| Parole à l'Afrique - No. 1 (NGLS, 1992, 193 p.) |
Siméon Musengimana
interviewé par
Entwicklung Développement (ED)
ED: Officiellement l'ADRI (Action pour le développement rural intégré) a vu le jour en 1985. En réalité, elle est le fruit d'une longue gestation. Tout a commencé en 1979, à Kabaya, une petite localité située au nord du pays "des mille collines", quand les villageois virent arriver un jeune étudiant revenu au pays pour contribuer au développement de leur communauté...
Musengimana: Concrètement, je me suis installé auprès des gens à Kabaya. J'ai partagé avec eux leur vie quotidienne (travaux des champs, festivités, deuils, marchés ...), et j'ai pu établir à travers ces contacts un climat de confiance qui m'a permis de planifier avec eux un certain nombre d'actions de développement. La dynamique associative qui s'est ainsi créée n'a pas manqué d'inquiéter les autorités locales; elles y ont perçu un danger de subversion, ce qui a suscité divers conflits. La plupart des attaques subies par l'ADRI et les groupements paysans qu'elle appuyait ont cependant contribué à éveiller de plus belle les populations et à mettre en évidence certaines contradictions entretenues par le système socio-économique en place. Après avoir initié la première coopérative "multifonctionelle" de la région, dénommé Twese Hamwe ("nous tous ensemble"), j'ai encouragé d'autres groupes à unir leurs forces pour mieux appréhender et résoudre ensemble leurs problèmes. C'est ainsi que s'est constitué le premier intergroupement. Et depuis que j'ai été nommé Secrétaire exécutif de l'ADRI, je continue à jouer le rôle que je me suis assigné: celui de défenseur de la cause paysanne.
ED: Quelles formes d'appui l'ADRI apporte-t-elle aux paysans rwandais?
Musengimana: Nous estimons que l'ADRI doit avant tout aider les gens à analyser leurs problèmes, à planifier des actions précises, à tisser un réseau d'organisations ayant une conscience commune et pouvant générer une politique ou une stratégie commune. Aider les paysans à accroître leur confiance en eux-mêmes, leur niveau de cohésion et leur pouvoir de négociation, voilà l'ambition de l'ADRI. A mon avis, c'est là le principal appui que nous apportons aux populations rurales.
Mais si vous posez la même question à d'autres, ils vous diront sans doute qu'à leurs yeux l'important c'est le moulin ou l'équipement de pêche qui leur a été fourni, la route ou l'adduction d'eau qu'ils ont pu mettre en place grâce à l'ADRI ... Pour nous, es réalisations ponctuelles, mêmes si elles sont essentielles, ne sont pas une fin en soi. Ce sont des moyens pour parvenir à éveiller les populations, afin qu'elles puissent défendre leurs intérêts par l'intermédiaire de leurs propres organisations.
ED: Quelles sont les conditions indispensables pour qu'une ONG comme l'ADRI fonctionne?
Musengimana: Pardon! Il faudrait d'abord apporter un petit rectificatif à cette appellation ONG. L'ADRI et d'autres organisations similaires rwandaises préfèrent se nommer et se faire nommer OAIB (Organisation d'appui aux initiatives de base). C'est plus positif. Cela permet de préciser ce que nous faisons, ce que nous sommes ou voulons être. Cela nous évite aussi l'aberration de devoir nous définir par rapport à ce que nous ne sommes pas (voir encadré).
Pour répondre à votre question, je dirais que pour qu'une OAIB fonctionne, il est essentiel qu'il y ait un engagement profond de la part de ses membres. Car ce sont eux qui, en Assemblée générale, donnent le ton et définissent les orientations. Ce sont eux qui mènent la politique de l'association, à partir d'une analyse approfondie du contexte et de la problématique du développement.
Pour assurer la réussite, il faut ensuite que l'équipe exécutive soit elle-même engagée, motivée, entreprenante et honnête. Qu'elle soit à l'affût de toute action, innovation et réflexion pouvant renforcer la dynamique communautaire. C'est généralement à ce niveau qu'on rencontre le plus de problèmes, étant donné que certains cadres se font recruter sans avoir un niveau de motivation suffisant. Certains viennent simplement en quête d'emploi et d'argent, sans épouser complètement l'idéal de l'ADRI et on perd énormément de temps à gérer leur incompétence ou leur mauvaise volonté. Dans un tel contexte, l'Assemblée générale doit rester vigilante pour éviter une bureaucratisation néfaste. A noter que le recrutement de collaborateurs compétents et motivés est un des facteurs limitatifs les plus fortement ressentis dans toutes les OAIB rwandaises.
|
ONG - APPELLATION NON CONTROLEE "En fait, que recouvre cette notion d'ONG? Une organisation de bandits à main armée ou de bonnes soeurs versées dans la contemplation divine est aussi une ONG. Dans les pays dits "développés", le terme ONG est utilisé pour marquer la différence avec l'aide publique au développement. Il concerne des organisations (du Nord) qui, reprochant aux institutions étatiques leur lenteur, leur bureaucratie et leur relative inefficacité, ont décidé de contribuer à leur manière a la solidarité internationale en faveur du Tiers-Monde. "Nos organisations (du Sud) ont avant tout vu le jour pour résoudre des problèmes vécus, et pour initier à la base un processus dynamique de développement. La problématique de notre existence ne se pose pas nécessairement en termes antagoniques, mais complémentaires à Faction gouvernementale. Par ailleurs, la terminologie d'ONG risque même de rendre difficile tout développement des actions à la base en les rendant d'office suspectes de remise en question de l'autorité. "C'est pourquoi, il sied d'insister pour qu'on utilise une
appellation correcte, forgée sur la hase de critères franchement positifs,
plutôt que sur leur caractère non gouvernemental qui est tout à fait
accessoire." |
Le bon fonctionnement d'une OAIB exige, bien entendu, des ressources matérielles et financières pour pouvoir réaliser les objectifs fixés. Mais quand on dispose d'une Assemblée générale dynamique et clairvoyante, ainsi que d'une équipe exécutive habile, ces ressources sont, en définitive, faciles à mobiliser.
ED: Quels sont les dangers qui guettent l'ADRI?
Musengimana: Oh! la! la! Je ne sais vraiment pas comment vous répondre objectivement. Ayant été un des promoteurs de l'ADRI, il y a peut-être des dangers que je n'ai pas encore perçus parce que je n'ai pas pu prendre un recul suffisant. Mais d'ores et déjà, je pense qu'un des risques majeurs qui guette l'ADRI est le vedettariat et l'extraversion. L'association mène des actions sur le terrain, ces actions sont "jugées intéressantes" par les "développeurs du Nord", lesquels s'intéressent alors à la structure, aux promoteurs et à l'équipe exécutive... Ils se les arrachent pour les inviter à leurs sièges au Nord, pour participer à des séminaires ou à des rencontres internationales, pour discuter partenariat, développement et patati et patata... Finalement, les responsables sont littéralement détournés de leur objectif initial. Ils n'ont plus de temps à passer avec les paysans, sauf à la sauvette! Ils consacrent ce temps à voyager, à discuter, à chercher l'argent, à recevoir ou visiter des personnalités, actuels ou éventuels bailleurs de fonds. Le souci devient de se faire connaître à l'extérieur, d'entretenir une image... On en arrive à concevoir ou à réaliser une action en cherchant chaque fois à la justifier auprès de l'extérieur à la faire cautionner par ceux qui tiennent, les cordons de la bourse. Les "développeurs" du Nord comprennent-ils qu'ils étouffent ainsi bon nombre d'initiatives en éloignant si subtilement les leaders de la base et de leurs préoccupations initiales?
Maintenant, chaque ONG du Nord essaie de rassembler ses "poussins". L'ADRI comme d'autres OAIB devient la cible, pour ne pas dire la proie, d'organisations du Nord qui cherchent où investir leur argent et leur influence. Et quand on est en quête de ressources financières, il faut une grande force de caractère pour éviter des flirts qui risquent de dégénérer en prostitution.
ED: Qu'est-ce que l'ADRI attend des autorités du pays? Et réciproquement?
Musengimana: Notre premier souhait est que les autorités du pays comprennent mieux et soutiennent l'approche de l'ADRI. L'appui aux populations rurales, surtout les plus démunies, est clamé haut et fort dans bon nombre de slogans. Mais la pratique est encore bien loin du discours. Si les autorités du pays apprécient l'apport des OAIB, elles devraient prévoir dans le budget de développement des rubriques relatives au financement de telles organisations, reconnaître leur statut et le différencier de celui d'autres associations. L'ADRI n'a pas grand chose de commun avec une équipe de joueurs de volleyball et cette différence devrait se refléter dans les textes législatifs.
Concernant les attentes des autorités rwandaises, je peux tout au plus vous dire comment je les perçois vis-à-vis des ONG en général. Mon impression est que ce qui intéresse l'administration que j'ai côtoyée, c'est de savoir combien d'argent une ONG a fait entrer ou compte faire entrer dans le pays au cours d'une année ou d'une certaine période. Rarement on s'intéresse au contenu des programmes et à l'analyse faite par l'intervenant sur le développement du pays. Aussi, le Rwanda se laisse-t-il envahir par des ONG de tous bords - notamment des ONG étrangères dont le premier souci est de placer des "volontaires" - parce que ces organisations représentent un nouveau potentiel de devises. Cette situation ne contribue pas à faciliter la tâche des OAIB locales, ni à encourager la population à appliquer réellement le slogan "Comptons d'abord sur nos propres efforts".
ED: Quelles sont les ressources financières de l'ADRI?
Musengimana: L'ADRI bénéficie du soutien d'une dizaine d'ONG du Nord. Les financements étaient initialement basés sur des projets ponctuels que nous soumettions à ces partenaires. Mais depuis peu, certains d'entre eux ont accepté de mettre à notre disposition des fonds non affectés d'avance. Ce système repose sur des relations de confiance et permet de surmonter les inconvénients liés au financement de projets ponctuels.
L'objectif d'ADRI est de bien diversifier ses ressources financières de façon à éviter une forte dépendance vis-à-vis d'un seul bailleur de crédits. Nous voulons des partenaires qui accompagnent notre planification et appuient globalement notre idéal. Nous écarterons de plus en plus ceux qui tiennent à maintenir les anciennes pratiques contraignantes. Nous sommes également occupés à mettre en place des actions d'auto-financement afin de réduire la dépendance de l'extérieur.
ED: Est-ce qu'une ONG comme l'ADRI peut être un acteur à part entière dans le cadre d'un programme national de reformes économiques?
Musengimana: L'ADRI s'est assigné la tâche d'appuyer la création et le renforcement d'organisations de paysans et d'artisans ruraux parce qu'elle croit en la nécessité de donner plus de pouvoir aux acteurs économiques, surtout ceux qui sont relégués au bas de l'échelle. C'est dire que l'ADRI pourrait être un acteur à part entière si de telles mesures macro-économiques visaient à accroître le pouvoir de cette catégorie d'opérateurs. Malheureusement, dans la plupart des cas elles tendent plutôt à diminuer le pouvoir de l'Etat au profit des "grands privés", et non pas en faveur des plus démunis.
ED: Et si l'ADRI cessait toutes ses activités du jour au lendemain?
Musengimana: Oh! Ce serait dommage, bien sûr, mais sans plus. Le monde continuerait de tourner, comme si de rien n'était et les paysans continueraient de lutter, Car, en fin de compte, l'apport de l'ADRI n'est qu'une goutte d'eau dans un océan de problèmes. Ce n'est pas pour dire que l'ADRI est inutile, mais il faut être réaliste! Pensez à ce qui se passerait si la DDA2 cessait ses activités ... Ce serait peut-être grave pour les cadres et employés de cette institution. Mais la lutte pour la survie des peuples du Tiers-Monde se poursuivrait, sans nécessairement plus de problèmes qu'avant.
2
Direction de la coopération au
développement et de l'aide humanitaire du Département fédéral des affaires
étrangères, Berne,
Suisse.