| Le Courrier ACP - No. 172 - Désertification - Reportages Uinée - Republique Dominicaine - Salomon (Commission Européenne, Novembre-Décembre 1998, 120 pages) |
| Reportage |
«Pour soigner la démocratie, il faut plus de démocratie!»
Seul ministre d'un pays ACP ayant la Convention qui lie l'Europe et son pays pour attribution essentielle, Max Puig fait partie de ce que l'on pourrait aisément appeler le «cercle des très proches» du Président Fernández. A l'instar de celui-ci et de la grande majorité du gouvernement élu en mai 1996, le sociologue de formation est membre du PLD. Partido de la Liberación Dominicana. Nous lui avons demandé tout d'abord d'évoquer ta modernisation de l'Etat opérée depuis quelques temps par le gouvernement et partie importante du Programme indicatif national du 8ème FED.

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La République Dominicaine doit construire un
Etat qui soit démocratique et moderne à la fois pour relever le défi du
développement mais aussi profiter des opportunités qui s'offrent au pays
dans le paysage mondial contemporain. Un Etat plus moderne et plus démocratique
est le seul moyen de satisfaire les besoins de notre population. Jusqu'à
présent, le système politique dominicain a toujours été un système politique
autoritaire, paternaliste, centralisateur dans lequel les populations ont été
exclues, non seulement quant aux bénéfices mais également quant à la capacité de
décision. Tout ce qui était décidé par le passé ne profitait qu'à une
partie fort réduite de la population. Nous avons donc besoin d'un Etat qui
prenne en compte les points de vue et les intérêts du plus grand nombre et qui
soit en même temps plus efficace et plus efficient. Certains ont tenté de
construire un Etat plus moderne par des voies autoritaires; d'autres ont
voulu mettre sur pied un Etat démocratique sans moderniser leur pays. Nous
pensons quant à nous que l'on ne peut pas dissocier les deux
concepts.
La République Dominicaine d'il y a 50 ans était une société rurale avec des contacts limités avec l'extérieur, avec une population peu instruite et peu informée. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. 60 % des Dominicains vivent en ville, nous avons des contacts croissants avec l'extérieur, nous recevons 2,5 millions de visiteurs chaque année et il y a à peu près un million de Dominicains qui vivent à l'étranger. Des changements importants se sont produits dans la structure économique et sociale du pays. Toutefois, le système politique ne s'est pas transformé au même rythme que l'économie et que la société elle-même. C'est un effort important qu'il faut réaliser maintenant pour le renforcement des structures politiques. C'est la construction d'une nouvelle «institutionnalité» démocratique qui permette la participation réelle à tous les plans de couches de plus en plus nombreuses de la société.
· La nouvelle législature, à majorité PRD (opposition), sera investie de ses pouvoirs au mois d'août, ce qui constitue bien entendu une nouvelle donne de taille sur l'échiquier politique dominicain. Comment percevez-vous celle-ci dans le cadre des réformes entreprises par le gouvernement?
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Le monde est en train de changer à une
vitesse fabuleuse. Nos pays doivent donc se donner les moyens pour répondre à
cette nouvelle réalité. Certaines réformes économiques ont été entreprises à
cette fin au cours des années 90 en République Dominicaine. On ne peut pas dire
cependant que le pays soit prêt à assumer tous les défis du contexte
international, qu'il ait la capacité à exporter des bons produits et à être
compétitif sur les marchés internationaux. Et cela car la réforme de certains
éléments essentiels n'a pas encore abouti, comme par exemple la structure
de l'appareil administratif, le système des impôts, ou celui des garanties
et des droits du citoyen. Nous n'avons pas encore réussi à construire un
Etat de droit dans lequel des institutions solides peuvent garantir qu'il
n'y aura pas un retour en arrière.
C'est un effort quotidien de toute la nation de construire cette capacité à vivre en société démocratique. Le gouvernement est quant à lui engagé de façon très ferme dans cette voie. A ce titre, nous avons fait un énorme pas en avant en 1996 et 1998 en mettant sur pied des élections respectivement présidentielles et législatives reconnues par tous les acteurs sociaux comme honnêtes. Que le résultat de mai dernier n'ait pas été le plus favorable au gouvernement est moins important que le fait que ces élections aient permis d'avancer dans la construction démocratique. Maintenant, dans ce cadre, il est clair que c'est à chaque acteur d'agir de façon responsable. C'est valable et pour le gouvernement, et pour l'opposition, et pour la société civile. J'espère, au même titre que tout le gouvernement, que tous les acteurs ont conscience de cette opportunité que l'on ne peut laisser passer et agiront en conséquence. La démocratisation du pays est l'affaire de tous. Gouvernement et opposition se doivent donc de travailler ensemble et d'établir un agenda national à long terme, dans le dialogue. C'est d'ailleurs ce qu'a voulu faire le Président Fernandez en entamant un processus de dialogue national pendant des mois avec des centaines de milliers de personnes, pour arriver à certaines conclusions. Si celles-ci se sont déjà traduites dans des décisions gouvernementales, elles sont également très importantes pour la construction de l'agenda national, notamment législatif. La nouvelle législature devra en tenir compte.
· Vous avez cité les récentes élections législatives, pour la première fois dans l'histoire de la République Dominicaine séparées de la présidentielle. Or, outre d'avoir vu la victoire du PRD et la défaite de votre parti, elles furent surtout marquées par un taux fort élevé d'abstention. Est-ce à dire que le citoyen dominicain n'a pas compris l'intérêt de séparer les élections, qu'il ne cautionne pas ce nouveau système ou bien encore a-t-il voulu exprimer un certain désintérêt pour la politique?
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S'il faut souligner que ces élections
furent un grand succès car non contestées, il est vrai qu'elles ont
constitué par ailleurs un sérieux signal d'alarme puisque la moitié des
électeurs n'est pas venue voter. Or, les électeurs dominicains l'ont
toujours fait auparavant, même quand il y avait des complications énormes. Le
taux de participation, qui jusqu'alors a toujours été supérieur à 70 %,
n'a cette fois-ci pas franchi la barre des 50 %. De plus, les premières
analyses signalent que l'abstention a été particulièrement forte chez les
femmes et chez les jeunes et une analyse plus poussée montre que
l'abstention a été plus forte dans les villes que dans les provinces à
prédominance rurale. C'est d'autant plus grave que d'un point de
vue sociologique, on sait pertinemment que le niveau d'information et
d'instruction est plus élevé dans les premières. Il y a donc de quoi se
préoccuper. Maintenant quelles en sont les raisons? Je crois que certains ont
sous-estime la question en disant qu'à Santo Domingo par exemple, il avait
beaucoup plu, ou que le système électoral est compliqué. Ce sont là plus des
justifications que des explications. D'autres ont avancé que dans tous les
pays du monde c'était la même chose, que les élections opérées à la moitié
d'un mandat sont toujours moins suivies, etc. Au-delà de ces explications,
je pense qu'il faut se demander si le citoyen n'a pas commencé à
manifester un certain désintérêt pour la politique et pour ceux qui
l'incarnent, et même une certaine méfiance envers tous les acteurs
politiques. De ce point de vue là, je crois qu'il n'est pas faux de
prétendre qu'avec un taux d'abstention aussi élevé, tous les partis
ont perdu les élections.
Comment dès lors y remédier?
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Il n'y a qu'une seule façon: pour
soigner la démocratie, il faut plus de démocratie! Si les gens se méfient des
instruments démocratiques qui sont à leur disposition, c'est parce que
ceux-ci sont insuffisants et/ou inadéquats. Certaines personnes pensent aussi
qu'il ne faut pas séparer les élections. Alors que je soutiens pour ma part
qu'il faut les séparer davantage. Par exemple, en mai, on pouvait voter
pour une liste municipale et une liste législative. Mais toutes deux étaient des
listes bloquées. On votait pour les maires de chaque ville et tous les
conseillers municipaux étaient dans une liste bloquée. Pareil pour la liste
législative dans laquelle participaient ensemble les candidats sénateurs de
province et la liste des députés et on ne pouvait pas changer la liste. Il faut
affiner ce système, le perfectionner et offrir plus de possibilités au
citoyen.
· Si le citoyen demande plus de démocratie, il demande tout autant une amélioration de ses conditions de vie et une plus grande répartition des revenus. Quelle sont dès lors les priorités gouvernementales pour répondre à ce souhait, notamment en terme budgétaire?
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Première chose, il est indiscutable que
l'on ne peut avoir de réduction de la pauvreté s'il n'y a pas de
croissance. Vous me direz bien évidemment que la croissance n'est pas
suffisante et j'en suis bien conscient... Deuxièmement, le gouvernement
conçoit d'utiliser le budget comme un instrument de développement. comme un
outil de solidarité sociale, comme un mécanisme de redistribution des revenus
(je tiens à préciser à ce propos que depuis 1996, le gouvernement respecte pour
la première fois le budget et les dispositions constitutionnelles quant au
délais de présentation du budget devant les chambres). Pour arriver à cette fin,
la priorité est donnée aux Dominicains les moins favorisés. Les dépenses
sociales (santé, éducation) constituent dès lors nos préoccupations
fondamentales.
Mais attention! Pendant de nombreuses années, les dépenses en bien de capital, en construction, en infrastructures ont été très importantes, ce qui a doté le pays d'infrastructures relativement supérieures à d'autres Etats à économie et à population comparables. Mais cela s'est fait aux dépens d'autres postes budgétaires. Ceux-là ont été délaissés, dont par exemple ceux destinés à la rétribution des fonctionnaires publics, ce qui a eu comme conséquence que la corruption est devenue un cancer qui a affecté le corps de la nation. Avant d'octroyer un budget aux secteurs sociaux, il fallait donc d'abord éliminer les racines de la corruption, ou du moins d'une partie d'entre elles, c'est-à-dire intervenir au niveau des salaires - trop bas - des fonctionnaires. C'est pourquoi une des premières mesures de l'actuel gouvernement fut d'augmenter les salaires de tout le service public et, en même temps, de développer toute une série de mesures contre la corruption telles que la création de comités d'éthique au sein de chaque ministère, et à tous les échelons. Cela explique que si les dépenses sociales sont l'instrument fondamental pour réduire les déséquilibres dans la société, le gouvernement n'a pu les faire comme il l'entendait dans la mesure où il fallait d'abord réduire la corruption.
· Qui dit dépenses, dit recettes. Comment le gouvernement entrevoit-il d'élargir la base fiscale, qui plus est lorsque le PRD affirme haut et fort qu'il s'opposera à tout nouvel impôt?
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La République Dominicaine est un pays où on
paye peu d'impôts (la base d'imposition est de 14 %). Mais c'est
un cercle vicieux bien connu: on ne paye pas parce que l'Etat ne fait rien;
parce que l'argent est englué par la corruption, et comme il n'a pas
d'argent, l'Etat ne peut rien faire... A part cette question des
impôts, il est un fait indéniable: Les entrées fiscales ont beaucoup augmenté
depuis deux ans car la gestion a été bien plus honnête que par le passé, et cela
depuis que l'on s'est attaqué fermement à la corruption. Il
n'empêche que l'Etat dominicain n'a pas encore les moyens
suffisants pour faire face au niveau de pauvreté qui existe dans le pays et que
nul ne peut nier.
· Il est un autre écueil au développement auquel le gouvernement doit faire impérativement face, c'est la très grave crise énergétique qui perdure dans le pays?
- Le gouvernement a affirmé qu'il était pour la participation du secteur privé dans les entreprises publiques. La participation est la forme dominicaine de la privatisation. Mais cela prend du temps. Le Président Fernandez est venu lui-même devant le Congrès (alors qu'il n'en est pas obligé) pour défendre un projet de loi en la matière, et celle-ci fut votée. Le système électrique fonctionnant très mal depuis trente ans et continuant à se détériorer, le gouvernement, en attendant la privatisation, a investi directement dans le secteur. Il ne voulait pas le faire au début pour ne pas aller à l'encontre de la participation mais comme celle-ci prenait trop de temps, il a fait ce qu'il fallait pour augmenter la capacité de l'entreprise électrique d'Etat. A l'heure actuelle, la situation est bien plus favorable qu'il y a deux ans.

Aussi, il faut bien savoir que l'on ne peut prétendre à être compétitif, à vouloir produire et exporter plus, sans électricité, ou du moins avec une électricité chère.
· Le gouvernement s'est également lancé dans un grand programme d'intégration régionale. Des accords de libre échange sont je crois sur le point d'être négociés tant avec le Caricom qu'avec les pays d'Amérique centrale?
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Je tiens à préciser avant toute chose que
pour notre pays, Lomé a signifié l'ouverture sur le monde. Quand la
République Dominicaine est devenue partie des accords de Lomé, nous avons
énormément gagné. Car ce sont les portes non seulement de l'Europe, mais
aussi de tous les pays ACP qui se sont ouvertes à nous. Et parmi ces derniers,
les portes de ses voisins les plus proches, à savoir les pays du Caricom et
Haïti. C'est en partie grâce à cela que la République Dominicaine peut
discuter aujourd'hui de l'établissement d'un traité de libre
commerce avec les premiers, de la même manière qu'elle l'a fait avec
les pays d'Amérique centrale. De façon plus générale, le but est de
proposer une alliance stratégique entre la Caraïbe et l'Amérique centrale
pour être mieux situé face aux défis du monde contemporain.
Ceci dit, nous sommes face à un dilemme: nous avons une relation culturelle historique avec l'Amérique latine, et donc l'Amérique centrale, et nous entretenons une excellente relation avec les Caraïbes, surtout depuis Lomé. Mais nous ne pouvons pas «se marier avec tout le monde»... Ce que l'on voudrait, c'est avoir des bonnes relations avec les deux parties. C'est pour cela que nous avons opté pour une intégration qui ne soit pas complète.
A plus long terme, nous voudrions faire une grande Caraïbes et
servir de charnière entre les deux parties, et pourquoi pas, entre le Nord et le
Sud du continent. Il n'y a pas là uniquement un intérêt économique, mais
plus une motivation politique, c'est-à-dire sortir au maximum de
l'isolement. 1
Interview réalisée par
T.G.