Les cahiers du Grif (GRIF, 1977, 120 p.)
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En Belgique

Elles étaient 140.201 en 1930; elles sont 401.742 en 1970. En 40 ans, leur nombre a augmenté de 187% alors que pendant la même période, la population féminine du pays n'a augmenté que 21%.

Etat civil

Population totale

H. et F. habitant seuls


1930

1970

1930

1970


H.

F.

H.

F.

H.

F.

H.

F.

Célibataires

808.433

923.005

666.769

739.744

59.702

46.899

78.564

72.331

Marié(e)s *

1.899.063

11.893.644

2.462.756

2.462.503





id. lég. sép. *





25.625

13.744

39.996

28.366

Veufs, veuves

156.826

324.453

162.640

557.844

30.757

73.837

70.293

280.182

Divorcé(e)s

15.333

21.272

43.091

57.935

5.143

5.721

16.786

20.863

Total

2.879.655

3.162.374

3.335.256

3.818.026

121.227

140.201

205.639

401.742

Répartition par état civil, en 1930 et en 1970 de la population totale masculine et féminine de plus de 15 ans et du nombre de femmes et d'hommes habitant seuls.

Source: recensement général de la population au 31/12/1930 et au 31/1271970 - I.N.S. Bruxelles 1937, 1974.

* Les H. et F. mariés légalement séparés n'ont pas fait l'objet d'un recensement particulier, ils sont comptés avec les mariés. Ceux et celles qui habitent seuls ont cependant été recensés séparément.

Chez les célibataires hommes et femmes, le nombre de ceux et de celles qui habitent seuls est en augmentation en 1970 bien que leur population totale ait diminué par rapport à 1930.

Chez les femmes mariées légalement séparées, le nombre de celles qui habitent seules a plus que doublé par rapport à 1930.

Les veuves forment le contingent le plus impressionnant des femmes habitant seules, mais la situation des veufs est assez remarquable. L'on voit en effet que pour seulement une augmentation de 4% de la population, le nombre de ceux qui habitent seuls a progressé en 1970 de 140%.

Quant aux divorcés, chez les hommes comme chez les femmes, l'augmentation est spectaculaire tant dans la population totale que parmi ceux et celles qui habitent seuls; elle est de plus de 100% pour la première et de plus de 200% pour les secondes.

Chez les hommes, le rapport est de 70 à 16%.

Le tableau ci-dessous montre qu'en 1970 comme en 1930, le nombre de femmes célibataires et de mariées légalement séparées qui habitent seules est inférieur aux hommes.

Comparaison à l'intérieur de la structure de l'état civil

Si en 1930, les célibataires représentaient 33% de la population totale des femmes habitant seules, elles ne représentent plus que 18% en 1970; par contre, les veuves sont passées de 58% à 70%.

Chez les hommes, la population de célibataires a également baissé en 1970 par rapport à 1930. Elle ne représente plus que 38% de la population alors qu'elle atteignait 49% en 1970. Comme chez les femmes il y a augmentation du pourcentage des veufs mais c'est chez les divorcés que la progression est relativement la plus élevée puisqu'elle passe du simple au double.

et dans les 19 communes de l'arrondissement admiratifs de Bruxelles-capitale

En 1965, l'INS publiait pour la première fois des statistiques par commune sur le nombre de femmes et d'hommes habitant seuls. Elles se rapportaient au recensement de la population au 31-12-1961. Il était donc possible et intéressant, puisque c'est de la ville et de la femme que Les Cahiers du Grif font leur propos, de faire une comparaison entre les chiffres de 1961 et ceux de 1970 pour les 19 communes de l'arrondissement administratif de Bruxelles-capitale.

La comparaison donne ce qui suit:

- en 1970, six communes (Bruxelles, Etterbeek, Ixelles, St-Gilles, St-Josse-Ten-Noode et Schaerbeek) ont plus de 20% de leur population féminine qui habite seule (voir carte 1). En 1961, il n'y en avait que quatre (Bruxelles, Ixelles, St-Gilles et St-Josse-Ten-Noode).

- La commune de St-Josse est la seule commune qui, en 1970, a 20% de sa population masculine qui habite seule. En 1961, il n'y en a aucune (voir carte 2) qui dépasse ce taux.

- Certaines communes ont vu leur population d'hommes et de femmes habitant seuls augmenter de plus de 50% en 1970 par rapport à 1961. Ce sont pour les femmes les communes de Ganshoren, Evere, Woluwe-St-Lambert, Woluwe-St-Pierre et Auderghem; pour les hommes, les communes de Ganshoren, Jette, Evere, Woluwe-St-Lambert, Woluwe-St-Pierre, Auderghem, Watermael-Boitsfort et Uccle (voir cartes 3 et 4).

- Dans quatre communes (Bruxelles, Etterbeek, Ixelles et Schaerbeek), la population de femmes habitant seules augmente en 1970 bien que leur population féminine totale ait diminué par rapport à 1961. Dans deux communes du centre cependant (St-Gilles et St-Josse), à une diminution de la population féminine correspond une réduction de la population de femmes qui habitent seules.

- Chez les hommes, il y a également une diminution de population en 1970 par rapport à 1961 dans les communes de Bruxelles, Etterbeek, Ixelles, St-Gilles et St-Josse, mais cela n'entraîne pas une diminution parallèle du nombre d'hommes habitant seuls qui, au contraire. est plus élevée partout qu'en 1961.

Chez les hommes comme chez les femmes c'est dans les communes périphériques et principalement celles de l'est et du sud-est que ceux qui vivent seuls choisissent d'habiter.

Les divorcées et les femmes mariées légalement séparées sont en nombre sensiblement pareil dans la plupart des communes. II n'en va pas de même pour les hommes.

Les veuves représentent le groupe le plus important parmi les femmes qui habitent seules; chez les hommes ce sont les célibataires qui sont les plus nombreux.

Le pourcentage d'hommes et de femmes seuls par rapport à l'ensemble des hommes ou des femmes de cette population donne par état civil pour l'ensemble de l'arrondissement:

- pour les femmes:

54,8 %

de veuves

25,7%

de célibataires

9,8%

de divorcées

9,7%

de mariées légalement séparées

100,0%


- pour les hommes:

41,9%

de célibataires

25,4%

de mariés légalement séparés

20,9%

de veufs

11,8%

de divorcés

100,0%.


Les cartes 5 et 6 offrent, pour les femmes et les hommes, une représentation du ou des types d'état civil qui est (ou sont) pour chaque commune supérieure à la moyenne trouvée pour l'arrondissement:

- La carte 5 montre que les femmes célibataires, mariées légalement séparées et les divorcées sont plutôt groupées dans le centre de la ville, bien que les célibataires marquent aussi une préférence pour les communes d'Uccle, Woluwe-St-Pierre et Woluwe-St-Lambert. Les veuves sont particulièrement nombreuses à Auderghem, Watermael-Boitsfort mais aussi à Jette, Schaerbeek et Berchem-Ste-Agathe.


CARTE 1


CARTE 2


CARTE 3


CARTE 4


CARTE 5


CARTE 6

On ne trouve aucune prépondérance de femmes mariées légalement séparées à l'est et au sud de Bruxelles mais elles sont prépondérantes à Molenbeek-St-Jean et Anderlecht.

- La carte 6 montre que les veufs choisissent de préférence les communes du sud et de l'est de Bruxelles, les célibataires le centre tout comme les mariés légalement séparés qui sont aussi nombreux dans les communes périphériques de l'ouest de Bruxelles. Les divorcées choisissent aussi de préférence les communes périphériques mais on en trouve également à St-Josse et Etterbeek.

Pourquoi vivre seule?

Pour les unes, cela peut être un choix délibéré et il est plutôt le fait des intellectuelles, pour d'autres c'est un concours de circonstances (séparation d'avec le conjoint ou le compagnon, divorce, veuvage, des responsabilités auxquelles il faut faire face jeune) le choix d'une profession (artiste par exemple) ou d'une vocation religieuse, l'amertume d'une mauvaise expérience ou le fait de n'avoir jamais rencontré le compagnon rêvé pour la fin du voyage.

Les célibataires sont, jusqu'à l'âge de 45 ans, moins nombreuses que les hommes à habiter seules. Elles se marient en effet plus tôt que les hommes mais après cet âge, leur mariage devenant plus rare et celui des célibataires hommes au contraire ne cessant pas, la proportion de femmes célibataires seules ne cesse d'augmenter par rapport aux hommes.

Les divorcées, les veuves, les mariées légalement séparées qui ont la garde de leurs enfants et vivent en fait seules tout en n'habitent pas seules ne sont pas reprises dans les statistiques. On peut donc justement supposer que le nombre de femmes seules de ces catégories est plus élevé que ce que renseigne l'INS. Et pour toutes ces femmes qui doivent assumer à la fois un rôle de père et de mère la solitude est bien souvent plus lourde que pour les autres parce qu'il n'est pas vrai que c'est l'isolement qui fait la solitude. Pour elles, tout leur rappelle constamment leur solitude; l'école où elles rencontrent d'autres mères mariées, les conversations des collègues de travail. Pour elles seules, les tracas cumulés des mille et un petits riens de tous les jours, des papiers administratifs à remplir, des démarches qu'il faut toujours faire seules, du souci des enfants qu'elles ne peuvent partager avec personne. Pour beaucoup, la suppression de toutes fantaisies personnelles parce que la vie est chère et que les enfants ont toujours besoin de quelque chose, et surtout ce casse-tête quand il faut trouver quelqu'un pour s'occuper des enfants que l'on ne peut pas emmener avec soi dans des courses importantes ou une visite le soir chez des amis.

La présence de nombreuses veuves parmi celles qui habitent seules a de multiples causes dont les plus importantes sont: la longévité plus grande des femmes, et encore faudrait-il voir de quelles classes sociales de femmes il s'agit (De récentes enquêtes menées en France montreraient que dans la classe ouvrière, ce sont les femmes qui meurent plus tôt que les hommes. Des statistiques de mortalité féminine selon la classe socioprofessionnelle seraient intéressantes à faire.), leur remariage moins fréquent que celui des hommes, le rétrécissement de la cellule familiale qui se réduit de plus en plus au père, à la mère et aux enfants; les communautés familiales où vivaient ensemble plusieurs générations disparaissent de plus en plus, et enfin une vie matérielle plus assurée, qui, si elle ne procure pas toujours l'aisance, permet cependant à celles qui le désirent de vivre indépendantes.

L'indépendance, c'est le grand besoin des jeunes comme des plus âgées. Les jeunes recherchent la liberté pour le plaisir de recevoir les copains et copines quand et comme elles veulent, pour vivre avec fantaisie avec un horaire bien personnel et sans devoir le composer avec celui d'autres personnes et surtout pour ne plus se sentir culpabilisées lorsqu'il n'est plus nécessaire (par politesse) de rendre compte de ses allées et venues.

Pour les plus âgées, ce désir d'indépendance reste de loin le plus important. Si les personnes âgées rejettent passionnément l'idée de vivre dans un home pour vieillards, c'est parce qu'elles reprochent à cette institution, la promiscuité, le bavardage incessant des voisines de salle, l'impossibilité de se nourrir à sa guise.

Les femmes qui ont une activité intéressante, qui leur plaît et où elles ont des responsabilités, vivent plus aisément que les autres l'isolement de leur vie. Pour celles qui ont choisi de vivre seules, ou dont les problèmes matériels sont nombreux, les expériences sont parfois pénibles.

Il n'est pas facile de se sentir encore faisant partie d'une société qui bien souvent vous fait sentir que vous vivez en marge. Vivre seule, c'est suspect pour une femme; cela ne l'est pas pour un homme. On se pose des questions à son sujet, elle est «un cas» et les raisons qu'on donne à cet isolement, lorsqu'il est choisi, ne sont pas toujours à son honneur. On la discute, on ne discute pas le choix d'un homme.

Une femme seule est moins souvent invitée qu'une femme qui ne l'est pas, mais un homme dans la même situation trouvera partout porte ouverte. Une femme mariée hésitera à inviter trop souvent une amie qui n'est pas mariée ou ne l'est plus.

Une femme seule hésite à sortir seule et surtout à rentrer le soir chez elle parce que les rues ne lui semblent pas sûres. Les plus âgées hésitent même à ouvrir leur porte à des hommes qu'elles ne connaissent pas.

Beaucoup de femmes seules prennent l'habitude de participer de moins en moins aux activités qui les entourent. Et comment feraient-elles autrement? Leur a-t-on jamais appris à vivre seules, à vivre pour elles-mêmes? Toute l'éducation des femmes est faite dans le but de servir l'homme ou les enfants. La solitude est pour cela doublement pénible à celles qui se retrouvent tout à coup avec quelqu'un dont elles n'avaient jamais eu le temps de faire connaissance, c'est-à-dire elles-mêmes. Elles doivent tout apprendre d'elles, mais elles n'ont jamais appris à s'aimer ni à être curieuses d'elles-mêmes. Combien de femmes vont ainsi de la naissance à la mort sans s'être jamais arrêtées une seule fois pour se regarder vivre.

Je pense à la terrible remarque de Thomas Jefferson: «Indeed, I tremble for my country when I think that God is just».

On demande aux femmes d'éduquer les enfants, d'en faire des hommes et des femmes libres mais on n'a oublié qu'une chose: c'est que pour faire des êtres libres il faut d'abord l'être soi-même.

M. L.