Les exportateurs d'Afrique de l'ouest se regroupent et agissent, vol.3 - n°1. (Reseau de l'entreprise en Afrique de l'Ouest, 1995, 10 p.)
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Par Ken Ofori-Atta, Réseau de l'Entreprise en Afrique de l'Ouest

L'éditorial suivant est extrait du discours prononcé par Mr Ofori-Atta à l'occasion du séminaire de la Banque Mondiale sur la Reprise de la Croissance du secteur privé en Afrique, qui a eu lieu à Nairobi en décembre 1994 (voir article en page 6).

Mr le Vice-Président pour l'Afrique de la Banque Mondiale, chers honorables collègues du secteur privé africain, c'est un grand plaisir pour moi d'être parmi vous aujourd'hui à l'occasion de cette conférence de la Banque Mondiale. Je vous présente mes respectueuses salutations au nom des membres du Réseau des Entreprises de l'Afrique de l'Ouest et de la nouvelle génération d'entrepreneurs, dont je fais partie et qui a crée cette association. L'Afrique aujourd'hui est à la croisée des chemins:

1. L'Afrique doit créer son capital humain et ses entrepreneurs
2. L'Afrique doit soutenir ce capital humain avec des moyens financiers appropries;
3. L'Afrique doit être compétitive, et
4. L'Afrique doit être aidée par un environnement sain et une bonne gouvernance.

Est-ce que cette responsabilité doit relever uniquement des Gouvernements africains? Vous les multilatéraux, et nous, secteur privé, ne devons pas laisser cette responsabilité aux seuls gouvernements. Avec une population qui atteindra bientôt le milliard d'individus, l'Afrique ne doit pas être oubliée. Le monde doit choisir entre dépenser de l'agent pour mettre fin aux conflits et à l'instabilité ou enrayer cette crise en dépensant de l'argent pour créer un partenariat avec des africains par le biais de leur secteur privé.

La Banque Mondiale a le devoir de promouvoir le développement dans les pays membres. Plus de trente pays africains ont participé à des programmes d'ajustement structurel, une première étape nécessaire pour discipliner les gouvernements et créer des économies de marché. Dans l'ensemble la Banque a fait des progrès en travaillant avec les gouvernements sur les programmes d'ajustement. Cependant, soudainement, il semble que l'on marque le pas: les taux de croissance déclinent l'inflation vacille, les privatisations se ralentissent et la part des structures publiques dans l'octroi de crédits bancaires augmente. En même temps, le secteur privé a de moins en moins de recours possible et bien peu d'alliés déclarés. L'ironie veut que la Banque Mondiale ait bien identifié le secteur privé comme le moteur du développement de nos économies, compte tenu de ses évaluations des contributions économiques de différents types d'entreprises. Les recherches ont aussi conclu que le facteur limitant d'une croissance durable n'est pas le manque d'entrepreneurs en Afrique.

Le secteur privé reste "l'ingrédient" le plus important pour une croissance durable : la Banque le sait, nous, dans le secteur privé le croyons, et même les gouvernements ne cessent de l'affirmer. Pourtant, les multilatéraux trouvent bien difficile d'engager un dialogue direct avec le secteur privé. Est-ce dû à une crainte des gouvernements africains? Est-ce un manque de confiance envers le secteur privé africain? Ou, est-ce seulement la crainte de créer des Fords, des Rockfellers ou des Bill Gates africains? Pour nous qui sommes dans le secteur privé, cette attitude est embarrassante, parce qu'il a été clairement démontré à travers le monde qu'un développement durable n'est possible que lorsqu'un partenariat réel existe entre le Gouvernement et le secteur privé, avec un soutien des agences de coopération multilatérales et bilatérales.

Des programmes d'ajustements qui existent ont été mis en place entre les Gouvernements et la Banque. Leur succès a été limité. Au Ghana, bien que le gouvernement et la Banque aient réussi à arrêter la chute libre de l'économie dans les années 80, aujourd'hui, l'économie ghanéenne est encore chancelante. La croissance induite par le secteur public est faible et on a fait appel au secteur privé pour prendre la relève, pourtant la stratégie accélérée de la croissance proclamée au Ghana il y a quelques années ne prévoyait aucun programme sous la direction du secteur privé. Comment pouvaient-t-ils attendre de nous que nous participions au développement de la croissance?

CAPACITÉ

On prétend dans certains cercles que l'Afrique n'a pas les ressources humaines pour jouer ce rôle. La réponse est simple: en Afrique, les gens les plus intelligents ne finissent pas toujours dans le Service Public. La Banque a eu quelques succès, en travaillant avec les quelques politiciens disciplinés et les fonctionnaires bien formés. Je vous prie de croire qu'il a plus de gens qualifiés dans le secteur privé et que la Banque aurait certainement obtenu de meilleurs résultats si elle avait travaillé avec nous. Plus sérieusement, je crois qu'à tout le moins, l'Afrique dispose d'une masse importante de capacités qui permettrait de jouer un rôle de catalyseur à l'égard d'autres entrepreneurs."

Permettez moi de vous faire part du cas de ma génération: des entrepreneurs âgés de 24 à 50 ans. Nous avons quitté l'Afrique dans les années soixante dix et quatre vingt pour poursuivre nos études et rechercher des opportunités. Ce groupe a reçu une bonne formation et est employé par les meilleures entreprises américaines et européennes, à Wall Street et à la Banque Mondiale. Les membres de ma génération ont "en horreur" l'absence d'une procédure appropriée, et ont un seuil de tolérance peu élevé à l'égard d'Etats coercitifs, ils exigent un minimum de gouvernance, ils ne sont pas à la recherche de rentes mais ont besoin d'avoir un minimum de visibilité pour rechercher des opportunités. C'est dans cette génération que se trouvent les futurs dirigeants de l'Afrique. Nous sommes prêts à signer un contrat de performance avec la Banque pour peu qu'on nous offre une petite place autour de la table. Néanmoins, les gouvernements ne tiennent pas particulièrement à nous avoir à leur côté, et les programmes de formation et de "capacity building" de la banque ne se sont pas spécialement intéressé à eux. Que pouvons-nous faire pour attirer de nouveau ces gens et qu'est ce qui les attend si ils reviennent?

Au Ghana, un candidat au retour doit faire face, dans une économie où le crédit n'existe pas, à de lourds investissements pour acheter une voiture, un logement pour payer des frais d'écolage et faire face à ses nouvelles responsabilités à l'égard de la famille élargie. Il n'a pas de garanties pour obtenir un financement local pour démarrer une affaire. Les institutions financières internationales, telles que la SFI, CDC, Proparco, DEG etc... sont typiquement des fonds destinés à de nouveaux projets ou à des extensions d'hommes d'affaires déjà installés. Ils ne sont pas destinés aux candidats au retour.

Personnellement, j'ai 35 ans, je me situe tout juste au milieu de cette génération. J'ai quitté le Ghana en 1980, j'ai obtenu une maîtrise à l'université de Columbia un diplôme de management de l'Université de Yale et j'ai travaillé pendant quatre ans à Wall Street. Je suis rentré au Ghana en 1990 lors de la mise en place de la Bourse avec l'espoir de monter une compagnie d'investissement bancaire. Par chance, un ami de Yale était déjà rentré, ensemble on a fait équipe. Les banques n'étaient pas prêtes à financer notre projet, et les institutions financière n'étaient pas non plus prêtes à prendre le risque. La situation n'était pas complètement sombre car finalement les institutions financières étrangères ont pris plaisir à parler avec nous. Elles ont bien vu que le Programme de redressement Economique du Ghana pouvait marcher si des gens comme nous revenaient au pays. C'était bien agréable mais ces beaux discours ne nous rien apporté de concret.

Finalement, le CEO, une des nouvelles banques, encouragea une Maison de Crédit à nous prêter 25000 dollars sur la base d'un crédit à 90 jours: un capital à court terme pour un projet à long terme. Nous l'avons accepté. C'était il y a quatre ans et nous sommes bien contents d'avoir décidé de retourner chez nous. Les principales réalisations de notre entreprise, la Data bank, sont la création des premiers indices pour la Bourse du Ghana et la publication des premiers rapports de recherches sur les échanges, le lancement de nos services de courtiers en 1994 avec le lancement d'un consortium des plus prestigieux fonds d'Europe et des Etats Unis afin de privatiser des parts des autorités du Ghana dans sept entreprises cotées en bourse pour un montant de 25 millions de dollars; en établissant des relations avec une banque commerciale internationale. Notre personnel se compose de 22 ghanéens et américains ayant le savoir faire. Nous avons financé un MBA à Yale pour l'un de nos membres et avons ouvert un bureau de courtier au Ghana, en dehors d'Accra.

La morale de mon histoire c'est que nous avons eu de la chance avec ces 25000 dollars payés très chers. Néanmoins, nous ne devrions pas compter sur la chance pour décider du destin des entrepreneurs. Nous devrions diriger nos ressources humaines et les soutenir d'une manière plus appropriée. La Banque devrait encourager de nouveaux entrepreneurs en soutenant plus activement le secteur privé, en augmentant les services financiers qui les soutiendraient et en développant un programme original pour faire revenir cette génération au pays. Le Réseau de l'Entreprise en Afrique de l'Ouest est une des branches représentatives de ce mouvement.

UNE NOUVELLE APPROCHE

La nouvelle phase de l'ajustement structurel pour la seconde moitié des années 90 doit nécessairement mettre l'accent sur le secteur privé. Nous, secteur privé, souhaitons travailler avec la Banque, mais nous avons besoin d'y être incité par des financements appropriés. La Banque doit financer exclusivement les gouvernements. Donnez nous une chance d'avoir accès aux milliards de dollars de nos gouvernements et ensemble, secteur privé et autorités nous unirons nos efforts pour faire en sorte que tout financement de votre part à l'avenir soit efficace.

FINANCEMENT

Le financement du secteur privé africain nécessite une nouvelle approche. Le secteur privé doit avoir accès au capital approprié ainsi qu'aux taux internationaux préférentiels offerts à nos gouvernements;

- Les fonds à long et moyen terme devraient être accessibles au secteur privé par le biais des marchés des capitaux et des fonds d'investissement - de tels fonds sont facilement déboursables et leurs performances sont mesurables.

- Des bourses des valeurs devraient être mises en place. Elles ne constituent pas seulement des institutions tangibles et physiques mais le début de la reconstruction d'un état d'esprit qui encourage la mobilisation de l'épargne domestique et permet de capter les soixante millions ou plus de dollars des nouveaux marchés financiers qui sont ici.

- Les sociétés d'investissement, les sociétés de capital risque, les discount house et toute une famille d'institutions financières non bancaires devraient être diffusées afin que les marchés financiers aident nos entrepreneurs, comme cela a été le cas en Asie.

CONCLUSION

Nous, entrepreneurs privés, sommes ici à Nairobi ce qui représente un coût considérable pour nos affaires - certains d'entre nous doivent être absent de chez eux une semaine entière pour assister à ce séminaire. Cependant, nous avons choisi d'être ici, dans l'espoir que la Banque Mondiale pour une fois a décidé de nous écouter et non de nous convaincre de l'adhésion de nos gouvernements à leurs programmes. Nous cohabitons avec nos gouvernements chaque jour et nous savons qu'ils ne vous parlent pas de leur double langage à l'égard du secteur privé et leurs craintes de voir un secteur privé devenir indépendant et en pleine croissance. De plus, nous sommes venus à Nairobi car nous portions certains espoirs;

- qu'un nouveau partenariat va émerger entre le secteur privé, nos gouvernements et la Banque Mondiale pour lequel le secteur privé est considéré comme un partenaire dans le dialogue politique et non seulement des personnes ressources

- qu'un nouveau forum va émerger qui permettra au secteur privé de se mettre en compétition avec les gouvernements pour avoir accès aux ressources bancaires

- que des programmes seront établis pour attirer nos frères et nos soeurs d'Occident

- que des incitations seront mises en place pour développer de nouveaux entrepreneurs, spécialement des producteurs formés, connaissant les nouvelles technologies, capables de s'adapter aux changements et d'étendre la chaîne de production à la transformation agro-alimentaire

- qu'une structure de marchés de capitaux sera établie dans nos pays, en même temps qu'une gamme de fonds d'investissement, de sociétés de leasing etc. Ceci comprendra des fonds spécifiques régionaux et nationaux spécifiques par secteur avec des garanties de la Banque d'apporter le capital risque pour le développement

- et, enfin, que nous serons partie prenante d'une intégration économique régionale telle que la CDEAO, COMESA et SADOC et que la Banque apportera son soutien à des groupes d'entrepreneurs tels que le Réseau de l'Entreprise en Afrique de l'Ouest qui surmonte les clivages politiques entre les pays anglophones et francophones;

La Banque a suffisamment aidé les gouvernements. Elle a ainsi donné aux gouvernements trop de pouvoir et de crédit. La suspicion historique et le manque de confiance entre le secteur public et le secteur privé a considérablement gêné la capacité des gouvernements à gérer le développement du secteur privé. La Banque ne peut pas continuer de demander sans arrêt aux gouvernements africains de "laisser" le secteur privé participer au développement économique de l'Afrique. Le secteur privé est le chaînon manquant et doit être directement engagé. La Banque sera plus efficace si les gouvernements savent qu'elle a toujours l'alternative d'utiliser le secteur privé pour remplir son mandat de développement économique en Afrique.

Je vous supplie durant ces deux jours d'être aussi francs et brutaux que possible, de nous défier d'être créatifs, d'être préparés à tout apprendre de nous et à établir un nouveau contrat à l'avenir avec le secteur privé. Aussi devriez vous, vous représentants de la Banque qui avez des doutes, vous référer, s'il vous plaît à l'article V du traité IDA section 2 et vous en inspirer, parce qu'elle contient ce que je considère comme le mandat univoque des interventions directes de la Banque sur l'entreprise privée.

Nous, secteur privé, nous engageons à vous offrir une opportunité de partenariat avec le meilleur outil de croissance (le secteur privé) pour amener le développement de l'Afrique à sa juste valeur. C'est cet espoir pour la prospérité économique de nos peuples qui a motivé notre présence aujourd'hui.

Nous vous engageons à travailler avec nous. Nous, membres du réseau de l'Entreprise en Afrique de l'Ouest et le secteur privé en général souhaitons vivement cette collaboration. Nous espérons que vous, à la Banque mondiale, aurez le courage de vous lancer dans cette aventure, en route vers un nouveau millénaire de réelle croissance économique et de prospérité pour l'Afrique.


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