L'analyse économique est faite à deux niveaux : la comparaison de la rentabilité du travail agricole des différents systèmes de production et l'analyse des possibilités de reproduction des foyers agricoles. La comparaison entre les systèmes de production se fait par la confrontation des indicateurs économiques synthétiques (RNA/Actif et RNT/Meq), caractérisant chaque système de production, avec deux niveaux de revenu : un Niveau de Survie (NS), fixé à 4.500 C$ et un deuxième niveau de revenu (N-II), fixé à 20.000 C$ (C$ - Cordoba Oro - est la devise du Nicaragua. Au moment des enquêtes -Mai, Juin 1996- le taux de change moyen avec le dollar USA était : 1 US$ = 8,2 C$). Le NS se situe entre la valeur monétaire du panier des biens de base et le coût d'opportunité annuel minimum du travail d'un actif de la région qui se réfère au salaire minimum urbain. Le N-II, est introduit pour permettre une ultérieure séparation entre les petites unités de production agricoles familiales et les exploitations agricoles à caractère d'entreprise. Par cette comparaison simple, on peut dégager trois grands groupes d'exploitations agricoles : un premier groupe qui dépasse le N-II et qui peut être fiscalisé ; un deuxième ensemble avec un revenu intermédiaire et qui possède des prospectives de pérennisation et d'accumulation et un troisième groupe qui nécessite des politiques d'aide ciblées. Dans l'analyse de la rentabilité du travail agricole, on considère seulement les activités agricoles effectuées par les actifs agricoles en effectuant une modélisation économique simple des systèmes de production à travers l'équation de production par actif agricole (DUFUMIER, 1996).
(Il s'agit d'une équation qui nous permet de représenter graphiquement la productivité du travail agricole en fonction de la superficie par actif agricole. Une représentation graphique permet la visualisation de la rentabilité du travail agricole et nous fait comprendre la logique du fonctionnement des systèmes de production. Cette modélisation permet enfin, d'effectuer des analyses de sensibilité sur les possibles changements socio-économiques concernant la production agricole.)
Pour synthétise et représenter la diversité et la dynamique de la réalité agricole de la région de Ticuantepe on a identifié six systèmes de production, plus un cas spécial. Ces systèmes de production constituent des "d'archétypes", des modèles idéaux de la réalité agricole. Chaque archétype représente un effort de synthèse tel que la distance entre les producteurs regroupés sous le même système de production, et son archétype, soit minimum (PERROT, LANDAIS, 1993).
La rémunération du travail agricole (RAN / Actif = 350.000 C$) et le revenu par membre équivalent (RNT / Meq = 75.000 C$)sont les plus élevés parmi les différents systèmes de production de la région. Le revenu dépasse largement le N-II et la production agricole est liée aux activités extra-agricoles dans lesquelles les propriétaires sont principalement occupés.
Les entrées générées par le sous-système diversifié permettent de dépasser le N-II. Le travail agricole est rémunéré de façon très satisfaisante (RAN / Actif = 60.000 C$) et la famille dispose de ressources par membre équivalent qui permettent un niveau de vie élevé (RNT / Meq = 13.000 C$).
Le sous-système spécialisé dans la production d'ananas génère, par comparaison aux autres systèmes de production identifiés dans la région, le plus de revenu par unité de surface. La rémunération du travail agricole est située au même niveau que pour le système de production latifundium caféier (RAN / Actif = 100.000 C$). Les petites dimensions des familles des producteurs entraînent un niveau de revenu par membre équivalant très élevé (RNT / Meq = 65.000 C$).
Le niveau de revenu est acceptable, tant pour la rémunération du travail agricole (RAN / Actif = 20.000 C$), que pour le niveau de revenu par membre équivalent. (RNT / Meq = 20.000 C$). Le système de production se situe à la limite inférieure du N-II, dans une phase d'accumulation lente, grâce à la combinaison de cultures comme l'ananas et les légumes qui s'intègrent à niveau de la trésorerie. Comme autres activités non agricoles ils vendent des services agricoles de transport et de labour des sols avec leurs boeufs et leurs charrettes. Les activités extra-agricoles ont aidé le démarrage du processus d'accumulation.
Le travail agricole est rémunéré par des revenus monétaires qui ne permettent pas au système de production d'atteindre le niveau de survie (RAN / Actif = 4.000 C$). Au même temps, les revenus par membre équivalent se situent à la limite inférieure du NS (RNT / Meq = 4.500 C$). Le pourcentage d'entrées non agricoles représente 40% du RNT et sans ces apports le système de production ne pourrait assurer le minimum des besoins de la famille.
Les revenus sont très faibles : le travail des actifs agricoles possède la pire rémunération parmi les systèmes de production de la région (RAN / Actif = 3.500 C$). Même en ajoutant aux revenus agricoles les entrées non agricoles (le 50% du RNT) la famille ne dispose pas de ressources pour satisfaire ses besoins basiques (RNT / Meq = 4.000 C$). Les membres familiaux sont obligés de vendre leur force de travail, en omettant leurs propres activités productives. Il s'agit de calculs de coût d'opportunité, que le producteur fait le jour au jour entre le salaire journalier et la rémunération additive qu'il gagnerait en travaillant ses parcelles. La variabilité de la production est un élément structurel du système de production vu que l'exploitation est soumise plus des autres systèmes de production aux risques climatiques et économiques.
Les résultats économiques du système de production permettent de le situer entre le NS et le N-II. Paradoxalement le revenu (RAN / Actif = 10.000 C$ et RNT / Meq = 8.000 C$) est meilleur que pour les systèmes de production minifundiste et BRA en décapitalisation qui sont pourtant propriétaires de la terre exploitée. Les membres de la famille réalisent d'autres activités extra-agricoles, comme la vente de services agricoles, l'artisanat et le petit commerce.
La gestion collective des moyens de production a permis de freiner le processus de décapitalisation et le revenu par actif est de 9.000 C$, ce qui situe ce système de production en position intermédiaire entre les deux niveaux de revenu pris en considération. Ces résultats sont plus élevés que pour le BRA en décapitalisation et le système de production minifundiste, mais le RNT/Meq se situe peu au-dessus du niveau de survie (RNT / Meq = 5.500 C$).
| Système de production | % | Population économiquement active |
|---|---|---|
| I : latifundium caféier | 1% | 46 |
| II : fermier entrepreneur | 10% | 465 |
| III : BRA en accumulation | 19% | 885 |
| IV : minifundiste | 20% | 930 |
| V : BRA en décapitalisation | 40% | 1860 |
| VI : location métayage | 10% | 465 |
| Total | 100% | 4.651 |
L'analyse de la rentabilité du travail agricole a été effectuée uniquement pour les systèmes de production qui se trouvent en dessous du N-II, fixé à 20.000 C$ annuel par actif agricole. Les systèmes de production concernés sont le III, IV, V, VI et le cas spécial de la coopérative de production. Parmi les cinq systèmes de production analysés le minifundiste et le BRA en décapitalisation se trouvent en dessous du NS. Ces unités productives ne peuvent pas garantir la survie des noyaux familiaux avec les seules activités productives agricoles et sont obligées à développer une stratégie de pluriactivité.
D'une façon générale, on observe qu'en augmentant la surface (mz/Actif), la rentabilité du travail du système de production augmente aussi. L'explication de ce phénomène peut dériver des caractéristiques périurbaines avec une mise en valeur de toutes les terres agricoles pour des productions avec une valeur ajouté élevée par unité de surface. En même temps, à des niveaux croissants de charges fixes non proportionnels à la surface correspond une augmentation de la rentabilité du travail agricole. Cependant, le facteur de production le plus contraignant pour les petites unités de production familiales est le capital ; en effet soit la terre que la main-d'oeuvre sont à présent disponibles à des prix relativement bas. Cette affirmation est montrée par le recours à parcelles en location et à main oeuvre extérieures presque par tous les systèmes de production.
On retrouve trois types de pluriactivité dans la région, qui correspondent à des objectifs différents: a) Le revenu agricole représente une intégration au revenu extra-agricole (est le cas du système de production latifundiste caféier) ; b) Les revenus extra-agricoles permettent la pérennisation des exploitations agricoles ou peuvent aider un processus d'accumulation lente (les cas des systèmes de production minifundiste et BRA en accumulation) ; c) Les revenus extra-agricoles permettent la survie des unités familiales (il s'agit du système de production BRA en décapitalisation).
Quand on parle de pluriactivité, on se base sur les activités de l'ensemble des membres de la famille, qui participent de manière différente à la formation du RNT. Dans la région de Ticuantepe, le salariat agricole et la vente de services agricoles sont prévalants sur les autres activités extra-agricoles (artisanat, petit commerce, transformation et vente de denrées alimentaires, insertion dans le secteur informel à Managua).
C'est grâce à la pluriactivité que 60% des familles rurales survivent dans la région. Toutes actions de développement identifiées pour les petites unités de production périurbaines doivent prendre en considération l'importance vitale de la pluriactivité dans la structuration des différents systèmes de production.
L'évolution récente du système de production latifundium caféier concerne son insertion directe dans le marché international et le renouvellement partiel des plantations de café. Ce système peut faire face à toutes ses nécessités en utilisant ses propres ressources sans la nécessité d'interventions de l'extérieure. En effet, un renouvellement complet des plantations de café, la production de café organique et une majeure insertion dans le marché international du café, sont les actions qui pourraient augmenter le revenu du système de production.
Le système de production fermier entrepreneur a évolué avec la seule production de cultures de vente. Le renouvellement des plantations d'ananas est fait avec la variété Cayenne Lise, adaptée à l'exportation, mais l'itinéraire technique mis en oeuvre ne permet pas une production de qualité. Les conditions de commercialisation de l'ananas pourraient améliorer avec la réalisation d'un centre de collecte et commercialisation, en association avec autres producteurs d'ananas, mais le vrai défi pour le système est de faire face à la concurrence nationale avec une augmentation de la qualité. Parmi les actions de développement souhaitables, certaines ne sont pas à la portée des producteurs : en particulier l'exonération des droits de douane ou l'amélioration et la réglementation des marchés nationaux les conditions d'accès au marché national et international peuvent être améliorées.
L'élément d'évolution récente plus important pour le système de production BRA en accumulation est l'introduction de l'ananas. Les producteurs possèdent certaines possibilités d'action et d'investissement, en particulier dans l'augmentation des surfaces en ananas et dans l'introduction d'autres cultures pérennes (pitahaya, agrumes) afin d'améliorer la distribution des entrées au courant de l'année. Par contre, les problèmes d'accès au capital sont très forts et du crédit à taux subventionné pourrait faciliter les activités productives agricoles et extra-agricoles et accélérer l'accumulation du système de production.
L'évolution du système de production minifundiste propriétaire est liée aussi à la culture d'ananas. Ses conditions de vie se sont aggravé depuis l'introduction des nouvelles politiques néo-libérales, mais grâce à la pluriactivité le système de production n'est pas rentré dans une phase de décapitalisation. Cependant, en se situant au-dessous du niveau de survie, les systèmes de production ne possèdent pas de ressources propres pour modifier leur structure. Les actions à la portée des producteurs sont une meilleure gestion de la fertilité des sols, un effort pour améliorer les itinéraires techniques et la pluriactivité des membres de la famille. Parmi les interventions de l'extérieur le crédit subventionné permettrait de financer les activités productives agricoles et extra-agricoles et l'accès à nouvelles. Le système de production est parmi les plus vulnérables face à la spéculation immobilière, et la régulation du marché foncier peut diminuer la pression des spéculateurs sur ces producteurs.
L'évolution du système de production BRA en décapitalisation est la vente de partie de ses terres. Le seul moyen de survie est le salariat et la pluriactivité des membres de la famille, plus rentable et moins risquant des activités agricoles. Actuellement, ils cherchent à se spécialiser dans la vente de services agricoles, comme le transport et les labours avec boeufs, mais ils ne disposent pas des capitaux nécessaires à l'achat des animaux et des équipements. Les producteurs pourraient améliorer la gestion de la fertilité de leurs parcelles et les itinéraires techniques des cultures, mais uniquement avec l'introduction de pratiques qui ne demandent pas de nouveaux investissements. Dans le cas d'une disponibilité de trésorerie (bonne récolte ou vente de terre), les actions qui donnent le plus d'espoirs pour l'amélioration des conditions de vie du producteur sont les investissements dans la plantation de petites parcelles d'espèces pérennes, l'augmentation des surfaces cultivées en légumes et l'augmentation des activités extra-agricoles. Les interventions extérieures, qui peuvent améliorer les conditions de vie et de production du système de production, concernent l'accès au crédit, l'assistance technique, la régulation du marché foncier, l'amélioration des conditions d'embauche de salariés agricoles et une amélioration de la sécurité sur la propriété de la terre avec des écritures de propriété individuelles.
Le système de production en métayage et location est caractérisé par un niveau de revenu intermédiaire aux niveaux pris en considération. La disponibilité à bas prix de terre en location a permis à ces producteurs d'augmenter les surfaces exploitées et les revenus, qui pourtant ne sont pas suffisants pour garantir la pérennisation du système. En même temps, la spécialisation dans la vente de services agricoles apporte au système de production des revenus supplémentaires. Même pour ce système de production, les possibilités d'action autonomes sont très limitées, mais l'amélioration de la qualité des légumes produits peut déjà élever le revenu du système. La principale contrainte du système de production est le manque de terre propre. C'est uniquement à travers la création de lignes de crédit à long terme, ou avec des actions de réforme agraire, que l'on peut résoudre ce problème. D'autres actions de développement en dehors de portée des producteurs tournent autour du crédit rural, du marché de la terre et de l'amélioration des conditions d'embauche. Les problématiques de développement pour le système de production se rapprochent beaucoup à celles des deux derniers systèmes de production analysés. Par contre, le meilleur niveau de revenu lui donne plus de chances de continuer dans ses activités agricoles.
La méthodologie utilisée permet l'identification d'actions de développement spécifiques pour chaque système de production, en donnant une majeure attention aux systèmes de production qui se situent en dessous du seuil de reproduction. L'actuelle structure de la propriété de la terre est favorable à un développement des unités productives paysannes. La taille moyenne des exploitations est faible et l'accès facile aux marchés avantage le secteur agricole de la région. Cependant, entre les systèmes de production des petites unités de production familiales, ceux qui permettent un ravitaillement en aliments des villes et un frein à l'exode rural, sont seulement les systèmes de production III, IV et VI qui possèdent des possibilités de développement durable.
Le système de production III (Bénéficiaire de réforme agraire en accumulation) se trouve dans une phase de lente accumulation qui pourrait être accélérée avec un meilleur accès au crédit. L'évolution à moyen terme du système de production tend vers l'adoption d'un système de production de type fermier entrepreneur avec une production agricole diversifiée. Les autres systèmes de production qui possèdent des possibilités de développement sont le système de production IV minifundiste propriétaire et le système de production VI location, métayage. Bien entendu, ces deux systèmes de production ne possèdent pas des moyens autonomes pour améliorer leurs conditions productives et ils se trouvent dans une phase stationnaire qui peut être débloquée seulement avec une intervention extérieure. Le cas spécial de la coopérative de production doit être analysé à part : ses résultats économiques, en se situant entre le niveau de reproduction du système et le niveau de survie, sont assez intéressants et ont permis de freiner le processus de décapitalisation qui a frappé la majeure partie des bénéficiaires de réforme agraire. Pourtant, ce système de production n'est pas représentative pour la région.
Le système de production bénéficiaire de réforme agraire en décapitalisation (système de production V) tend à disparaître à cause des bas revenus qui le caractérisent. La majeure partie de ces producteurs sont en train d'abandonner l'activité agricole pour rechercher de conditions de vie plus acceptables dans les villes. Cependant, les unités de production en dessous du seuil de survie résistent dans les régions périurbaines grâce aux activités extra-agricoles effectuées par les différents membres des familles. Est pour cette raison que une attention particulier doit être donnée à la pluriactivité des membres des petites unités de production familiales. En effet, grâce aux activités extra-agricoles, liées dans la majorité des cas à la proximité des villes, beaucoup d'exploitations destinées à disparaître ont pu survivre et éviter l'exode rural. Toutes actions de développement proposées aux petites unités de production des régions périurbaines doivent prendre en compte l'importance de la pluriactivité pour ce type d'exploitations.
Le Nicaragua retourne à l'actualité en octobre 1996 avec des élections législatives dont le gagnant est une nouvelle alliance de droite. La coalition au pouvoir pendant les six dernières années a gouverné dans le cadre d'un programme de restauration et selon un plan orthodoxe comportant privatisation, dérégulation et libéralisation de l'économie et les conséquences directes de ces politiques amènent une grande partie de la population rurale et urbaine à des conditions de pauvreté extrême. Tous ces dynamiques ne peuvent être imputés uniquement au dernier gouvernement mais il est clair que la stabilité d'un pays ne peut pas être atteinte si la majorité de la population se situe dans une catégorie extrêmement pauvre.
2. Pour obtenir le Revenu Net Total (RNT) on ajoute au RAN les entrées extra-agricoles, comme les apports de familiers travaillant à l'étranger ou les apports dérivant de la pluriactivité des membres de la famille (salariat, artisanat, petit commerce, etc.). Pour comparer les possibilités de reproduction des différentes unités familiales on met en relation le RNT avec le nombre de membres équivalents familiaux, un indicateur qui attribué un poids et coefficient spécifique à chaque membre de la famille, en fonction de son âge et de sa période d'occupation dans les activités productives. L'unité familiale est considérée plus comme une communauté d'intérêts que comme un groupe lié par des relations de parenté simple.
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