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close this bookAgricultural Expansion and Pioneer Settlements in the Humid Tropics (UNU, 1988, 305 pages)
close this folder13. Un exemple de colonisation des terres marginales: le cas du nord-est Ivoirien
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Problematique économique et la question des terres Problematique economique et la question des terres

Quoi qu'on dise, le système économique et social mis en place dans cette région a atteint, à bien des égards, le but qui lui était assigné, à savoir restreindre le nombre des migrants et organiser une agriculture de subsistance basée à la fois sur les caractéristiques du sol et les éléments démographiques de l'espace.

De nouvelles variables interviennent parfois brutalement dans cet ensemble. Elles vont poser le problème de la colonisation des terres dans cette partie marginale de la Côte d'Ivoire.

Le Nord-Est de la Côte d'Ivoire est une région agricole par excellence. De ce point de vue, il n'y a rien d'anormal au niveau de la nation. Les problèmes découlent principalement de ce que les incitations de l'Etat à en faire une région de pointe par une diversification, un encadrement et, surtout, une liaison agriculture industrie, n'ont pas donné les résultats espérés, surtout dans le Nord.

L'économie régionale est dominée par deux réalités: les cultures vivrières et l'igname.

Les cultures industrielles. Elles se concentrent principalement au Sud de la région avec les deux spéculations essentielles de la Côte d'Ivoire: le cacao et le café. Dans le département de Bondoukou, ces deux cultures intéressent 75 % des chefs d'exploitation.

Le cacao. La cacaoyère couvre près de 40000 ha dont 30000 sont exploités. La production locale est en moyenne de l'ordre de 30 000 tonnes, soit environ 7 % de la moyenne nationale. Le département de Bondoukou est considéré comme une région traditionnelle de production cacaoyère. En dix ans, la production a plus que doublé en raison de l'amélioration des techniques culturales.

Le café. La caféière couvre plus de 40000 ha dont 32 000 en cours d'exploitation. La production moyenne annuelle est de l'ordre de 10 000 tonnes. Cette plante connait moins de succès que le cacao qui trouve dans cette région des terres qui lui sont particulièrement favorables.

Le coton. Le coton a été introduit après l'indépendance dans le but de diversifier et d'accroître les revenus paysans. La production très faible ne dépasse pas 400 kg/ha alors que la moyenne nationale est de l'ordre de 1000 kg/ha.

Problèmes liés à la culture des plantes industrielles. De nombreux problèmes entravent le développement du cacao, du café et du coton: le premier est celui du vieillissement de la plantation de cacao, 30 % de la cacaoyère ayant plus de 25 ans. Les plantations de moins de 7 ans ne représentent que 20 % de la surface totale. Le programme de régénération n'a pas été respecté comme il se devait en raison de l'insuffisance de la main-d'œuvre dans la partie méridionale. L'action de la Société d'assistance technique et de motorisation de l'agriculture en Côte d'Ivoires (SATMACI) se trouve donc limitée par ces réalités du terrain.



FIG. 3. Atlas du Nord-Est de la Côte d'lvoire (sources: Ministère du Plan. ONPR)

La plantation de café, quoique plus jeune, donne des résultats inférieurs à la moyenne nationale. Les aléas climatiques expliquent aussi cette situation qui défavorise gravement le Nord-Est qui, après avoir été une région agricole de pointe (en ce qui concerne le département de Bondoukou), entre maintenant dans une certaine léthargie.

Le coton exploité par la Compagnie ivoirienne de développement des textiles (CIDT) n'a pas atteint les objectifs recherchés en raison des contraintes particulières de sa production et de l'hostilité des paysans du Nord-Est. La CIDT, sans abandonner complètement le coton, s'occupe de programmes multisectoriels incluant la production vivrière et l'aménagement de l'espace rural dans le cadre de la Société de développement rural (SDR Nord).

Les cultures vivrières. Par leur variété et leur adoption par le paysannat, ces cultures offrent de nouvelles possibilités à cette région.

L'igname vient en tête de toutes les cultures vivrières. Culture traditionnelle koulango adoptée par les Lobi, cette plante ouvre de nouvelles perspectives du fait de la forte demande urbaine. La production régionale est de l'ordre de 200 000 t, soit environ 10 % de la moyenne nationale. La production par habitant est de près de 600 kg contre 400 kg pour la Côte d'Ivoires 90 % des exploitations sont concernées par cette culture qui s'associe avec les céréales.

Le succès de l'igname est tel qu'il est devenu aujourd'hui la première spéculation de la région. L'igname de Bondoukou est bien coté sur le marché abidjanais où la quasitotalité de production est vendue.

Les céréales sont des cultures traditionnelles du pays. Elles se composent du duo milsorgho, du maïs et du riz. Le mil et le sorgho sont restés à un stade très domestique alors que le maïs et le riz font l'objet d'un effort de production accrue. La culture du maïs a été introduite dans la région dès la colonisation mais elle a commencé à progresser sous l'effet de la demande intérieure croissante. Le maïs intéresse aujourd'hui 63 % des exploitations de la région. La production régionale est d'environ 9 000 t, soit 4 % de la moyenne nationale.

Le riz avec ses 4 000 t de paddy ne représente que 1 % de la production nationale mais il fait des progrès sensibles. Cette culture a été accélérée par l'effort d'encadrement de la SODERIZ, aujourd'hui dissoute; et par l'aménagement des basfonds dont la région est abondamment pourvue. 30 % des exploitations dans la région de Bouna sont concernées par cette culture dont le développement est associé au problème de l'eau. Le barrage de la Kpoda, resté pendent longtemps à sec, est maintenant pourvu d'eau. Sa capacité d'irrigation est de 250 ha. Pres de 1 100 ha de bas-fonds aménageables ont été reconnus dans la région.

Le développement de la riziculture est conditionné aussi par la mécanisation à cause de la faibless de la main-d'œuvre. Comme on le sait, la région est déficitaire en maind'œuvre malgré l'immigration lobi et cela, en raison des départs massifs des Koulango, principaux cultivateurs de riz.

Tentative de diversification des ressources agricoles. De nouvelles plantes sont visées par l'activitié rurale.

Le verger arboricole traditionnel fait l'objet de nouvelle initiatives, surtout du côté du karité. Les noix ont été commercialisées dès 1974 chez les fabricants de produits cosmétiques. La région dispose d'un verger de près de 20000 arbres. Malheureusement, cette plante n'a guère dépassé le stade de la cueillette.

La culture du manguier intéresse quelques fonctionnaires vivant à Abidjan mais originaires de la région. La résistance de cet arbre aux aléas climatiques lui attribue des perspectives intéressantes de développement. Des essais ont lieu autour de Bouna et de Bondoukou mais le passage à la phase industrielle ne pourrait intervenir qu'avec l'installation d'une unité de traitement de la mangue.

L'économie du Nord-Est: dualité, mythes et réalités

L'economie du Nord-Est est très discutée tant dans les milieux profanes que spécialisés. Selon un certain courant de l'opinion publique, la région n'offre guère d'intérêt en raison des difficultés du milieu naturel.

D'un autre côté, les difficultés interethniques et leurs développements parfois sanglants ont achevé de noircir le tableau local. On sait maintenant que la région souffre de la dualité de son espace et d'un certain nombre de rendez-vous manqués avec l'économie nationale.

L'aspect dualiste de l'espace. En fait, il y a deux Nord-Est. La partie septentrionale dont l'économie est caractéristique de la savane, et le Sud, le prolongement de l'agriculture de plantation bien représentée au Sud. Les deux sous-régions sont si différentes l'une de l'autre qu'elles ont donné lieu à une polémique à propos de la division administrative. D'aucuns ont prétendu que le Nord-Est devrait se limiter au département de Bouna qui, selon eux, forme une entité à part et comme telle, devrait bénéficier d'un programme spécifique de développement.

La partie méridionale de la région a en effet beaucoup de similitudes avec le pays ami voisin dont l'économie est basée sur le binôme café-cacao. Pourtant, le planificateur a voulu rattacher le pays abron à celui de Bouna probablement pour tenir compte de données historiques, mais aussi pour créer un axe économique Bondoukou-Bouna. L'harmonisation et l'articulation des sous-régions n'ont pas été possibles et, alors que Bondoukou a fait des progrès sensibles, Bouna végète encore.

Les circonstances aggravantes. Certaines réalités de l'économie locale ont posé de façon dramatique des problèmes de développement. La région a manqué le train de la restructuration agricole par l'introduction d'une nouvelle génération de cultures telles que le palmier à huile et l'hévéa. La canne à sucre après quelques années d'études n'a pas pu s'y installer sans doute à cause des problèmes liés à la distance.

Si l'on ajoute à tout cela, l'épuisement du patrimoine forestier au Sud et la dégradation constante des conditions climatiques et pédologiques de l'agriculture au Nord, la situation prend des proportions carrément alarmantes.

Problèmes généraux d'occupation et d'utilisation des terres

Dans une région à faible démographie, on imagine mal comment peut se poser le problème des terres. Il est certain que la question des terres est en rapport avec plusieurs facteurs, notamment la nature de l'agriculture, les habitudes culturales et les aptitudes des formations pédoclimatiques.

L'agriculture traditionnelle a tenu compte de la fragilité des sols. Les sols sont en général très sensibles à l'érosion et menacés d'induration. Du fait de leur pauvreté, ils ne peuvent supporter de façon continue la culture des plantes vivrières. C'est ce qui explique à la fois l'itinérance des chefs d'exploitation et la longueur des jachères qui pouvaient, il y a maintenant plusieurs décennies, durer de 4 à 20 ans.

Les informateurs lobi et koulango ont, à propos des sols et des problèmes posés à l'agriculture, donné quelques détails intéressants. Ils ont trait à la manière de localiser la valeur des sols par l'observation de certaines variétés de graminées et la couleur des horizons supérieurs. Les cultivateurs sont très attentifs au niveau annuel des récoltes. Dès qu'une baisse sensible intervient, c'est le signal de départ pour la recherche d'autres parcelles cultivables. Le cycle cultural quadriennal classique est le suivant:

1re année: Ignames + condiments divers
2e année: Mais-sorgho + légumes divers (notamment haricot et arachide)
3e année: Maïs-mil + légumes divers
4e année: Maïs-mil + légumes divers

Se année: début de la jachère.

Ce type d'agriculture est bien adapté à la faiblesse des densités et du niveau de la production. Les changements de conjoncture démographique et alimentaire vont introduire des problèmes nouveaux de dégradation des sols dont il sera question plus tard.

Le développement de la culture de l'igname et ses conséquences pour le système spatio-économique du Nord-Est. L'observation du cycle cultural montre que traditionnellement les céréales ont une plus grande fréquence dans la rotation des cultures. L'igname qui demande des sols meubles et moins appauvris n'est cité qu'une fois dans le cycle. La production massive de l'igname du fait du développement de la demande, va changer les données régionales. Les Lobi qui ont adopté l'igname et qui trouvent dans cette culture des sources de revenu vont errer à la recherche de terres convenables. La jachère va donc se raccourcir et exposer ainsi le milieu à des risques de dégradation accrus.

Les raisons des migrations constantes des Lobi ont fait l'objet de nombreuses versions. On a évoqué toutes sortes d'explications, notamment psychologiques et idéologiques. Il est vrai que les paysans lobi sont extrêmement portés à faire une interprétation mystique des choses. C'est ainsi que des décès suspects ou provoqués par des épidémies peuvent être considérés comme un avertissement des divinités et donner l'occasion d'un départ.

Aujourd'hui, il semble bien que les raisons économiques expliquent le mieux l'instabilité de la population. Cette observation est étayée par ce que les Lobi disent des conditions d'exploitation des terres. Notre informateur raconte:

"Le problème est certes moins grave ici qu'à Gaoua d'où nous sommes venus mais il nous est pratiquement impossible de rester toujours sur place comme on nous le demande. Du côté de Vonkoro, près de la vallée, les mouches détruisent les animaux et empêchent les hommes de travailler; autour de Doropo, Varalé et Bouna, l'eau n'est pas toujours abondante et la terre, depuis quelques années, n'est plus généreuse. Nous sommes contraints d'aller à la recherche de bonnes terres vers le Sud, dans des conditions très difficiles parfois".

Il semble que les contraintes de la culture d'igname, les problèmes climatiques et sanitaires conditionnent les migrations. La section II de cette étude a pour objectif d'analyser l'impact de cette instabilité sur l'occupation et l'utilisation des terres.

La variable lobi dans l'occupation actuelle des terres

La descente lobi vers le Sud n'est pas sans poser des problèmes d'occupation des terres et de rapports interethniques.

Les grands axes migratoires. Les descentes lobi se font généralement le long des voies de pénétration. Pendant longtemps, les axes routiers Doropo-Bouna et BounaBondoukou ont orienté cette pénétration. Aujourd'hui, on assiste à une diversification des voies.

Le Nord de Bouna. Deux grands axes:
(i) Doropo-Bouna en passant par Varale, premier centre d'expérience de fixation lobi;
(ii) Varalé-Ouango-Fitini autour du Parc national de la Comoé.

Ces deux premières directions n'ont pas connu un grand développement à cause du barrage que constitue la réserve intégrale de la Comoé.

Le Sud de Bouna. Surtout à partir de 1970, les infiltrations se font plus fréquentes au Sud de Bouna. D'abord en direction de la zone Kolodio-Binéda, ensuite selon deux autres axes l'un conduisant à Nassian et dans les environs; l'autre le long de la frontière du Ghana. (cf. croquis: Développement des infiltrations lobi). Les terres frontralières sont d'accès difficile tant du côté de Bouna que de celui de Bondoukou. Au Nord de Tambi, à la hauteur de Tagadi, Poukoubé et Débango, on trouve des contrées presque vides d'hommes. On comprend pourquoi ces régions ont attiré les colons lobi qui ont le souci d'échapper à l'hostilité des terriens.

Les paysans lobi autour de Bondoukou. Les migrations paysannes en provenance du Nord ont maintenant atteint et dépasse le 8e parallèle. Les buttes lobi apparaissent dans les cantons de Soko, Goumére et Dadiassé. De nouveaux problèmes se posent au contact des zones denses.

Les confrontations foncières. Le contexte qui prévalait jusqu'en 1970 à notablement changé, parfois même radicalement, et cela, pour plusieurs raisons: le développement de l'agriculture vivrière et surtout le passage de l'igname du statut domestique au statut marchand. Les Koulango se sont trouvés rapidement débordés par les nouveaux arrivants. Les maîtres de terres se sont donc montrés de plus en plus exigeants dès la fin de la première décennie du développement. Le problème posé trouve une certaine complication dans le comportement indépendant d'une frange de la population lobi, surtout parmi les jeunes.

C'est dans ce contexte qu'il faut placer les confrontations foncières qui ont lieu dans la région. Les autorités administratives et judiciaires de la région sont de temps en temps secouées par des affrontements mettant aux prises colons lobi et terriens. Pour comprendre la situation créée, il faut se référer au grand itinéraire lobi. Au Sud de la zone Kolodio-Bineda, les colons lobi prennent deux directions: l'une vers la frontière ghanéenne. Comme nous l'avons signalé plus haut, ce secteur est relativement sans problème. Dans la région de Tagadi, les paysans Koulango nous ont informé de leur acceptation totale de la présence lobi.

La seconde direction est du côté de Nassian où les conditions sont différentes. Dans ce secteur, l'humanisation des terroirs est plus intense grâce à une densité de 10 hab./km2. Il faut ajouter à cela que la présence de sols de qualité moyenne mais supérieure à ceux du Nord accélère les implantations koulango.

Si les infiltrations dans le pays de Nassian se heurtent à des difficultés, elles se trouvent en face d'un véritable écran du côté de Sandégué où commencent les plantations de café et de cacao. Aujourd'hui, les itinéraires tentent de contourner ces secteurs, notamment à l'Est.

La présence des colons lobi autour du 8e parallèle n'est pas encore massive. Certains chefs de terre ont même accepté de les accueillir dans les jachères ou les parcelles appauvries. Si les conflits se développent c'est à cause des mauvais rapports de voisinage et de l'image de marque attribuée aux colons lobi. Dans plusieurs régions, des conflits sanglants sont nés de vols de récoltes et de bétail attribués aux nouveaux occupants.

Il existe de la part des habitants des alentours de Bondoukou une très grande méfiance à l'égard des immigrants qu'ils soupçonnent souvent de pratique de sorcellerie, de brigandage et de profanation des lieux sacrés.

On peut donc tenter de résumer en quelques observations les axes majeurs du problème foncier dans le Nord-Est du pays.

(i) Le Nord-Est demeure encore terre d'accueil des migrants mais la conjoncture économique et sociale a changé en raison de la grande place que les nouveaux venus prennent dans la production;
(ii) La place récente prise par certaines denrées agricoles, surtout l'igname, accélère la consommation de l'espace et pose déjà la question des rapports hommesterres disponibles;
(iii) C'est donc dans ce contexte qu'il faut placer la crise foncière naissante et le développement de conflits plus ou moins violents au Sud du 8e parallèle.

A vrai dire, l'intervention de la puissance publique a toujours visé la stabilisation et l'amélioration de l'agriculture. Elle n'a jamais obtenu les résultats programmés mais elle reste d'une grande actualité.