
| 02. Impasses et succès: les conditions historiques du déclin de la mortalité maternelle |
Il est plus difficile dobtenir des séries chronologiques sur la mortalité maternelle dans les pays en développement quen Occident (Figure 6). Il ny a pratiquement pas dinformation sur lévolution à long terme dans les pays dAfrique. Il y a un peu plus dinformation dans les pays de lAmérique Latine au moins durant la deuxième moitié du XXème siècle. Les réductions les plus précoces et les plus importantes ont été obtenues là où les services de santé étaient bien organisés et accessibles, dans les pays comme Cuba et le Costa Rica. Pour la plupart des pays dAmérique Latine, les séries sont de fiabilité douteuse. Elles montrent des réductions plus lentes et plus tardives et les niveaux stagnent entre 100 et 200 encore aujourdhui. Ces niveaux élevés de mortalité persistants semblent être liés à des inégalités sociales dans laccès à des soins de qualité renforcées par une législation qui limite laccès à des avortements sans risque (Mora & Yunes 1993, Paxman 1993, Rendon et al. 1993).
Les données historiques dans les pays les plus pauvres de lAsie, comme le Laos ou le Cambodge, sont rares - à lexception notable du Sri Lanka. Au Sri Lanka, lenregistrement des naissances et des décès est devenu obligatoire depuis 1897, et le Sri Lanka présente une des séries chronologiques les mieux documentées des pays en développement.
Le peu dinformation quil y a confirme en quelque sorte limportance de linformation et de son utilisation; les soins à laccouchement par des professionnels qui sont responsables et redevables; et une stratégie pour garantir laccès à de tels services professionnels. Il y a deux types de preuve: une preuve négative et une preuve positive.

Figure 6. La chute de la mortalité
maternelle après la deuxième guerre mondiale
La transition économique en Mongolie, par exemple, a mené à la fermeture de maternités, la réduction des budgets pour les transports durgences et lamenuisement des fournitures hospitalières. Les ratios de mortalité maternelle ont répondu rapidement à lécroulement des services et ont grimpé de 120 en 1991 à 210 en 1994 (EA2RS 1996). Un peu de la même façon, en Irak, les sanctions ont sévèrement mis à mal les services de santé qui fonctionnaient bien auparavant et les ratios de mortalité maternelle ont augmenté de 50 en 1989 à 117 en 1997 et même jusquà 294 dans la partie centrale et sud de lIrak (UNICEF 1998).
Mais il y a aussi des exemples qui confirment que la combinaison dune stratégie de professionnalisation des soins à laccouchement avec un engagement public résolu produit des effets (Figure 7). Au Sri Lanka les niveaux de mortalité maternelle, accentués encore par des épidémies de malaria, sont restés bien au-dessus de 1.500 durant la première moitié du XXème siècle (malgré 20 ans de soins prénatals). Et puis, vers 1947 ils ont commencé à chuter «closely [following] the development of facilities for health care in the country» (Seneviratne & Rajapaksa, 2000). Le réseau des structures de santé était supervisé en 1960 par un comité spécial engagé pour mener des enquêtes autour des décès maternels, alors quau même moment des organisations professionnelles étaient impliquées dans létablissement de formation et de liens de services. Ceci a amené la mortalité maternelle quelque part entre 80 et 100 dès 1975.
La Malaisie et la Thaïlande sont des exemples de la façon dont on peut encore faire mieux.
En Malaisie la mortalité maternelle était entre 120-200 dans les années 1970 - léquivalent du Royaume-Uni et les Etats-Unis juste après la deuxième guerre mondiale (Leng 1990). Dans les années 1980, des centres daccouchements à bas risques ont été créé, soutenus par des soins de référence de bonne qualité, tous avec un programme dassurance de qualité intensif et à linitiative des autorités du secteur public (Koblinsky et al . 1999). En 1991, la Malaisie a introduit les enquêtes confidentielles (Suleiman et al. 1999). Et ceci a diminué la mortalité maternelle jusquà 60-80 dans les années 1990 et même jusquautour de 20 en 1995.
Jusque dans les années 1960, la Thaïlande avait des niveaux de
mortalité maternelle au-dessus de 400, léquivalent du Royaume-Uni dans les
années 1900 ou des Etats-Unis en 1939. De 1961 à 1976, les trois premiers plans
sanitaires ont donné priorité à la formation du personnel
paramédical.

Figure 7. Lévolution de
la mortalité maternelle en Malaisie, au Sri Lanka et en Thaïlande
Pendant les années 1960 on a certifié 7.191 sages-femmes, le double de la décade précédente. Graduellement les accoucheuses traditionnelles ont été remplacées par des sages-femmes qualifiées au niveau des villages. La mortalité a diminué de moitié atteignant en 1970 un niveau entre 200 et 250. Durant les années 1970, lenregistrement des sages-femmes sest intensifié: 18.314 nouvelles inscriptions. Les sages-femmes sont devenues une figure clé dans beaucoup de villages: ce fut la période de gloire des sages-femmes Thaï comme personnalités respectées dans les villages et avec un très haut niveau destime de soi professionnel et social. Ce fut aussi une stratégie efficace: la mortalité a chuté régulièrement jusquà 98 et a rattrapé le niveau du Sri Lanka en 1980 (Wibulpolprasert 2000).
Le quatrième et le cinquième plan sanitaire ont alors mis laccent sur le renforcement et léquipement des hôpitaux de district. En 10 ans, de 1977 à 1987, le nombre de lits dans les petits hôpitaux communautaires a quadruplé de 2.540 à 10.800. Le nombre de médecins dans ces districts est passé de quelques centaines à 1.339. En 1985, la mortalité était à nouveau réduite de moitié et atteignait 42 morts maternelles pour 100.000 naissances vivantes. En 1990, elle a diminuée à 25 et en 1995 à 11 pour 100.000 naissances vivantes - lenvers de la médaille étant une médicalisation impressionnante: 28% des accouchées ont subi une césarienne.
La volonté politique et lengagement des ministères de santé publique dorganiser une assistance professionnelle aux accouchements montrent clairement que cela fonctionne. Ceci, cependant, nest pas ce qui sest passé dans beaucoup de pays pauvres. Apparemment, les obstacles auxquels ils font face ne sont pas réellement différents de ceux qui ont retardé la réduction de la mortalité maternelle dans beaucoup de pays occidentaux durant la première moitié du XXème siècle, y compris leffroyable mauvaise qualité de soins quon observe parfois dans des hôpitaux (Prual et al . 2000).