
| Agricultural Expansion and Pioneer Settlements in the Humid Tropics (UNU, 1988, 305 pages) |
| 13. Un exemple de colonisation des terres marginales: le cas du nord-est Ivoirien |
L'utilisation judicieuse des ressources humaines est d'une importance capitale pour le développement de nos régions. En l'absence d'une mécanisation généralisée du travail dont le paysan n'a ni l'habitude ni les moyens, la force de travail des couches actives devient un facteur central de production.
Dans ce domaine, l'insuffisance notoire du peuplement dans le Nord-Est est, en soi, un problème aggrave par d'autres réalités telles que la mobilité des hommes et de leur habitat.
Sous-peuplement et dispersion de l'habitat
La densité moyenne en Côte d'lvoire était estimée a 21 habitants au km2 après le dernier recensement national (1975). Alors qu'en zone forestière le milieu fait pres
que partout écho sur l'homme, le Nord-Est oppose les espaces semi-désertiques (réserve de la Comoé) aux terroirs faiblement peuplés des pays lobi et koulango (Carte 1).
Le Département de Bouna ne comptait que 4 habitants au km2 (1975). Si celui de Bondoukou bénéficie d'une situation nettement plus favorable (18 habitants au km2), la Sous-Préfecture de Bondoukou elle-même n'en compte que 15 et celle de Sandégué 7. En réalité, au contact de la forêt et de la savane, l'essentiel des accumulations humaines se retrouve au Sud d'une ligne Torosanguéhi, Pélégodi, Débango. Au Nord de cet axe, dès Tagadi, commencent les solitudes humaines, plus prononcées à l'Est (frontière voltaïque) qu'à l'Ouest, (axe Bouna-Bondoukou) où un peuplement linéaire et sporadique comble progressivement le vide, du Nord vers le Sud. Le vide est absolu dans l'immense réserve de la Comoé mais on a affaire ici à une création humaine entièrement destinée à protéger une partie de l'environnement à des fins touristiques.
Deux autres indices reconnaissables sur la carte permettent de compléter ce tableau des densités: il s'agit de la dispersion et de la mobilité de certains composants sociodémographiques structurants de l'espace, dans le secteur le plus faiblement peuplé (région lobi-koulango du Nord).
Le premier indice de dispersion transparait à travers le nombre de villages, considérable par rapport à une masse démographique très faible. Sur 21470 km2 (6 % du territoire national) le département de Bouna ne comptait en 1975 que 84290 habitants (1,2 % de la population) disséminés dans 478 localités, ce qui donne une population moyenne de 176 habitants par centre. Mais cette moyenne est très peu significative dans la mesure où, dans la Sous-Préfecture de Bouna, 23 % des localités sur 320 comptent moins de 50 habitants, 32 % moins de 100 habitants et 26 % moins de 200 habitants. On compte même des dizaines de villages de moins de 10 habitants! La même image se repète autour de Téhini. Dans ces deux Sous Préfectures du Nord, trois centres seulement, Bouna, Téhini et Doropo, totalisaient moins de 10000 habitants chacun en 1975, le plafond se situant à Doropo (8 935 habitants) démographiquement plus chargé que Bouna, le chef-lieu de département (5 787 habitants). A titre de comparaison, au Sud de la réserve (milieu koulango de la région Nassian), l'image du peuplement se modifie substantiellement puisque la taille moyenne des localités atteint déjà 310 habitants dont 7 % comptent moins de 50 âmes et 57 % plus de 200. Mais il faut atteindre la pointe du Sud de la Sous-Préfecture de Bondoukou pour entrer véritablement dans l'aire des gros villages (627 habitants en moyenne par localité). Ici, un tiers environ des villages regroup entre 500 et 1 000 habitants et 70 % de l'ensemble plus de 300 habitants.
Deux types de paysage humanisés se partagent ainsi le Nord-Est ivoirien: au Sud de la réserve de la Comoé, le peuplement, relativement dense, se caractérise par des concentrations importantes de l'habitat et des hommes. Au Nord et à l'Est de la réserve, la dispersion, mieux, I'atomisation des établissements humains, donne à une carte de la population l'allure d'un ciel constellé d'étoiles, ponctué de temps en temps par quelques hameaux dépassant rarement 200 habitants.

La mobilité, donnée permanente du peuplement
Il faut distinguer deux types de mobilité:
(i) celle des individus
(ii) celle de l'habitat.
Mobilité des individus. A ce niveau encore, il faut établir une distinction entre la zone au Sud de la réserve, c'est-à-dire zone koulango et abron koulango, et la zone lobi-koulango plus au Nord.
La mobilité des hommes affecte l'ensemble des individus, aussi bien au Nord qu'au Sud et présente les caractéristiques classiques des migrations en Côte d'Ivoire, de la campagne vers la ville et de la savane vers la forêt. Elle affecte tous les groupes culturels, principalement dans le sens Nord-Sud. Ces déplacements ont eu comme conséquence principale un glissement d'une fraction de la force de travail lobi en zone préforestière et forestière.
Mobilité de l'habitat. Quant à la mobilité de l'habitat, elle affecte uniquement le groupe lobi, complique la question de la connaissance des données démographiques, pose un problème concret aux agents de développement; les programmes de développement touchent difficilement la population concernée. Cette mobilité est liée à des facteurs objectifs et subjectifs.
Parmi les facteurs objectifs, on peut retenir la disponibilité d'espace qui peut entretenir la propension à migrer.
Les systèmes de culture exigent de longues jachères pour la restitution de la fertilité du sol.
L'élevage se prête à une utilisation extensive de l'espace. La question reste posée de savoir s'il n'y a pas à l'origine une pratique traditionnelle de semi-nomadisme pastoral.
Les facteurs subjectifs sont, quant à eux, liés à certains schémas mentaux:
(i) deux décès successifs entraînent l'abandon de la terre;
(ii) adoption des divinités tutélaires du groupe koulango: pas d'attache propre à la terre;
(iii) crainte de représailles en cas de transgression du code foncier koulango.
Il semblerait, compte tenu du fait que les autres groupes culturels habitant la zone sont soumis aux mêmes contraintes physiques du milieu, que les facteurs subjectifs jouent un rôle prépondérant dans cette mobilité.
Une trilogie dynamique: Abron-Koulango-Lobi
Le Nord-Est est une région de brassage ethnique. Cette situation est due à son rôle historique d'étape des flux migratoires. Les différents rapports intergroupes ont abouti à la formation d'une configuration ethnique originale. Trois grands ensembles ethno-linguistiques sont représentés:
(i) le groupe voltaïque
(ii) le groupe akan
(iii) le groupe mandé.
Au plan du développement rural les Voltaïques, dont les éléments les plus actifs sont les Koulango les Lobi, et les Akan représentés par les Abron, constituent les ethnies les plus intéressantes au regard de la compétition pour l'espace. Les Mandé, composés de Dioula, développent une activité surtout urbaine.
Le groupe voltaïque. Il est composé d'une poussière d'ethnies dont les plus dynamiques sont les Koulango et les Lobi. Il faut leur ajouter les Nafana qui représentent un rameau actif du voisinage de Bondoukou.
Les Koulango, appelés Pakhalla par les Dioula, sont présents dans le Nord de la région dès le XVle siècle. Ils sont organisés en lignages matrilinéaires (Bin) unis par des mariages patrilocaux et se répartissent en petits villages (Bango) et royaumes dirigés par des rois (Massa) sacrés sous l'autorité de celui de Bouna (Bouna Massa).
Les Lobi sont arrivés par vagues successives depuis le XVIIIe siècle en provenance de la Haute-Volta avec l'accord des princes Koulango. Les Lobi s'organisent de façon anarchique et segmentaire. Nulle part on ne constate une tentative de mise en place d'un pouvoir central. La société est réglementée par une foule d'interdits religieux (Sonseri). Il s'agit d'une société lignagère formée de clans dans laquelle l'individu appartient à la fois au clan du père (Kuyon) et à celui de la mère (Tyor).
Le groupe akan. Les Abron, les Agni Bona et Bini en constituent les principaux éléments.
Les Abron. Ils sont originaires du Ghana où ils ont fondé Koumassi. Ils furent chassés de ce pays au XVIe siècle. Un groupe demanda asile aux Nafana et s'installa dans les secteurs de Zanzan et de Yakassé.
Grâce à leur organisation politico-militaire avancée, les Abron parvinrent à conquérir la suprématie dans la région, sous la direction d'un chef unique. Ils s'imposèrent ainsi aux autres ethnies de la région.
Les Abron conservent encore leur organisation socio-politique traditionnelle. Aujourd'hui leur chef suprême, le roi Nanan Yeboua, étend sa juridiction sur des provinces situées en Côte d'Ivoire mais aussi au Ghana.
Les Agni Bona et Bini. Arrivés au XVIIIe siècle, ces Akan se sont installés en zone forestière sans contester l'autorité des chefs abron. Les Bini et les Bona occupent actuellement la partie la plus méridionale du département de Bondoukou.
Les Mandé. Les Dioula sont arrivés au début du XVIIIe siècle de la région de Bégho au Ghana. A Bondoukou, ils ont bâti un centre religieux et commercial, étape dans les relations entre les régions du Sud et la vallée du Niger.
Au total, le Nord-Est ivoirien est un exemple intéressant de rassemblement ethnique modelé par l'histoire. Pour la première fois, Akan, Voltaïques et Mandé sont réunis dans la même région. Cela aura des conséquences sur la physionomie du paysage humain, l'organisation du territoire et de l'économie.
Les ressources démographiques
La signification des ressources démographiques dans l'évolution du monde rural est évidente mais elle comporte quelques particularités qui méritent d'être soulignées dans le cas du Nord-Est. Le tableau ci-dessous résume les estimations de 1977 faites à partir des données démographiques de 1975 (tableau 1).
TABLEAU 1.
|
Département de Bouna |
Départment de Bondoukou | |||||||
| SP Bouna | SP Téhini | SP Nassian | SP Bondk. | SP Sandégué Koun-Fao | SP Tanda | SP Datékro | SP Kssi | |
| Pop. urbaine6223 | 20551 | 7597 | ||||||
| Pop. rurale | 51547 | 16688 | 12800 | 94235 | 22109 | 62916 | 83995 | 22791 |
| Pop. totale | 57770 | 16688 | 12800 | 114786 | 22109 | 62916 | 91592 | 22791 |
| Total par Dpt. | 87258 | 314194 | ||||||
Avec 401452 habitants, la région représente environ 5 % de la population ivoirienne et le quart de ce qu'on appelle le Grand Nord, comportant l'ensemble des savanes du Nord. Le taux de croissance de la population rurale est supérieur à la moyenne nationale (4 %). Cela est dû au solde migratoire largement supérieur au reste du pays du fait de l'arrivée massive et continue des populations de souche voltaïque.
Observation de la pyramide des âges (fig. 2). D'une façon générale, la répartition par sexe donne un léger avantage au sexe masculin 50,2 % contre 49,8 % pour les femmes. Cette pyramide est très caractéristique du schéma démographique des P.S.D. avec un renflement à la base (notamment pour les éléments de moins de 10 ans) et un amincissement au sommet où les personnes de 60 ans ne représentent pas plus de 1 % de la population. La jeunesse de la population aggrave les problèmes sanitaires et scolaires.
Répartition de la population. Au Nord, la population agricole représente 9,4 % de la population rurale, soit une moyenne d'environ 7 personnes par exploitation contre 7,2 dans le Sud de la région. La part de la population féminine est particulièrement significative au Nord où sur 6 actifs de la population, 2 appartiennent au sexe féminin.

Les relations sociales et leurs rapports avec la colonisation des terres
La colonisation des terres ici comme ailleurs ne peut se comprendre dans sa totalité sans référence aux rapports interethniques et particulièrement aux relations sociales.
Les données générales de l'organisation du pouvoir traditionnel. En raison de sa marginalité relative et de la mentalité de base des populations, la région reste l'une des plus attachées à la tradition. Ainsi, l'autorité des chefs reste encore forte. (cf. Extrait de Bini Kouakou, L'idéologie politique des Abron, I.E.S. Abidjan, l983).
L'aire akan. Elle est le mieux structurée avec au centre le roi des Abron. Ce dernier règne sur 5 pouvoirs. Sa capitale est Hérébo, village situé à quelques kilomètres de Tabagne, dans la province Akidom.
Les citoyens dépendent de 3 autorités sur le plan traditionnel: les chefs de village; le chef de province ou de canton; et le roi. Il est important de noter que cette organisation que l'on peut même qualifier de minutieuse, a été pendant longtemps à la base de la solidité financière du royaume, mais de plus en plus difficile à mettre en application en raison de "I'émancipation" des citoyens et de l'évolution de la société vers certaines formes d'individualisme favorisées par le dynamisme de l'économie de plantation. La mobilisation de main-d'uvre pour les plantations du roi ainsi que toutes les formes directes et indirectes de perception de la dime sont de plus en plus mal vues par les "sujets du roi".
La centralisation du pouvoir a des conséquences spécifiques sur le régime foncier et l utilisation de l'espace. Quelques principes généraux sous-tendent la structure foncière du pays akan. On les retrouve ici.
Le premier principe réside dans la nature sacrée de la terre. De la même manière, toutes les lois qui la régissent sont d'essence divine et religieuse. Toute transgression de ces lois entraîne donc une vive réaction de la communauté.
Le deuxième principe réside dans l'appartenance communautaire du patrimoine foncier. La terre n'est pas attribuée aux individus mais aux grandes familles. Elle est gérée par les chefs de terre doués du pouvoir spirituel et temporel. La terre ne peut donc être cédée à titre personnel à des individus en dehors des familles.
Le troisième principe concerne la valeur de la terre qui est d'abord sociale avant d'être économique.
La centralisation du pouvoir et les règles fondamentales de gestion de l'espace créent un système foncier relativement structuré et capable d'organiser une autodéfense en cas de pénétration d'éléments extérieurs. L'introduction d'un étranger dans le domaine se fait selon une procédure classique: le nouveau venu entre dans une famille qui l'introduit auprès des chefs de village et de terre. S'il obtient une parcelle de terre,c'est à titre d'usufruit en travaillant sous le parrainage de la famille qui l'a adopté, il ne peut en aucun cas dépasser les limites qui lui sont imposées. Cela explique beaucoup la résistance relative du domaine foncier abron aux secousses entraînées par les vagues migratoires. Nous reviendrons sur ce point.
L'aire voltaïque. L'étude de l'organisation du pouvoir dans l'aire voltaïque intègre deux agents de grande importance, les Koulango et les Lobi. Cette réalité a naturellement un impact particulier sur le développement des relation sociales et sur la gestion de l'espace.
Conditions d'accueil des migrants. La tradition orale donne des précisions intéressantes sur l'origine des migrations lobi et l'attitude des koulango vis-à-vis des nouveaux venus (Michèle FIELOUX, 1974).
"La tradition orale de Bouna rappelle que les Lobi, loin d'être indésirables sur les terres des Koulango, y sont venus avec leur assentiment et s'y sont installés à la suite d'un accord, selon lequel le chef de terre (Sako Tessié) octroyait aux migrants lobi des terres vacantes en échange d'un certain nombre de gratifications".
Michèle FIELOUX rapporte le récit d'un informateur de la région de Bouna qui fait état des modalités de fondation du village de Neloudouo, vers 1964, dans la chefferie de terre de Bouna.
"Contrairement à la tradition en vigueur tant à la période précoloniale qu'à la période coloniale, le fondateur du village de Neloudouo ne fut pas tenu de fournir la vache de terre (Thina) au Sako Tessié. Cette pratique commence à tomber en désuétude avec l'appui des autorités administratives ivoiriennes mais ce n'est qu'avec une grande hésitation mêlée d'incertitute que les Lobi acceptent ces nouvelles modalités. Les réactions des fondateurs de villages récents montrent qu'ils préfèrent encore se mettre en règle avec les puissances tutélaires koulango en donnant la Thina".
Ce témoignage donne une idée de quelques-unes des conditions d'accès à la terre par les migrants. Les conditions ont sans doute évolué mais on en retrouve encore des traces dans les coutumes fondant l'autorité des Koulango sur le domaine foncier ethnique. Dans chaque cas, le nouveau venu se présente au Sako Tessié qui lui affecte une parcelle de terrain contre une série de dons parmi lesquels figurent presque toujours une vache et de l'argent ou des cauris. Le fondateur du village à qui la terre est cédée à titre d'usufruit ne doit en aucun cas y accueillir de nouveaux arrivants sans en avertir le Sako Tessié officiant dans la zone occupée.
Cette clause permet aux Koulango de contrôler l'immigration lobi et d'organiser la perception de la dîme.
Procédure d'installation et d'administration du village. Il appartient au fondateur de donner le nom de son choix au village: son propre nom; celui du site; ou d'un événement. Ce nom se termine toujours par le terme duo qui signifie "village" en langue lobi.
Le Sako Tessié procède à l'installation du fondateur par la remise du dieu tutélaire ou ditil, cérémonie au cours de laquelle on procède à des libations et immolations d'animaux. Ainsi, le chef de village Didar (en langue koulango) devient chef spirituel en tant qu'interprète du ditil; d'où son nom de Ditildar.
Chaque village lobi a son ditil représenté par un petit monument-autel situé à l'entrée. Le Ditil est le garant de l'ordre social et religieux établi par les Koulango et scrupuleusement surveillé par eux.
Les rapports immigrants-chefs de terre. Quelques aspects de la loi foncière. Les chefs de ferme (Tchordakonan) (pluriel de Tchordakun: chef de Tchor ou ferme) sont astreints à la dîme qu'ils versent chaque année au Sako Tessié dont ils dépendent. Les parties constitutives de cette dîme sont variées; elles ont même subi des évolutions au contact des réalités locales. Soulignons cependant qu'elles comportent principalement des produits de l'agriculture, de l'élevage ou de la pêche. Certains informateurs ont mentionné des dons en argent.
Tous ceux qui travaillent sous la juridiction du Sako Tessié sont tenus de respecter les règles organisant la production et la vie sociale. Ces règles sont une suite d'interdire (Sonséri) édictés par le Ditil et transmis par le Ditildar. Elles interdisent par exemple les bagarres en brousse, les rapports sexuels hors des cases et le vol sur toute l'étendue du territoire.
Si un lobi abat un animal ou pêche dans les parties réservées au Sako Tessié, il est tenu de partager avec ce dernier selon des procédures très détaillées que connaissent les Tchordakonan installés en terre koulango.
Ce qui frappe, c'est le respect scrupuleux que les Lobi ont pour ces règles, eux, dont les colons ont souligné l'instinct de révolte vis-à-vis de la discipline administrative. La réalité montre que les règles qui régissent le domaine foncier et les rapports intergroupes s'appuient sur les croyances et les sociétés secrètes. Les Koulango ont dès le départ frappé l'imagination des Lobi par des actions spectaculaires qui ont fini par les présenter comme les plus grands sorciers de la région. Un informateur Lobi raconte:
"Un Koulango D. . . marié à une femme Lobi du Tyar Da habite le village de Danoa. Là, tout le monde est sorcier et personne ne cache sa sorcellerie. Si un Koulango de ce village vient te demander un poulet, si tu refuses, un épervier viendra le prendre; s'il te demande un chiot pour l'élever, si tu refuses, une hyène viendra le prendre" (Extrait de Michèle FIELOUX).
Le pouvoir du Ditildar est subordonné à celui du Sako Tessié. Cette dépendance est fondée sur la suprématie religieuse des hôtes. On note, en effet, qu'en installant le Ditil comme chef de la police économique et sociale, les Koulango ont réussi à tenir en quelque sorte en respect les nouveaux venus. Ce que raconte l'informateur ici, à propos d'un Lobi qui a tiré un coup de fusil sur le Ditil de son village, est édifiant, lui reprochant de n'avoir pas réussi à démasquer l'homme qui a commis l'adultère avec sa femme:
"Quelques jours plus tard, la foudre (Tangba) tombe sur le Ditil et l'arbre au pied duquel il s'abrite, complètement foudroyé, tombe à terre. Les Koulango accusent alors celui qui a osé tirer sur le Ditil tandis que les Lobi pensent que la foudre a frappé le Ditil pour le punir de n'avoir pas tout avoué lors de l'interrogatoire. Le chef de terre koulango de Saye réclame au présumé coupable (le mari) un mouton pour sacrifier à la foudre, une vache pour réveiller le Ditil qui est mort, et enfin une chèvre pour le remettre en place. Mais comme le mari refusait de donner ce qui lui était demandé, le Koulango menaça les habitants du village de reprendre le Ditil. La situation devenait grave et le Ditildar a été obligé de satisfaire les exigences du Sako Tessié" (Extrait de Michèle FIELOUX).
Quelques enseignements fondamentaux sont à tirer de l'ordre social et des relations sociales. Nous avons noté que la suprématie abron est essentiellement historique et militaire. Aujourd'hui, elle se fonde sur la survivance de l'administration des provinces à partir du domaine du roi. A première vue, la police économique et sociale, quoique rigoureuse, n'adopte pas I attitude particulièrement sévère et parfois dramatique que l'on constate dans la partie koulango. Les Sako Tessié ont véritablement réussi à contenir les lobis, en les maintenant de façon stricte dans les parties qui leur ont été réservées, selon les procédures précédemment décrites.
Dans ces conditions, les changements et les conflits qui en résultent trouveront leur explication dans l'architecture et les articulations des sociétés. Ce qui est certain, c'est que le barrage koulango est rompu en divers points laissant passer des vagues migratoires en direction du Sud. La nouvelle conjoncture ainsi créée sera décrite dans la seconde partie de cette étude.