatif souhaité, les organisations paysannes semblent refléter la manifestation de l'appropriation par certains paysans du discours de développement propre aux intervenants. Ce discours, une fois approprié et transformé, est intégré dans les stratégies des acteurs, stratégies visant des objectifs de développement réels (pour eux), mais qui ne sont ni apparents, ni ouvertement discutés en public. Ces objectifs sont individuels ou communs à des sous-catégories, et exigent donc des stratégies différenciées. C'est l'une des raisons pour lesquelles l'outil le mieux adapté pour ces acteurs n'est pas la démocratie mais l'oligarchie.
Le détournement du langage-projet par l'usage délibéré d'une langue de bois par certains villageois peut en outre susciter une connivence active entre ces acteurs et les agents de développement comme dans le cas du projet participatif de développement de la pêche artisanale à Matombi (Congo) analysé par Nguinguiri (1995):
Les rapports entre acteurs n'obéissent pas, loin s'en faut, aux normes professionnelles et aux principes proclamés. C'est ainsi que le refus de sanctionner un agent subalterne ou de pénaliser un pêcheur en situation irrégulière représente une réponse à un problème dont l'explication ne se trouve pas dans les textes officiels. Nous avons vu qu'une telle réaction renvoyait au contraire à des rapports de force entre réseaux de clientèle concurrents. (...) On a pu constater que les rapports entre agents de l'Etat et pêcheurs ne ressemblaient ni à une pure subordination ni à une simple résistance, mais qu'ils étaient déterminés par des stratégies réciproques de récupération au travers de procès de négociations, d'arrangements multiples, de compromis et de connivence.
L'analyse du Projet FAO de Matombi au Congo montre que le projet représente un ensemble de ressources que les différents acteurs tentent de s'approprier tout en étant obligés de tenir compte de la présence et des initiatives des autres. Les pêcheurs s'organisent ainsi en groupes stratégiques dont les membres cherchent à infléchir le projet à leur profit En outre, ces groupes stratégiques ne sont pas figés; les alliances se nouent et se dénouent en fonction des phases du projet, de l'importance des ressources en jeu et des intérêts personnels. De ce point de vue, la nature des relations entre pêcheurs et développeurs est largement déterminée par cette compétition pour l'accès aux ressources. Toutefois, les acteurs affiliés à ces deux grands ensembles d'acteurs sont parfois complices surtout lorsqu'il s'agit de se protéger contre d'autres groupes d'acteurs et pour coordonner la redistribution des ressources en fonction des positions de force dont ils disposent respectivement
d) Argent chaud, argent froid
Un autre type de conséquence résulte d'un glissement de sens entre la conception qu'ont les bailleurs de fonds de la distinction bien individuel/bien collectif, d'une part, et celle que s'en font les paysans, d'autre part. Du point de vue villageois, la nuance entre bien collectif et bien individuel est très souvent recouverte par la distinction entre argent chaud et argent froid (le terme argent étant pris comme symbole de la valeur): l'argent chaud est celui qui brûle s'il est mal utilisé, mal gagné, détourné ou volé: c'est donc celui sur lequel s'exerce la pression morale de normes connues; l'argent froid au contraire est dégagé de ce contrôle, et l'utilisation qui en est faite n'est pas aussi lourde de conséquences.
Les exemples abondent où les ressources propres d'un projet sont considérées comme une rente à capter et à se distribuer (non-remboursement des prêts, détournement d'avantages) selon une logique qui s'apparente à la récupération de ressources vis-à-vis des autorités publiques ou de donateurs considérés comme des patrons qui monopolisent l'accès à la richesse et au pouvoir. Il est inutile d'insister sur cette vision villageoise de la gestion des biens collectifs, qu'exprime métaphoriquement les pêcheurs vili du Congo que J. C. Nguinguiri (1995) a interrogés:
Le vieux Bois-sec, originaire de Tchiyendzi, d'un air moqueur parle de ce côté pragmatique du projet, en utilisant un proverbe qui renvoie à la scène qui a lieu à l'abattage de l'éléphant. En effet, quand un chasseur abat un éléphant, il se contente des défenses. La viande est laissée à la disposition de tous les habitants du village. Chacun est libre de prendre la quantité de viande qu'il veut, mais à la condition d'avoir un couteau tranchant. C'est exactement de la même façon que le patrimoine du projet est géré après le départ de l'expert, nous confie Mwana Zongui, propriétaire de matériel de pêche et commerçant du village. Abondant dans le même sens, il souligne qu'aucun homme ne peut se dire saint à Matombi; ils ont tous les mains sales, (p.7)
Les détournements observés ne doivent pas faire croire que la notion de bien collectif n'existe pas dans les sociétés paysannes, loin de là: simplement l'argent des bailleurs de fonds est plus froid aux yeux des paysans. Dans le cas des ressources acquises par le fruit du travail (ristournes sur production commercialisée) ou par les cotisations de chacun, les pratiques sont plus nuancées, comme le remarque Bako-Arifari (1995), après examen d'un projet au nord-Bénin:
Les nombreux cas de détournement de ristournes ne donnent pas lieu à procès ou à remboursement, et lorsque des responsables sont dans le cas, ils peuvent être remplacés tout au plus. Les seuls cas de remboursement à Founougo concernent des cas où le détournement porte sur le revenu cotonnier direct de producteurs individuels, et non sur les revenus collectifs. Il a comme un consensus local sur cette forme de corruption tolérée puisque faire condamner quelqu'un pour un bien public revient à créer une situation de conflit entre des familles, et ce pour des générations, (p.4)
De manière générale, l'utilisation des ressources considérées comme communes par les opérateurs de développement suscite beaucoup de controverses entre les catégories d'acteurs concernés, révélatrices des conflits qui opposent ces catégories sur la raison d'être de ces collectifs villageois et sur la signification du développement rural en général (Mongbo 1994):
Dans ce plan d'utilisation des ristournes à des fins communautaires (construction de bâtiments scolaires, magasin, piste, centre de santé) est présenté un modèle de développement (...) prôné depuis la période coloniale (...). Les contacts entre villageois (en assemblée) et les visiteurs externes sont de fait marqués par la récitation de la shopping list qui aligne l'ensemble des réalisations faites ou à faire, liste qui se recoupe de village en village (...). Cette liste est la manifestation de l'appropriation d'un discours du développement, celui qui concerne la misère du village, que l'on ne peut avoir honte de dérouler en public. Par ailleurs, on cache soigneusement les misères individuelles, plus quotidiennes, misères largement partagées, certes, et qui, à ce titre, pourraient aussi concerner les développeurs, mais qui sont considérées comme trop sérieuses (...) pour être introduites en des séances publiques si ce n'est sous des termes vagues et confus de pauvreté, manque d'argent...Les membres du conseil d'administration du Groupement villageois, quant à eux, s'opposent à cette utilisation des ressources, disant que ce ne sont pas tous les villageois qui contribuent (...), mais uniquement les producteurs de coton.
Les conflits qui opposent la RDV (l'agent de développement communautaire), d'une part, et le président et le secrétaire du Groupement, de Vautre, sur l'affectation des revenus ne sont pas a priori relatifs à la signification du développement mais concernent le pouvoir de décision et le droit de regard sur l'usage des ristournes. (...) Lorsque le cercle de ceux qui profitent d'éventuelles faveurs matérielles issues d'un droit de décision sur l'utilisation des ristournes s'élargit (faveurs matérielles pouvant éventuellement aider à résoudre des problèmes réellement ressentis), il ne permet d'intégrer qu'une nouvelle élite bruyante qu'il apparaît nécessaire de calmer, en vue de se maintenir au pouvoir (149-150).
La participation financière ou en travail demandée en contrepartie de projets participatifs n'échappe pas à la dialectique de l'argent chaud et de l'argent froid. Cet investissement, en particulier monétaire, peut contribuer à réchauffer l'argent du projet et à responsabiliser les paysans, ce qui est l'objectif des agents de développement. Mais, d'un autre côté, cet investissement peut être vu comme du travail ou de l'impôt forcé, souvenir de l'époque coloniale ou manifestation de la domination de la société englobante sur les paysans, auquel cas l'argent investi dans le projet reste froid, même s'il provient du labeur des paysans.
Tout se passe comme si les ressources, provenant du projet ou destinées au projet, constituaient une sphère de transactions spécifique régie par des règles particulières différentes de celles qui prévalent dans les autres sphères de subsistance ou marchande auxquelles participent les villageois. Ce phénomène n'est d'ailleurs pas sans rappeler le statut de la monnaie européenne lors de son introduction au moment de la colonisation. Elle était alors confinée dans une catégorie de valeurs régie par les rapports contraignants avec l'administration, ce qui permettait aussi d'en réserver l'utilisation aux groupes d'acteurs locaux dominants et de neutraliser les effets de changement sur le système local d'autorité et de pouvoir.
On le voit, la conception paysanne chaud/froid surdétermine l'ambition des bailleurs de fonds de créer un bien collectif: l'argent villageois, avant d'être collectif ou individuel (la distinction continue d'exister) est d'abord chaud ou froid, selon qu'il engage ou non les relations concrètes et quotidiennes des acteurs au sein de l'arène villageoise.
e) Des intermédiaires aux courtiers locaux du développement
Un aspect de la dimension historique des projets est la professionnalisation des intermédiaires du développement. Certains villageois ont en effet l'occasion, par un contact répété avec l'administration, les projets de développement ou tout réseau de patronage influent dans les structures de développement, de mettre au point un véritable savoir-faire développementiste qui fait d'eux les intermédiaires désignés entre les agriculteurs locaux et les structures de financement, d'encadrement ou d'appui. Par exemple, dans les associations villageoises de la moyenne vallée du fleuve Sénégal:
les responsables cumulent, à des degrés variables, une légitimité de statut et une légitimité acquise, la compétence regroupant à la fois la maîtrise des rapports avec les institutions externes, et la capacité à négocier avec les autorités villageoises. (Lavigne Delville 1994: 7).
La multiplication et la professionnalisation des intermédiaires locaux entre les projets et les populations sont liées en grande partie à la compétence acquise par ces véritables courtiers de développement (Olivier de Sardan et Bierschenk, 1993) de maîtriser le langage-projet. C'est chez ces acteurs particuliers que le décalage sémantique prend toute son ampleur stratégique. Ces intermédiaires sont souvent issus d'une fraction émigrée de la population villageoise qui a des systèmes de sens occidentaux (à commencer par l'alphabet) une connaissance supérieure à la moyenne villageoise, et qui par son absence des champs plus ou moins longue s'est coupée des moyens de subsistance purement agricole (jeunes déscolarisés ou chômeurs, se retrouvant souvent sans terre à leur retour). Dans ces conditions, la fonction d'animateur rural tend à devenir une véritable profession (Gaye 1987, Jacob 1991).
La composition sociale de cette catégorie est bien sûr hétérogène: on y trouve des fonctionnaires urbains originaires du village, souvent responsables d'associations de ressortissants, comme d'anciens scolarisés-chômeurs retournés au monde rural, des émigrés retournés au pays, ou même des paysans locaux plus ou moins autodidactes. La maîtrise du langage-développement est pour eux un ticket d'accès à un réseau international, à une insertion dans la configuration développementaliste qui permettra de drainer fonds et projets (Olivier de Sardan 1995).
L'accès privilégié des intermédiaires à la ressource-projet les rend à même de renforcer des relations de clientèles préexistantes ou d'en instaurer de nouvelles qui introduisent un facteur sélectif imprévisible dans l'interface projet-v illage. G. Lachenmann (1988) donne un exemple, situé en zone lacustre malienne, du rôle-clé que peut détenir l'intermédiaire, à la fois sur la scène villageoise et dans le cadre administratif national:
J'ai corrompu les gens. Ceci a été dit par un informateur qui a le rôle d'assistant semi-cultivé du chef mentionné plus haut, dans les villages duquel un système d'irrigation a été installé. Cet assistant illustre ainsi le rapport de ce chef avec le système moderne (ce chef ne parle ni la langue administrative indigène Bambara, ni un mot de français, et il est analphabète, bien qu'il ait peut-être reçu une éducation en arabe). Cet assistant faisant référence à la récente campagne électorale pour la nomination aux postes des partis qui a été associée à un conflit fondamental entre deux groupes de pouvoir traditionnels. La sérénité avec laquelle un tel phénomène est accepté démontre comment les institutions sociales traditionnelles perdent leur ancien sens et créent une articulation avec les institutions modernes, au détriment des habitants (p.189)
Cependant, on ne s'improvise pas courtier de développement n'importe comment ou de la même façon selon le niveau de courtage. Au niveau le plus localisé, il ne suffit pas de détenir une fonction d'intermédiaire pour être en mesure d'influer sur le drainage ou l'usage des ressources du projet dans l'arène villageoise. Lavigne Delville en livre un exemple tiré des expériences rizicoles dans la moyenne vallée du Sénégal:
Les projets demandent en général au village de désigner un animateur, qui est chargé des relations avec l'intervenant, d'organiser le chantier puis de la gestion des vannes: il faut en effet fermer progressivement les vannes, au fur et à mesure de la croissance du riz. C'est en général un jeune, scolarisé. Cet animateur se trouve dans une position stratégique d'interface avec l'intervenant. En même temps, il se retrouve au centre des conflits sur la gestion de l'eau, devant, sans en avoir vraiment les moyens, arbitrer entre des intérêts divergents. (...) Ces intérêts divergents se cristallisent sur l'animateur, qui est soumis aux pressions multiples et contradictoires, en particulier des femmes de sa famille, du chef de terre, etc... Face à cela (et faute d'avoir des règles claires de gestion, sur lesquelles s'appuyer), l'animateur se replie sur le projet, et attend le passage des techniciens pour intervenir. Les projets se plaignent d'une insuffisante responsabilisation du comité sur la gestion des vannes, laquelle ne résulte pas tant d'un manque de formation ou de motivation, que de la situation impossible dans laquelle se trouve le jeune animateur, (p.8).
Inversement, des courtiers reconnus à une certaine échelle, locale, régionale ou nationale, peuvent ne pas l'être à l'échelle supérieure. P.-J. Laurent (1993), à propos de la Fédération Wend-Yam au Burkina-Faso, décrit concrètement la nécessité et les difficultés éprouvées par les dirigeants d'associations paysannes de maîtriser le langage-développement au niveau des contacts directs avec les bailleurs de fonds. L'analyse vaut d'être retranscrite dans ses détails:
La réalisation du document de présentation du programme demande encore un an de travail. Il se clôture à l'occasion du premier voyage en Europe, en juin 1993, du Président de l'association. Le document, finalement intitulé Plan triennal de 1994-1996, comprend deux parties. La première compte 12 pages et présente dans une formulation assez guindée la fédération Wend-Yam. La seconde partie décrit le programme à l'aide d'un tableau s'étendant sur 6 pages. Les actions retenues y sont ventilées entre 47 rubriques, elles-mêmes réparties sur trois années. Le montant total du programme s'élève à deux milliards trois cent quatre vingt FCFA.Le Président de la fédération Wend-Yam se présente le 23 juin 1993 à la table ronde des bailleurs à Bruxelles à laquelle assistent trois ONG européennes. Quelques jours avant cette date, de nombreux paysans d'Oubritenga se pressent à l'aéroport pour saluer leur ambassadeur. Le voyage préparé de longue date revêt une importance particulière: les villageois confiants dans leur représentant espèrent des promesses de financements. La visite se soldera toutefois sur un constat d'échec. Le Président commente ainsi son voyage en Europe et sa rencontre avec le monde de la coopération: Les bailleurs suivent leurs objectifs et les paysans les aident à les remplir. Les bailleurs mènent leur politique pour obtenir du pouvoir. C'est bien clair. Pourtant dans leurs papiers ils indiquent qu'ils aident les paysans. Nous pouvons connaître des réussites, mais ce n'est pas cette réussite là qui les intéressent.
Le séjour du Président en Europe fut une accumulation d'incompréhensions. La communication entre les parties ne put jamais réellement s'établir. Ni le document programme, ni les arguments du Président n'ont convaincu. La communication, sans intermédiaires (sans médiateurs ou encore sans courtier du développement) fut, dans ce cas, un cuisant échec. Voici comment le Président de la fédération Wend-Yam analyse la situation à la fin de son séjour.
Appréciations générales:
Nous nous sommes fatigués pour réaliser le plan triennal. Cela fait trois ans que nous y réfléchissons, mais ils ne l'ont pas compris. Tu prends trois ans pour parler avec les villages, pour leur ouvrir les yeux et pour mener des études avec eux. Le document est finalement écrit, mais les bailleurs nous disent qu'il représente trop d'argent. Pourtant, même si les paysans reçoivent cet argent, cela ne suffira pas a apaiser leurs problèmes. Les bailleurs disent que la fédération Wend-Yam gère 80 millions et que c'est déjà beaucoup. Ils disent cela parce que nous sommes paysans.
Découragement:
Maintenant je suis dans un cachot et je sais pas où se trouve la porte pour sortir. C'est comme si j'étais reçu par un ami qui, content de me voir, ne me donnerait cependant, ni à boire, ni à manger, ni une chambre. Je suis à sa porte avec mon sac et il ne me donne pas de chaise.
Enoncé du problème:
Les bailleurs doivent accepter les paysans. Je veux dire, accepter ce qu'ils ont besoin. Les bailleurs nous ont proposé de faire un programme. Maintenant que le programme existe, ils disent que notre étude est insuffisante. Ils pensent que la tête des paysans n'est pas valable. Nous n'avons pas fait d'études. Je n'ai pas fréquenté l'école et je n'ai personne de haut à qui demander des avis. Je pense que pour la somme (c'est-à-dire le montant prévu pour le financement du programme), les bailleurs voudraient 200 pages, peut-être même 300 pages. Si un intellectuel collaborait avec nous, il aurait pu écrire un livre. Pourtant j'ai écouté leur conseil. Pour cela, j'ai suivi leur chemin (c'est-à-dire, l'exemple des projets financés par ses bailleurs). J'ai visité leur travail au Burkina, au Mali et au Sénégal et je dois dire que si ce n'est pas la fédération Wend-Yam, les autres organisations n'écrivent pas eux-mêmes leurs dossiers.
Objectif du plan triennal:
Dans le petit document, intitulé les nouvelles orientations, nous avons expliqué aux bailleurs ce que nous espérions par la réalisation du programme. Pourquoi les bailleurs ne nous ont pas répondu? Je ne sais pas si ce que nous faisons est bien ou mal. Nous avons détaillé, dans le document de présentation du plan triennal, les activités demandées pour chaque village. Nous pensions que dans cette liste chaque bailleur choisirait ce qu'il voudrait bien financer. Mais ce n'est pas cela qu'ils veulent. Ils veulent un budget précis, pour des activités précises, comme un forage ou un moulin... Mais si c'est cela, je peux payer quelqu'un pour leur faire un dossier de projet. Le problème, il est là. Je pensais que les bailleurs nous avaient compris puisqu'ils avaient dit qu'ils voulaient appuyer la fédération Wend-Yam.Les bailleurs doivent laisser les associations paysannes avec les problèmes de dossiers. Si nous savions écrire des projets, nous ne serions pas paysans. Ils savent que je suis analphabète. Ils doivent donc savoir que cela veut dire que je ne sais pas écrire. Le système de la coopération ne marche pas. Les bailleurs ne peuvent pas nous suivre. Ils travaillent comme avant, comme il y a trente ans. C'est comme s'ils avaient mis une cale sur mon vélo. Maintenant je dois mettre le plan triennal dans mon tiroir et continuer à écrire des projets comme avant.
La confiance:
Les bailleurs, s'ils acceptent de nous financer, doivent nous faire confiance. La fédération Wend-Yam, avec le plan triennal, propose un nouveau système. Jamais une association paysanne n'a rédigé son programme elle même. Cependant, pour que cela fonctionne, la confiance doit régner. Les bailleurs pourraient nous avancer l'argent. A la moitié du travail, ils devraient réaliser une évaluation et ainsi de suite. Ils pourraient ainsi se rendre compte de notre travail. Les grandes associations, elles, montrent ce qui fonctionne; les bailleurs veulent cela: un bon barrage par exemple. Ils discutent un peu, ensuite il y a des danses et enfin chacun rentre chez lui. Comme cela, je ne vois pas tellement comment le développement arrivera. Non, les bailleurs doivent venir voir le travail chaque année, afin de vérifier s'il a été réalisé. Pour cela, j'aimerais que les bailleurs contrôlent les réalisations et la comptabilité. Ils ne viendraient pas pour recevoir une chèvre ou pour les danses; ils dureraient, c'est-à-dire qu'ils prendraient le temps de visiter chaque village, afin d'écouter les gens parler de leurs réalisations.Les bailleurs doivent surtout nous laisser tranquilles avec les problèmes de rédaction des dossiers de projets. Ils ne devraient pas nous obliger à les écrire nous-mêmes. S'ils veulent que les paysans se développent, ils doivent vraiment travailler avec nous et pour cela il ne faut pas nous fatiguer avec ces problèmes. Les bailleurs viendraient ici pour écrire leur dossier. A l'occasion de cette visite ils verraient notre travail et sur cette base ils décideraient de nous financer. Ce n'est pas sur des explications contenues dans un dossier que les bailleurs doivent se décider.
Projet et programme:
Si on veut un atelier de soudure par exemple, on l'indique dans un dossier. On calcule le prix et on explique que l'atelier servira à ceci et à cela. Si un bailleur passe et qu'il veut le financer, il prend le dossier. C'est cela un projet. Le programme c'est différent. Les bailleurs viennent et ils voient des choses: c'est notre témoignage. Ils vont alors sur cette base dire, voilà, j'accepte de faire cela avec vous. C'est alors eux, qui réalisent le dossier dans lequel ils expliquent tout afin de faire comprendre la situation à leur gouvernement.De retour chez lui, le Président plaça comme annoncé, le plan triennal dans le tiroir de son bureau. Toutefois, avant de rentrer au Burkina Faso, il prit soin d'acheter un ordinateur. Peut-on y voir la volonté de l'appropriation, sinon de l'écriture, du moins de la possibilité de la présentation de documents de qualité.
Confrontée à l'échec du programme, la fédération Wend-Yam, après trois années d'interruption, renoue avec la réalisation des dossiers de projets. Un dossier technique leur coûte de 75.000 à 250.000 francs CFA. Cette somme représente le prix à payer pour s'adjoindre les services d'un courtier en développement. Deux filières s'ouvrent à eux pour le recrutement de ces acteurs. Premièrement, des agents des services techniques provinciaux: dans ce cas, le produit fini se révèle de faible qualité, mais leur rétribution reste modeste. Ces dossiers sont destinés à des bailleurs nationaux. Deuxièmement, les consultants nationaux auprès des agences de coopération internationales ou les cadres des ONG. Leurs honoraires sont plus élevés mais, mieux informés, ils se montrent efficaces auprès des institutions de développement.
(...) Le Président de l'association paysanne, rapidement promu courtier du développement aux pieds nus par certains bailleurs, n'a toutefois pas été reconnu comme tel par d'autres. La tentative originale de communication sans intermédiaire entre les bailleurs et les bénéficiaires n'a pas (ou pas encore) fonctionné. Les interlocuteurs locaux, s'ils prennent aujourd'hui de l'importance recourent toujours, dans notre cas, aux services de courtiers du développement expérimentés, c'est-à-dire capables de traduire les besoins des uns en projets pour les autres, moyennant une rente à négocier.
Le rôle des courtiers de développement professionnels est certainement appelé à croître encore avec le développement du partenariat entre les principaux bailleurs de fonds et les ONG locales. L'officialisation du rôle des ONG locales dans le cadre du Développement institutionnel et de la promotion des groupements villageois concourt à la standardisation voire à la normalisation des manières de dire et de faire des ONG (par exemple avec le projet d'appui aux ONG de l'USAID au Sénégal: Guèye Paye et Dieng, 1994). Par effet d'entraînement et pour être plus efficaces dans le drainage des ressources, les courtiers locaux aligneront à coup sûr leurs compétences sur celles, standardisés, des agents des ONG dont ils constituent d'ailleurs le vivier.
Jusqu'où peut aller le phénomène de diffusion du langage-projet par les courtiers locaux du développement et jusqu'où peut aller la maîtrise du courtage, au-delà des courtiers, dans les couches les plus populaires du milieu rural? On peut penser (Olivier de Sardan 1995) que deux évolutions sont possibles, d'ailleurs non exclusives l'une de l'autre: une appropriation populaire du langage-projet, qui déborde le monopole des courtiers attitrés; et un monopole renforcé des courtiers sur l'accès et sur l'usage de cette compétence, ce qui aurait pour conséquence de permettre la constitution de nouvelles élites rurales pratiquant le drainage des fonds d'aide tout en renforçant leur position sociale.
Il est probable que le résultat dépend en grande partie des contextes locaux, selon que les organisations paysannes gèrent, outre des fonds d'aide, un surplus agricole local; ou qu'elles gèrent pour l'essentiel des fonds d'aide en l'absence de ressources nouvelles générées localement. Dans le premier cas, l'appropriation populaire du langage-projet et des compétences de courtage peut accompagner la professionnalisation de l'agriculture, tandis que, dans le second, les stratégies assistancialistes de captation de la rente de développement favorisent le monopole des courtiers.
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La prise en compte de la logique de subsistance dominante dans les sociétés paysannes africaines ne valide pas les catégories statiques, stéréotypées et apolitiques utilisées par les bailleurs de fonds et les opérateurs de développement. Tandis que celles-ci cherchent à identifier des niveaux de pauvreté standardisés les paysans affrontent un univers de pauvreté et d'instabilité en privilégiant la sécurité de la subsistance et en mettant en oeuvre une grande flexibilité des formes de coordination (tant dans le domaine technique et économique que dans celui des différenciations internes aux collectifs villageois). Le ressort principal de cette flexibilité réside dans las négociations d'ordre politique qui régissent le marché du risque dans l'arène villageoise. Dans le cadre des projets le décalage entre le système de sens du monde du développement importé par le langage-projet et celui du monde paysan suscite un malentendu productif qui se traduit par: - une ré-appropriation du langage-projet dans une langue de bois paysanne visant à capter les ressources proposées par le projet et les réorienter dans le sens des enjeux autour desquels s'affrontent des groupes d'acteurs dans l'arène villageoise; - l'affectation des ressources, provenant du projet ou destinées au projet, à une sphère de transactions spécifique; celle-ci est régie par des règles particulières, différentes de celles qui prévalent dans les autres sphères de subsistance ou marchande auxquelles participent les villageois règles que les groupes d'acteurs locaux dominants sont en mesure de contrôler; - l'émergence d'intermédiaires dont la compétence acquise dans la maîtrise du langage-projet en fait de véritables courtiers de développement et qui peuvent entrer en compétition avec les acteurs locaux politiquement dominants. Une conséquence importante des dynamiques à l'oeuvre à l'interface dm projets et du monde villageois est de transformer les projets en une arène politique, indépendamment de l'apolitisme affiché des opérateurs de développement, qui sont préoccupés principalement par l'efficacité en fermes d'impact des projets sur des indicateurs économiques au détriment des processus socio-politiques. |