
| Agricultural Expansion and Pioneer Settlements in the Humid Tropics (1988) |
| 13. Un exemple de colonisation des terres marginales: le cas du nord-est Ivoirien |
Les initiatives publiques et les nouvelles conditions du développement dans le nord-est
Quoique n'ayant pas été l'objet d'actions spectaculaires, la région a toujours préoccupé les organes de planification qui ont mis au centre de la problématique du développement, la question de la stabilisation de l'agriculture dans la savane.
Au regard de la mentalité de base des populations lobi, cette stabilisation pose de sérieux problèmes que nous tenterons d'analyser dans cette partie de l'étude.
Quelques années après l'indépendance du pays, les services techniques de l'agriculture se sont préoccupés de moderniser et de stabiliser l'agriculture. De 1963 à 1980, deux projets ont vu le jour: l'opération de Varalé au Nord de Bouna et l'opération dite Zone Koladia-Bineda (ZKB) au Sud.
Le secteur pilote de Varalé
C'est en 1963 qu'exécutant sur le terrain les recommandations du Plan concernant la restructuration régionale et la consolidation des pays de savane, le Ministère de l'agriculture a mis en route le projet Varalé. L'objectif est d'exploiter les migrations lobi en provenance de la Haute-Volta.
Conception du Projet. L'opération est agropastorale car les conditions semblent réunies pour sa réussite. Nous avons sur le terrain des paysans courageux, amoureux non seulement de la terre, mais aussi, et cela est assez rare en Côte d'Ivoire, des animaux. Il suffit de parcourir le pays lobi pour s'en rendre compte de par l'extraordinaire fréquence des parcs à bœufs. Il s'agissait donc de créer des exploitations capables d'associer l'élevage et l'agriculture et, du coup, de lancer l'utilisation de la force animale à des fins de production. Le projet pilote reposait sur quatre éléments: le coton, le riz, le stylosanthès et le bœuf. La présence du stylosanthès, légumineuse utilisée comme plante de couverture, marque le souci des responsables du projet de prévenir la dégradation des sols et d'en assurer l'enrichissement. Cette plante entrera plus tard dans d'autres projets destinés aux savanes, notamment dans celui de l'Autorité pour l'aménagement de la vallée du Bandama (AVB).
Mise en route et résultats du projet. Ce groupe n'a plus reçu de financement. Pourtant, les parcelles ont été choisies à l'issue de nombreuses prospections pédologi ques et aménagées. Un centre de dressage des animaux a été installé. Quelques colons lobi ont accepté de participer au projet. Qu'est-ce qui a motivé l'arrêt de ce projet dans lequel beaucoup d'espoirs ont été placés?

Le premier facteur qui a joué négativement est sans doute l'instabilité de la population. Dans ce genre d'opération, c'est bien connu, il faut un minimum d'approvisionnement en force de travail. Le nombre optimal de chefs d'exploitation attendu n'a pas été réuni. D'un autre côté, les paysans locaux n'ont pas adhéré au programme coton qui constituait un volet important du projet.
Le coton a toujours posé un problème dans un milieu marqué par l'instabilité. C'est une culture qui exige assiduité et discipline et qui ne saurait s'accommoder de l'itinérance. Après quelques années d'essai, la Compagnie française de développement des textiles (CFET) s'en est rendu compte.
Mais le coup de grâce a été porté au projet par de graves litiges opposant Koulango et Lobi à propos de l'institution du domaine foncier propre à l'opération.
L'aménagement de la zone Kolodio-Binéda
L'opération Kolodio-Binéda a suscité de grands espoirs après l'échec de l'aménagement du secteur de Valaré. Voyons sa conception et son exécution.
Conception du projet. L'opération ZKB prend comme celle de Varalé, la formule agropastorale. Ses objectifs sont:
(i) préparer les surfaces cultivables localisées après prospection pédologique;
(ii) mettre en place des exploitations intégrant élévage et agriculture;
(iii) canaliser les flux migratoires et fixer les populations;
(iv) mettre en place une véritable action de développement en responsabilisant les chefs d'exploitation.
Dans la pratique, il s'agissait de désengager la zone dense située entre Doropo et Bouna et d'asseoir une agriculture viable sur des terres bonifiées par la généralisation de la rotation incluant le coton. Le projet prévoyait ensuite la création de villages sur lotissement et l'établissement d'un réseau de pistes capables de désenclaver la région.
Mise en route et résultats. Dès septembre 1967, la première piste a été ouverte vers la zone à partir de Bouna. Le réseau de pistes que l'on a prevu ne verra malheureusement pas le jour.
De 1967 à 1968, une mission de prospection a permis de dégager 300 ha de terres favorables à l'agriculture. La MOTORAGRI en a défriché 150. Les plates-formes aménagées revenaient aux chefs d'exploitation régulièrement inscrits.
Malheureusement, le peuplement de la zone n'a pas suivi le plan arrêté. Non seulement il a été lent mais, surtout, de nombreuses défections sont venues affaiblir la capacité des colons à mettre en valeur les parcelles aménagées (tableau 2).
TABLEAU 2. La situation démographique de la zone selon le recensement de 1975
| Nom des villages | Année de création | Population totale | Nombre de familles | Adultes | Enfants d'âge scol. |
| 1) Ondéfidous | 1970 | 1 200 | 103 | 351 | 849 |
| 2) Tessedouo | 1970 | 500 | 45 | 157 | 343 |
| 3) Sepidouo | 1971 | 900 | 80 | 245 | 655 |
| 3) Katiédouo | 1972 | 250 | 25 | 90 | 160 |
| 5) Sayalédouo | 1972 | 177 | 60 | 67 | 110 |
| Total | 1975 | 3027 | 313 | 910 | 2117 |
| Totala | 1984 | 2585 | 282 | 802 | 1929 |
aNotre enquête de septembre 1984.
Les résultats enregistrés par le projet appellent plusieurs remarques:
(i) Seuls cinq villages ont pu être créés de 1970 à 1972; c'est le signe que l'approvisionnement humain du projet ne s'est pas réalisé comme prévu. On constate d'un autre côté que l'évolution démographique des villages n'est pas régulière. En 1975, seul Ondéfidouo se présente comme la plus importante localité de la zone.
(ii) Cette situation va naturellement avoir une influence néfaste sur la capacité de mise en culture des parcelles cédées par le projet. La situation devient encore plus préoccupante au regard des chiffres d'aujourd'hui, qui montrent que la population a diminué à la suite des départs vers le Sud. De nombreuses platesformes sont abandonnées à la brousse autour des principaux villages.
(iii) Sur le plan purement agricole, les paysans n'ont pas adopté le système cultural moderne intégrant l'élevage, le riz et le stylosanthès. Ils sont retournés à la culture de l'igname qui, comme nous l'avons souligné, a l'inconvénient d'exiger constamment des sols neufs.
Au total, le projet est bloqué du fait de la faible intégration des populations et de l'insuffisance de financement. L'équipement socio-collectif est particulièrement défaillant. A Ondéfidouo, une équipe de volontaires allemands apporte des soins de santé aux populations mais cela n'est guère suffisant par rapport aux besoins.