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close this bookLa dynamique des sociétés rurales face aux projets participatifs de développement rural: Réflexions et propositions d'action à partir d'expériences d'Afrique de l'Ouest.(Participation Populaire - 11) (1997)
close this folderCONCLUSIONS ET RECOMMANDATIONS
close this folderAnnexe 1 - Application de la grille d'analyse à des études de cas
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View the documentI - Projet promotion de l'élevage dans l'Atacora (Nord-Bénin)
View the documentII - Les associations paysannes du Bassin arachidier sénégalais
View the documentIII - Groupement féminin à Gurga (Bidi, Nord-Yatenga, Burkina-Faso)
View the documentIV - Variations sur des projets de maîtrise de l'eau au Sénégal et au Mali

IV - Variations sur des projets de maîtrise de l'eau au Sénégal et au Mali

par P. Lavigne Delville

Plutôt que de traiter un cas particulier, nous procéderons par jeu de comparaisons entre différents cas, sur deux types d'aménagements hydrauliques: les périmètres irrigués villageois de la vallée du fleuve Sénégal, et les seuils rizicoles des zones soudaniennes du Mali. Tous deux sont de petits aménagements “villageois”, gérés localement, réalisés en général dans une logique “participative” (avec bien des différences toutefois dans les pratiques concrètes, d'un projet à l'autre), mais ont des publics-cible, des enjeux économiques différents.

L'ampleur du changement technique est également différent:

- dans le cas des périmètres villageois, il s'agit d'une maîtrise totale de l'eau, avec réalisation d'un réseau d'irrigation gravitaire, alimenté par pompage. Ce schéma crée une forte interdépendance des exploitants, à la fois en termes d'organisation du travail (tours d'eau, etc.) et financièrement. La zone aménagée change de statut, les détenteurs de droits fonciers devant y renoncer préalablement à la construction du périmètre, et les parcelles sont distribuées aux membres du groupement demandeur.

- les seuils rizicoles sont de petits barrages (0,8 à 1 m de haut), réalisés dans les bas-fonds, et visent à créer une lame d'eau en amont, pour améliorer la riziculture inondée. Ils ne mettent en général pas en jeu de redistribution foncière mais créent, malgré tout, une interdépendance des exploitants par rapport à la gestion des vannes, qui commandent le remplissage de la retenue.

I. Les périmètres irrigués villageois

A - Dans le cadre de la SAED, moyenne vallée du Sénégal (Fuuta Toro) (pour une analyse plus détaillée: Lavigne Delville 1991 et 1994)

1 - Définition de l'action

Le modèle des périmètres irrigués villageois (PIV) a été développé par la SAED (société nationale chargée de l'irrigation) à partir des années 75, en réponse à la grave crise de production liée à la sécheresse. Il s'agissait aussi, en même temps, de diffuser l'irrigation dans la moyenne vallée (pays haalpulaar et sooninke), prélude à un aménagement global de la vallée, où l'irrigation était censée, à terme, se substituer totalement aux cultures “traditionnelles”. Les PIV sont des aménagements de quelques dizaines d'ha, en maîtrise totale de l'eau par pompage, avec des parcelles attribuées aux chefs de famille, et gérés par un groupement de producteurs. Ils sont réalisés sur demande d'un groupement constitué, après vérification de la faisabilité technique du site proposé et de l'absence de problème foncier. Les détenteurs de droits fonciers sur la zone à aménager doivent au préalable renoncer à leurs droits.

Il s'agit donc d'une innovation assez radicale, à la fois technique (le riz irrigué), organisationnelle (les groupements de producteurs, l'interdépendance des exploitants), financière (un système de culture qui demande du capital) et sociale (accès de tous aux parcelles; changement de statut de la terre aménagée). Elle se base sur un modèle de petite paysannerie égalitaire, très éloignée de la réalité des rapports sociaux haalpulaar, comme on le verra.

Par rapport aux grands aménagements du delta (plusieurs centaines d'ha, dans des zones peu peuplées), le caractère “participatif” des PIV était souligné dès le début: aménagements sommaires, peu coûteux; réponse à une demande, construction par les villageois (censée garantir un bon entretien...).

2 - La structure de la société locale

La société haalpulaar est une société aristocratique, hiérarchisée, avec trois grands groupes de statut: les hommes libres, les serviteurs, et les captifs. Les hommes libres recouvrent eux-mêmes différents statuts: toorooBe, subalBe, pullo, correspondant plus ou moins à des spécialisations professionnelles. L'instauration d'une théocratie musulmane au XVIII° a consacré la suprématie politique et foncière des ToorooBe, au sein d'une organisation territoriale, les leydi, qui met le foncier au coeur des rapports sociaux. La chefferie des villages peut cependant revenir à l'un ou l'autre des groupes d'hommes libres. Les captifs ont progressivement conquis leur indépendance économique, mais, n'ayant accès qu'en métayage aux terres de décrues, essentielles dans l'équilibre économique des ménages, ils restent, vis-à-vis des lignages dominants, dans une dépendance plus marquée que dans d'autres régions.

3 - Populations cibles, populations exclues

La cible est les chefs de famille, pour leur permettre de faire face à leurs besoins céréaliers. Du fait de la complexité des structures familiales, les chefs de ménage qui ne sont pas chefs d'exploitation (jom foyre) ont pu bénéficier de parcelles, ce qui, avec la multiplication des PIV par village, a permis un certain cumul de parcelles, normalement interdit. De même, les migrants ont pu se faire attribuer des parcelles, gérées en leur absence par le chef d'unité de production.

Du fait de leur taille, les PIV ne peuvent s'aménager que le long du fleuve (ou de ses principaux défluents) ce qui exclue les villages dits du “jeeri”, ceux qui n'ont pas un accès à une ressource en eau permanente. De plus, les Peuls ne s'y sont intéressés que tardivement, surtout dans la région de Podor.

Sont donc exclus les jeunes (qui ne cultivent pas de toutes façons de petits champs, dans cette zone de migration internationale) et les femmes (qui doivent même faire face à une charge de travail accrue). Cette exclusion est plus marquée en pays sooninke, où les femmes ont leur petits champs et cultivent le riz de mare: elles se retrouvent donc dépossédées de cette culture au profit des hommes (tout en assurant un partie non négligeable du travail)1.

1 Au Gidimaxa mauritanien, l'accès aux parcelles était une revendication des femmes.

Selon la logique égalitaire promue par la SAED, toutes les catégories sociales (et donc aussi les captifs) ont accès aux parcelles, ce qui offre à ces derniers un droit d'usage permanent sur les parcelles aménagées mais qu'ils n'ont pas ailleurs. Cette “petite révolution sociale” a globalement fonctionné dans un premier temps, à la faveur de la sévère crise agro-climatique (qui justifiait une réaction collective), et à la création continue de nouveaux PIV (ce qui réduisait la pression sur les parcelles déjà aménagées).

En pays haalpulaar, les différentes catégories d'hommes libres ont eu des réactions différentes selon les sites: les toorooBe (catégorie dominante), pouvant s'investir rapidement dans l'irrigation ou, au contraire, se contenter des terres de décrue et des autres ressources, et laisser les SubalBe (pêcheurs, qui ont vu leur activité de pêche dévastée par la baisse de régime du fleuve) s'y convertir en premier. Cela dépend aussi de l'équilibre politique des groupes sociaux au sein des villages.

En pays sooninke, plusieurs études montrent que l'aristocratie s'est moins investie que les captifs, qui voyaient là une occasion de sécuriser des droits fonciers et d'accroître leur autonomie économique.

4 - Les groupes stratégiques

Outre les catégories statutaires classiques, il faut différencier:

- le groupe des lignages qui constitue l'aristocratie foncière;

- les clivages socio-économiques liés à l'insertion dans les réseaux migratoires: les enjeux économiques de l'irrigation ne sont pas les mêmes selon le montant des ressources migratoires;

- le groupe des responsables de groupements;

- le groupe des “haratines” mauritaniens (anciens captifs des Maures), qui, jusqu'en 1989 (conflit sénégalo-mauritanien), traversaient le fleuve et fournissaient une main-d'oeuvre complémentaire pour l'irrigation. Ils ont été remplacés dans cette activité, après le conflit, par les refoulés haalpulaar originaires de Mauritanie.

- parmi les groupes non-villageois, la SAED, en distinguant le staff de direction, basé à Matam, et l'encadreur, basé dans le village (jusqu'en 1985) puis dans la petite région. L'encadreur joue un rôle d'intermédiaire avec la SAED pour obtenir des faveurs pour ses groupements (réparations gratuites, appui dans la négociation pour la reconnaissance de sinistres, pour avoir un nouveau périmètre, etc.)

5 - Les associations nées du projet

Les PIV sont gérés par un groupement qui se constitue spontanément, préalablement à la demande d'aménagement. La sélection des bénéficiaires, si elle a lieu, se fait donc en amont, dans les règles implicites de constitution de ces groupements. Il n'y a malheureusement guère d'étude sur cet aspect des choses. On peut seulement dire que l'initiative ne peut être prise que par un homme libre, de préférence ayant des relations étroites avec des lignages détenteurs de droits fonciers (pour obtenir un terrain) et qui se retrouve président du groupement. Les réseaux de clientèle et de dépendance ont permis à une majeure partie des familles d'avoir accès à la terre, même si les cumuls de parcelle semblent plus fréquents dans les catégories sociales dominantes.

Le fonctionnement des groupements s'inspire des règles de l'action collective haalpulaar (convocation, etc.). La direction de fait est assurée par un petit noyau de “vieux”. Il n'y a guère de renouvellement de la direction ni de transparence financière sur la gestion.

6 - Les raisons de la “réussite” (1975-1990)

Bien que représentant un changement majeur, les PIV ont rencontré un grand succès: apprentissage rapide des techniques culturales, mise au point d'un mode de gestion des réseaux relativement efficace, performances techniques réelles (sauf sinistres liés à un mauvais état des réseaux ou à des pannes de motopompe); demande permanente pour de nouveaux aménagements.

Les raisons en sont aujourd'hui bien connues:

- convergence d'intérêt entre l'Etat et les paysans, dans un contexte où la désorganisation des systèmes de production rendait nécessaire de pouvoir produire (l'irrigation a joué et joue un rôle incontestable dans la sécurité alimentaire locale; elle représente souvent 50 à 80 % de la production céréalière des familles);

- souplesse du mode d'organisation, qui laissait les producteurs inventer leurs règles d'action collective, jouant entre le fonctionnement politique très hiérarchisé de la société villageoise et le modèle plus égalitaire des classes d'âge, laissant le contrôle politique des groupements à des personnes socialement légitimes;

- subventions officielles ou occultes qui réduisaient considérablement le coût de l'irrigation (dont des arriérés de crédit qui s'accumulent).

- le contexte de crise aiguë a sans aucun doute favorisé, dans un premier temps, l'établissement d'un consensus relatif sur l'accès égalitaire aux parcelles. La faible taille des parcelles (0,2, puis 0,5 ha) limitait aussi l'enjeu économique: il ne s'agissait que d'un complément de production, jouant un rôle de sécurité alimentaire, et non d'une occasion d'accumulation.

La souplesse de l'intervention SAED (qui n'est pas due à une négociation ex ante des règles du jeu avec les villageois mais à un pragmatisme de fait2), a aussi permis les ajustements entre logique de la SAED et logiques paysannes: alors que l'irrigation était censée se substituer aux cultures pluviales et de décrue, peu productives, les paysans ont intégré la parcelle irriguée à un système diversifié de ressources économiques (dont ces cultures, mais aussi les revenus de l'émigration). Alors que tout faire-valoir indirect était interdit, des ajustements avaient lieu, en fonction du rapport entre main-d'oeuvre/bouches à nourrir et parcelles.

2 C'est aussi une ambiguité du terme “participation”...

Pendant cette période, il semble qu'il n'y ait eu que peu de conflits internes: les exclus (femmes et jeunes) acceptent cet état de fait, qui correspond à une convergence de logique entre Etat et chefs d'exploitation:

- l'accroissement du nombre d'aménagements permet de réguler l'accès aux parcelles (parallèlement à un cumul modéré);

- les faibles coûts de production et les crédits SAED permettent de minimiser le problème de l'accès au capital et le flou dans la gestion des cotisations.

La majorité des conflits se situaient entre les groupements et l'encadrement, en particulier sur les perturbations liées aux dysfonctionnements de la structure SAED (retards dans les livraisons d'intrants, retards dans la réparation des motopompes, etc) ou aux erreurs techniques dans la conception ou la réalisation des réseaux, et sur le partage des responsabilités en cas de sinistres (qui permet d'annuler les crédits...). Les paysans faisaient (légitimement) payer à la SAED le risque cultural et cherchaient en même temps à minimiser les coûts de production. En même temps, les paysans développaient un jeu clientéliste avec la SAED, via les encadreurs: un des enjeux pour les candidats responsables de groupement était d'obtenir que leur PIV soit inscrit par la SAED sur la programmation.

7 - Les changements récents: de nouvelles différenciations

A partir de 1987, le désengagement de la SAED change les règles du jeu3: fin des subventions, arrêt des livraisons de gas-oil, fin du crédit sur les engrais; réduction nette du rythme d'aménagement. Les coûts de production augmentent, des cotisations sont nécessaires pour acheter le gas-oil, ce qui renforce la contrainte en capital. Le problème des performances et la rigueur de gestion deviennent des enjeux, et des jeunes alphabétisés remettent en cause le mode de gestion des “vieux” et l'absence de transparence (sans cependant arriver à prendre le contrôle des PIV). Le risque cultural, qui augmente avec la dégradation des réseaux, devient insupportable, et provoque des abandons de parcelles, et même de PIV entiers. Le besoin d'augmenter les surfaces, pour faire face aux coûts, devient plus crucial alors même que le nombre de parcelles reste constant, faute de nouveaux aménagements.

3 Le désengagement fait suite à la Nouvelle Politique Agricole de 1984. Mais ses effets sur le terrain ne se font sentir qu'à partir de l'arrêt du crédit aux intrants, en 1987.

Il en résulte deux évolutions:

- les stratégies se différencient, en fonction des autres opportunités de ressources économiques: les familles avec migrants tendent à laisser leurs parcelles en faire-valoir indirect, se constituant ainsi une rente foncière, au détriment des familles sans autres ressources, qui doivent tirer le maximum de l'irrigation4. Des ventes de parcelles ont aussi été signalées, sans qu'on puisse en mesurer l'ampleur.

4 En fait, il existe différents modes de faire-valoir indirect sur les PIV, qui correspondent à différents rapports de production, couplant rente foncière et crédit usuraire, tout en étant appelés du même terme de “rem-peccem” qui désigne le métayage à moitié des terres de décrue.

- parallèlement, la mise en application de la Loi sur le Domaine National sur le fleuve en 1980 rend possible, à partir de la fin des années 80, le développement de “périmètres irrigués privés” (PIP). Une fraction de l'aristocratie foncière se fait attribuer des terres par le Conseil rural et aménage des périmètres rizicoles et maraîchers, qu'elle fait cultiver en métayage par les paysans du village. Les PIP permettent ainsi à ses initiateurs, souvent leaders ou politiciens locaux, de sécuriser leurs droits fonciers sur une partie de leur patrimoine lignager, de reprendre un contrôle sur les hommes, à travers l'accès au groupement, et de se constituer une nouvelle forme de rente foncière.

Ces deux aspects font se refermer la phase de relative égalitarisation de l'accès au foncier. Le changement de contexte économique et politique conduit à une double rareté, du capital d'exploitation, d'une part, de la terre aménagée, de l'autre. Il provoque de nouvelles différenciations, fondées sur l'accès à ces ressources. Cependant, même si, sur les PIV, les paysans utilisent le terme de “rem-peccem” (métayage) pour désigner les différents modes de faire-valoir indirect; et même si, pour les PIP, les bénéficiaires sont essentiellement des fractions de l'aristocratie foncière, il ne s'agit pas d'une reconstitution, après quelques années, des “inégalités sociales traditionnelles”. Il s'agit de nouvelles différenciations, fondées sur l'accès au capital qui s'appuient en partie sur les différenciations pré-existantes. Enfin, les surfaces aménagées en PIV étant à peu près fixées (même si la SAED continue à en aménager, à un rythme beaucoup plus faible), les héritages vont tendre à réduire le nombre de familles bénéficiant de parcelles.

Cet exemple montre qu'une innovation “transformatrice”, avec des implications sociales fortes (accès à la terre relativement égalitaire, en contradiction totale avec les règles sociales locales) peut être acceptée, qu'un consensus peut être obtenu, dans certaines circonstances. Ces circonstances tiennent au fait que la SAED ait imposé cette règle (il est peu probable qu'elle se soit mise en place toute seule), mais aussi au contexte agro-économique et de crise aiguë de la période initiale.

Finalement, le caractère relativement égalitaire de la première phase de l'histoire des PIV ne découle-t-elle pas du contexte économique et politique de l'époque, autant que de la dimension “participative” de l'intervention? En répondant à des demandes de groupements constitués, la SAED s'interdisait en fait de vérifier si tout le monde avait bien accès aux parcelles ce qui aurait pu être le cas s'il y avait eu des recensements de chefs de ménage et, pour chaque PIV, un tirage au sort des bénéficiaires parmi ceux qui n'en avaient en pas encore obtenu. Une fois le consensus sur l'accès de tous aux parcelles (dont il n'est pas sûr du tout qu'il se serait produit si elle n'en avait pas fait une règle d'intervention), la SAED a laissé jouer les rapports sociaux locaux et a évité de trop s'immiscer dans la gestion interne des groupements. Même lorsque, après la mise en place de la Loi sur le Domaine National, les affectations foncières sont devenues du ressort de la Communauté rurale, elle s'est basée sur les consensus villageois, et non sur les attributions officielles, pour décider des réalisations d'aménagements.

Ce pragmatisme (qui n'est pas contradictoire, dans la pratique, avec un technocratisme dans les façons de fonctionner) est une des caractéristiques de la SAED dans la moyenne vallée.

B - Variantes ONG en pays sooninke

Le même modèle technique des PIV a été diffusé par des ONG, dans des contextes d'intervention différents, ce qui rend les comparaisons intéressantes sur les démarches d'intervention. Il ne s'agit pas ici de “participation” des populations à un projet global, défini indépendamment d'eux, mais de cas où les règles du jeu ont été définies en négociation (avec toute l'ambiguité sur le contenu de cette négociation; en l'occurrence, le dialogue a été réel, même si on ne peut oublier que les rapports sont forcément inégalitaires à cause de la maîtrise du financement que détient, directement ou non, le technicien de l'ONG). Dans ces villages, on compte un PIV, au maximum deux, alors que, dans la moyenne vallée, la SAED a parfois aménagé jusqu'à 8 ou 10 PIV.

1 - La parcellisation des PIV à la Fédération des paysans de Bakel

A l'extrême amont de la vallée, au Sénégal, les PIV ont été introduits aux débuts des années 70 par une organisation paysanne fondée par un ancien émigré, avec l'appui d'une ONG, avant même l'intervention de la SAED. Les choix techniques et organisationnels ont été faits par la Fédération, en négociation avec l'ONG.

Pour les mêmes raisons de sécurité alimentaire, les groupes concernés sont les chefs de famille du village; les femmes et les jeunes sont exclus de l'accès aux parcelles. L'idéologie communautaire du projet veut que toutes les familles y aient accès, quel que soit leur statut. Le groupement est dirigé par des notables, proches de la chefferie quand ils n'en sont pas directement issus.

Dans un premier temps, les PIV ont été cultivés en travail collectif: tout le monde travaillait, sous la direction de chefs des travaux. Le produit net, une fois déduites les charges, était réparti entre les familles. Ce système a provoqué de nombreux conflits, les captifs se plaignant que ce système revenait à les faire travailler pour les notables, ces derniers faisant de l'absentéisme ou se réservant les fonctions de direction: “les plus fervents opposants à l'individualisation restaient les nobles. Avec l'individualisation, ils verraient leur pouvoir se réduire considérablement. Ainsi certains nobles (et marabouts) n'ayant jamais mis les pieds sur le périmètre, dirigent néanmoins le groupement” (Aprin).

Les PIV ont donc été découpés en parcelles familiales. Seule une partie du PIV est conservé en champ collectif, dont la production est censée permettre de payer les charges, et éviter aux paysans d'avoir à débourser de l'argent. D'une certaine manière, on peut dire que la tentative de reproduire, au niveau du groupement, le système du “grand champ”, où les dépendants travaillent collectivement sous la direction du chef de famille, a échoué. Le groupement (ou plus exactement ses responsables) ont dû accepter l'autonomisation relative et la constitution de “petits champs” gérés individuellement (ici à l'échelle des familles), le travail collectif sur un champ commun (le champ de la motopompe) ne subsistant que pour compenser les prestations collectives reçues du groupement (crédit sur les engrais et le gas-oil).

2. Les Périmètres Irrigués Villageois de la Falemé au Mali

Deux PIV ont été construits sur la Falémé, à la frontière du Sénégal, sur initiative d'associations villageoises de ressortissants installées en France, avec l'appui d'une ONG spécialisée dans l'appui aux projets de développement des migrants, le GRDR. Les migrants se sont inspirés de l'expérience de la fédération de Bakel, qui démarrait alors. Le premier périmètre irrigué, à Sangalou, a été construit en 1980. D'une surface de 5 hectares, il a été confié aux jeunes du village, considérés comme plus ouverts à l'innovation technique. A bout d'une année, au vu des résultats, il a été décidé de l'agrandir à 15 ha (puis à 18). Après un débat parmi les émigrés, il a été décidé de le confier aux chefs de famille, pour couvrir les besoins alimentaires.

Le groupement est dirigé par un groupe de notables, et présidé par le fils du chef de village (qui exerce les fonctions à la place de son père, trop âgé). Le fonctionnement recouvre le fonctionnement politique du village. Chaque famille dispose d'une parcelle; du fait de la faible taille des parcelles familiales, les femmes et les jeunes n'ont pas de parcelle, mais des carrés de maraîchage ont été installés en bordure du canal principal. Comme à la fédération de Bakel, un champ collectif a été mis en place pour couvrir les dépenses. Suite à des problèmes d'investissement en travail, il a été abandonné quelques années après. En 1987, un second périmètre a été créé, qui est géré par le même groupement. Les jeunes et les femmes ont réclamé des parcelles, mais n'ont pas eu gain de cause.

A 5 km de là, à Gouthioubé, le PIV date de 1983. Il couvre 40 ha. Là, le groupement est dirigé par un ancien émigré, qui, tout en étant libre, n'est pas ressortissant du lignage de la chefferie. Grâce à la taille de l'aménagement, des parcelles ont été attribuées aux femmes. L'idée de PIV est venue des migrants, en réponse à une demande des villageois pour financer une mosquée. Ce n'était donc pas une demande locale. Néanmoins, Gouthioubé est un village dont le terroir a été amputé lors de la mise en place des frontières entre les trois pays, et ne dispose que de peu de terres. Ne pouvant étendre les cultures pluviales, les paysans ont intérêt à accroître leur production et à la sécuriser. C'est un des villages où les PIV sont les mieux gérés.

Plus récemment, une nouvelle série de PIV a été réalisée (1992-94), dont certains étaient des demandes avancées depuis longtemps par des migrants. Signalons juste le cas de Kotéra, ancienne capitale du Gajaaga. L'association des migrants, dirigée par des membres de la famille royale, voulait réaliser un PIV dans le village, pour limiter sa dépendance alimentaire. Outre le fait qu'il se posait des problèmes techniques, une étude économique avait montré que, les villageois vivant largement sur la rente migratoire, il n'y avait que peu de chances qu'ils soient prêts à s'investir dans l'irrigation, à intensifier suffisamment pour faire face aux coûts de production élevés.

Suite aux pressions des émigrés, le village a été inclus dans le programme d'aménagement, et de nombreux problèmes de mobilisation sont apparus, tant pour le chantier que pour la mise en culture, vérifiant ainsi a posteriori que l'enjeu économique réel est crucial dans le devenir des projets. En pays sooninke, du fait de la grande taille des familles et de la faiblesse des surfaces aménagées par village, l'irrigation ne peut être qu'un complément très partiel. De plus, le risque agro-climatique est plus faible qu'en pays haalpulaar. Tout se conjugue pour que le périmètre n'ait qu'un enjeu économique secondaire, surtout en bonne année pluviométrique.

Ces variantes montrent que des choix différents peuvent être faits lorsque les acteurs locaux (ou en tous cas les migrants, pour être plus justes...) sont partie prenante des décisions sur les choix organisationnels, choix qui peuvent avoir des répercussions différentes pour les groupes dominés: le premier modèle de la fédération de Bakel visait clairement à renforcer le pouvoir de l'aristocratie sooninke sur la main-d'oeuvre (contrôle qui s'effritait suite à l'émancipation des captifs). Les conflits l'ont néanmoins obligée à accepter l'individualisation des parcelles, tout en gardant bien sûr le contrôle des groupements. Je ne saurais cependant dire dans quelle mesure l'ONG a influé dans le choix de donner des parcelles aux femmes à Gouthioubé.

II. Les seuils rizicoles

(pour une analyse plus détaillée: Lavigne Delville 1995)

1. Définition de l'action

Les seuils rizicoles sont de petits ouvrages de maîtrise de l'eau dans les bas-fonds: pour faire face au risque hydrique, on construit un barrage souterrain, qui bloque les écoulements de la nappe, et un petit barrage superficiel (0,7 à 1 m de haut) équipé de vannes, pour maintenir une lame d'eau en surface. Les seuils rizicoles visent à sécuriser la riziculture dans les bas-fonds des zones soudaniennes (900-1200 mm), voire sahélo-soudaniennes (500-900 mm). Les projets qui les mettent en place sont spécialisés sur cette action, ou bien ont une démarche de type “gestion de terroirs”, et financent des réalisations diverses demandées par les villageois (ce qui multiplie là aussi les variantes).

La majorité des projets sont des projets “participatifs”, qui visent à répondre à une demande villageoise. Cette démarche se traduit par des méthodologies diverses qui laissent une place variée aux objectifs des différents groupes stratégiques.

2. La structure de la société locale

Globalement, les sociétés de la zone soudanienne sont des sociétés segmentaires, sans forte différenciation statutaire. Les clivages sont donc entre hommes et femmes, jeunes et aînés, ainsi qu'entre familles fondatrices (ou installées anciennement), et familles d'installation plus récente. Des campements peuls existent aux alentours des villages.

3. Populations cibles, populations exclues

La population-cible n'est pas toujours précisée par les projets: c'est “le village” (ce qui exclue les éleveurs). En général, les bas-fonds sont cultivés et la population-cible est de fait les utilisateurs actuels du bas-fonds. Certains projets, voyant dans l'aménagement une action communautaire, demandent que tous puissent avoir accès au bas-fonds aménagé; ils n'interviennent que lorsqu'un consensus a été obtenu sur ce point. Je n'ai malheureusement pas d'information précise sur ces cas5.

5 C'est une des points qui seront approfondis dans une étude en préparation sur “Stratégies foncières et aménagement de bas-fonds”.

Dans la majorité des cas, les bas-fonds sont cultivés par les femmes. Ce sont alors elles la population-cible, l'aménagement de bas-fond rentrant dans le cadre du soutien aux femmes. Bien que les structures foncières des bas-fonds soient mal connues, il semble qu'ils soient en majeure partie, sinon exclusivement, appropriés par le lignage fondateur ou par les lignages les plus anciens. Les “étrangers” (même installés depuis 20 ou 30 ans) n'y ont pas accès. Ce qui réduit les bénéficiaires de fait aux familles dominantes.

De plus, le seuil rizicole n'a d'impact que sur une partie du bas-fond: la zone contrôlée par la lame d'eau créée par l'ouvrage. Sauf redistribution foncière, seule une partie des femmes est donc susceptible d'en bénéficier, et le groupe des bénéficiaires réel est déterminé par le choix de l'emplacement de l'ouvrage. Derrière l'apparence communautaire, il y a ainsi une sélection de fait, jamais explicite, des bénéficiaires.

4. Les groupes stratégiques villageois

Les différents groupes sont:

- les hommes;

- les femmes;

- les familles qui ont accès au bas-fond;

- les autres et, en leur sein, les familles concernées par le site choisi;

- les familles dominantes (chefferie, famille ayant fait la demande de l'ouvrage, responsables de groupement préexistants, etc.) sont a priori dans la position d'influer sur la composition du groupe des bénéficiaires en déterminant le site proposé aux intervenants (qui l'acceptent ou non, sur des critères techniques);

- les éleveurs, rarement concernés par ces projets.

- enfin, deux groupes supplémentaires sont créés du fait de l'intervention: les membres du comité de gestion et les animateurs.

5. Les comités de gestion et les animateurs

Les projets demandent en général au village de désigner un animateur, qui est chargé des relations avec l'intervenant, d'organiser le chantier, puis de la gestion des vannes: il faut en effet fermer progressivement les vannes, au fur et à mesure de la croissance du riz. C'est en général un jeune, scolarisé. Cet animateur se trouve dans une position stratégique d'interface avec l'intervenant. En même temps, il se retrouve au centre des conflits sur la gestion de l'eau (cf. ci-dessous), devant, sans en avoir vraiment les moyens, arbitrer entre des intérêts divergents.

Le comité de gestion est formé avant la réalisation du chantier. Il est censé prendre en charge, après réalisation, la gestion et l'entretien du seuil. Selon les cas, sa composition est variable: il compte 5 ou 6 personnes, dont le ou les animateurs, et des notables. Il ne comprend pas toujours de représentant des usagers, en particulier quand il s'agit de femmes, ce qui n'est pas sans poser des problèmes dans la gestion courante. Le rôle du comité est finalement assez réduit: il s'agit de gérer les vannes, tâche pour laquelle il se repose en général sur l'animateur, et ne joue qu'un rôle d'arbitrage (d'ailleurs assuré par le président).

6. Les conflits

Les conflits sont de deux ordres: d'une part entre les exploitant(e)s, et d'autre part entre les exploitants et les chefs de famille (en particulier lorsque ce sont les femmes qui exploitent).

- entre les exploitants: l'aménagement crée une interdépendance entre exploitants qui partagent la lame d'eau, dont la hauteur varie selon la position dans le bas-fond et le degré de fermeture des vannes. Les parcelles basses sont facilement inondées; leurs exploitants veulent retarder la fermeture des vannes, ou les ouvrir, alors que les parcelles en limite de la zone concernée n'ont pas assez d'eau, et leur exploitants veulent fermer les vannes. Ces intérêts divergents se cristallisent sur l'animateur, qui est soumis aux pressions multiples et contradictoires, et en particulier des femmes de sa famille, du chef de terre, etc.

Face à cela (et faute d'avoir des régles claires de gestion, sur lesquelles s'appuyer), l'animateur se replie sur le projet et attend le passage des techniciens du projet pour intervenir. Les projets se plaignent d'une insuffisante “responsabilisation” du comité sur la gestion des vannes, laquelle ne résulte pas tant d'un manque de formation ou de motivation que de la situation impossible dans laquelle se trouve le jeune animateur.

- ces tensions se doublent d'un autre clivage, entre femmes exploitantes et chefs de famille. En effet, il apparaît clairement partout que l'enjeu, pour les hommes, n'est pas tant l'amélioration de la riziculture des femmes que la constitution d'une retenue d'eau pour l'abreuvement du bétail et pour la recharge des nappes (afin de faciliter le maraîchage sur puisards, sur les talus). Cet objectif implicite est souvent voilé, car les aménagements pastoraux ne sont guère prisés des intervenants et certains villages qui en avaient demandé explicitement se sont vu refuser l'intervention. Le seuil rizicole est dans ces cas une façon contournée d'espérer obtenir une mare. Dans la pratique, cela se traduit par une fermeture précoce et permanente des vannes (d'autant plus facile que les hommes sont en majorité, sinon les seuls, dans le comité de gestion) qui pose des problèmes pour les exploitantes: zones incultivables, sinistres, récolte dans l'eau, etc.

Enfin, dans certains cas, l'aménagement fournirait l'occasion, pour les hommes, de récupérer les bas-fonds au détriment des femmes. Des cas m'ont été signalés, mais je n'ai pas encore d'information précise. Notons tout de même différents éléments qui rendent cela plausible.

Alors que la riziculture féminine de bas-fonds est souvent perçue comme “traditionnelle”, elle est, dans la grande majorité des cas rencontrés, le fruit d'une évolution récente: les bas-fonds étaient, dans les années 40, cultivés par les hommes, le riz étant une culture de rente. Les femmes âgées, dispensées de travail dans le champ familial, avaient une petite parcelle. Lorsque d'autres cultures de rente, moins exigeantes en travail, sont apparues (coton, en particulier), les hommes ont abandonné les bas-fonds (en tous cas les petits bas-fonds). En même temps, l'accroissement de l'autonomie des dépendants a multiplié les “petits champs”, et les jeunes femmes ont eu accès à des parcelles. Dans les régions de grandes plaines (région de Sikasso), les plaines de bonnes potentialités agricole et proches des marchés, restent cultivés par les hommes, qui ont laissé aux femmes les zones les moins favorables. Rien n'interdit donc que, si le bas-fonds reprend un enjeu économique, les chefs de famille reprennent le contrôle des bas-fonds.

7. Les manoeuvres non conflictuelles

Un premier registre renvoie aux questions foncières, lorsque le village dépend d'une maîtrise de terre dans un autre village. Une négociation est alors nécessaire pour obtenir l'accord. Ce qui aboutit à des solutions parfois originales:

Lorsqu'un village A n'a pas de maîtrise foncière sur un bas-fonds proche qu'il cultive, l'aménagement représente un enjeu important. Pour lui, c'est une façon de se procurer des droits durables sur cette portion d'espace. Dans certains cas, les villageois disent à l'intervenant qu'ils ne peuvent pas aménager sans l'accord du village B dont ils dépendent, et se chargent d'aller négocier son accord. Mais ils peuvent aussi chercher à faire un “coup de force” grâce à l'intervention, en mettant les chefs de terre de B devant le fait accompli. De telles situations sont sources de conflit, et l'intervenant doit y être attentif.

L'issue de la négociation avec le village B est variable. Parfois, il accorde le droit d'aménager, et renonce à cette terre. Parfois, il refuse et le projet est suspendu. On m'a cité un cas où le village B, de petite taille, n'a accepté qu'à deux condition: bénéficier également d'un aménagement, réalisé avant celui de A, et que les deux villages travaillent sur les deux chantiers. Cet arrangement permet à B de s'assurer une aide importante en travail pour son chantier (car A est un plus gros village, avec plus de force de travail), lui conserve un droit sur l'aménagement de A (car il a participé au chantier) et assure à B (puisque son aménagement est réalisé en premier) que A tienne bien ses engagements.

Un second registre de manoeuvres non conflictuelles tient au choix du site du projet. Le fait de proposer un site proche de la zone du bas-fond qu'on contrôle est plus intéressant pour les personnes influentes: chef de terre ou de village, responsable de groupement, etc.

Un troisième registre résulte de la dimension “villageoise” donnée aux aménagements, qui aboutit à mobiliser l'ensemble de la main-d'oeuvre villageoise pour un ouvrage qui ne bénéficient finalement qu'à quelques familles. La manoeuvre consiste en un classique absentéisme sur le chantier, à partir du moment où les gens comprennent qu'ils n'en tireront aucun avantage (le flou sur la définition des “bénéficiaires”, très fréquent dans les relations entre projets et populations, peut maintenir l'illusion pendant le chantier).

8. L'écart entre les objectifs et ses résultats effectifs

L'objectif de sécuriser la riziculture est en général atteint, mais l'aménagement crée de nouveaux risques: noyade de parcelles, etc. et d'autres causes de sinistres. D'autant plus que les contraintes inhérentes aux seuils rizicoles ont rarement été vraiment discutées avec les exploitant(e)s, avant la décision d'aménager (et quand cela l'a été, le public est plus souvent les hommes que les femmes, celles-ci peuvent ainsi découvrir quand on ferme les vannes que leur parcelle est noyée...). Il y a donc un temps d'ajustement des pratiques (changement de variétés, pour les zones à forte lame d'eau; synchronisation des dates de semis par zone, etc.), qui est d'autant plus longue que les recommandations sur ce thème ne sont pas précises.

Une interrogation subsiste sur le risque hydrique. Certains bas-fonds ont été abandonnés et le seuil a permis de les remettre en culture. Mais des enquêtes dans la zone de Kolondiéba (Dacko) montre que, pour les femmes, la contrainte majeure est l'enherbement et non l'eau. Celles-ci ont de fait de très fortes contraintes en travail, et souhaitent pouvoir utiliser du désherbant. Maintenir une lame d'eau permet de mieux contrôler les adventices, et la baisse générale des nappes a sans doute multiplié la contrainte des adventices, entraînant des abandons de bas-fonds, mais ce n'est qu'une cause indirecte.

La question est dès lors: le seuil est-il toujours la meilleure réponse technique? et peut-on obtenir le même impact sans avoir à créer les contraintes de gestion des vannes.

Conclusions

Derrière une démarche participative qui prend en compte les mêmes composantes classiques (diagnostic avec les villageois, décision négociée, vérification d'un consensus sur le foncier, mise en place de comités de gestion avant aménagement), des différences dans le détail des approches peuvent aboutir à des impacts différents. Il en ressort deux conclusions principales.

1 - La démarche participative, la négociation avec les villageois, ne permet pas, en soi, d'éviter la surdétermination par l'offre, comme le montre le fait qu'une demande de seuil rizicole puisse cacher un objectif d'abreuvement du bétail (avec tout ce qui cela entraîne comme problèmes de gestion des ouvrages). Ne pas prendre en compte cette diversité de logiques interdit d'organiser une négociation sur les règles du jeu de gestion des vannes. Par rapport à cela, différentes réponses sont possibles, à partir du moment où on en a conscience: Il est donc contradictoire de prétendre répondre aux demandes locales en ayant un ou quelques axes d'action.

Dans ce sens, les projets de “développement local” récents répondent à une grande diversité de thèmes, ce qui peut limiter les manipulations de l'offre. Mais cela ne résoud pas le fait que les demandes risquent alors d'être d'abord celles des hommes, voire des notables. C'est là l'intérêt des démarches d'animation qui prennent en compte la diversité des groupes sociaux dans le diagnostic des priorités de réalisations. Elles ont montré qu'on pouvait, suite à une première réunion générale, constituer des réunions par groupes d'intérêt (hommes, femmes, jeunes, en général), avant une restitution en assemblée générale où le groupe dominant prend la parole en dernier, et où les décisions sont donc prises après avoir écouté les priorités de chacun. Ces démarches d'animation n'assurent pas cependant que les intérêts des groupes sociaux dominés soient pris en compte, mais elles permettent d'assurer qu'ils aient été formulés... et entendus par les autorités (qui ont légitimité pour trancher) ce qui est déjà quelque chose.

Une autre solution consiste, comme le fait Helvétas, à s'engager sur un programme pluri-annuel d'aménagement global du bas-fonds, qui permet une plus grande souplesse d'intervention: réaliser un seuil là où le site est favorable, mais aussi de surcreuser une mare, etc.. L'aménagement global du bas-fond permet aussi de résoudre la contradiction liée à un investissement “villageois”, “collectif” ... qui ne bénéficie qu'à certains. Tous les ayant-droit sur le bas-fond bénéficieront, à terme, d'un aménagement

2 - La validité d'une démarche ne tient pas au discours tenu à son propos, mais au détail de la façon de faire. Certains intervenants poussent la démarche - et ils ont raison! - jusqu'à faire une restitution des études aux villageois, expliquant quelle sera la zone concernée, quelles portions du bas-fond auront une forte lame d'eau et devront changer de variétés, etc. Ce qui me paraît le minimum, si l'on veut que les “bénéficiaires” puissent prendre la décision d'aménager en connaissance de cause. Mais bien souvent, les seuls interlocuteurs sont les hommes, que ce soit dans la visite de plaine, ou dans la restitution sur les impacts prévisibles de l'aménagement. Ceux-ci sont censés restituer à leurs femmes l'information. De fait, les femmes découvrent alors a posteriori les problèmes de gestion de l'eau, alors qu'elles sont les premières à être concernées. De même, il est contradictoire de ne mettre que des hommes (ou surtout des hommes) dans le comité de gestion. Il est clair que les rapports hommes-femmes ne favorisent pas le fait que les femmes puissent être des interlocuteurs directs des projets. Mais, sans faire de féminisme forcené, n'y a-t-il pas des marges de manoeuvres pour être un peu plus cohérent?

Cela montre que les démarches d'animation, la constitution des comités de gestion, les outils de gestion (sur quelles règles peuvent se baser les animateurs?), etc. sont des choses qui ont des impacts significatifs, mais qui doivent être réfléchies. Or ce sont souvent des “boîtes noires” pour les intervenants. Le risque est alors de ce contenter d'une vague rhétorique (notamment par l'usage de notions floues telles que “le village” ou “la communauté”). Les démarches participatives nécessitent de la part des intervenants une réelle sensibilité sur tous ces aspects et un savoir-faire spécifique.