Les cahiers du Grif (GRIF, 1977, 120 p.)
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La plupart des femmes habitent des maisons que les hommes ont construites sans leur demander conseil. Et toutes les femmes vivent dans des villes (villages) qui commandent largement leur horaire et leurs déplacements, sans qu'elles aient pu proposer ni - par force - imposer les modalités de l'organisation spatiale.

Le domaine bâti - c'est particulièrement visible en ville - est la traduction au sol de tout l'ordre socio-économique et politique qui préside au fonctionnement d'une société donnée.

De la base au sommet - comme on dit - nous, femmes, nous n'avons pas de prise directe: notre présence aux postes de décision est sans proportion avec notre masse numérique.

Par routes, métros, tours interposés, par HLM, pavillons, banlieues, non-espaces-verts interposés, par navettes, non-crèches, non-temps-libre interposés, par théâtre-ou-pas, travail-payé-ou-pas, par non-trottoirs interposés, ... nos vies de quotidienneté sont commandées à distance.

Beaucoup ne savent pas à quel point!

Comment la vie des femmes est-elle influencée par l'extension des villes qui forment des agglomérations de plus en plus importantes et pénètrent les campagnes? Cette question est à l'origine d'un séminaire d'un trimestre que nous avons ouvert fin 1976 aux femmes que nous pouvions atteindre et qui pouvaient s'y intéresser, de Bruxelles ou des environs. Nous?: Quelques femmes militantes et/ou professionnellement confrontées aux questions dites d'«aménagement du territoire» et du «logement».

Partant de là, nous souhaitions «faire un Cahier» avec des femmes du séminaire et d'ailleurs. Et elles furent nombreuses. Combien d'entre elles ignorent pourtant qu'elles surgissent au détour de ces pages, présentes et pesantes de leur au jour le jour?

Ecrire, venir à des réunions, correspondre, ce sont des luxes! Nombre de femmes se les interdisent ou se les voient interdire. Le temps libre, l'espace libre des femmes est rare.

Quand on n'a pas de temps, on en fait... paraît-il... Nous l'avons tenté au prix de notre teint frais mais pas de nos regards éclatants, ni du sourire de l'amitié au sortir des veilles besogneuses.

Par lettres, trams, téléphone, train, avion, autobus, marche à pied... nous avons jeté des ponts de tendresse, creusé des tunnels d'opiniâtreté, tracé des routes de délire, bâti des maisons d'innocence, désespéré, espéré des villes autres...

Nous avons fêté, pleuré, guetté, encouragé, attendu, transi, applaudi...

...Nous avons vécu:

Les 50 ans de Thérèse au champagne, et ses pralines et ses biscuits si bons à goûter...,

quelques angines, scarlatine, bras cassé, chute à vélo, gros chagrins et grandes joies de tous nos enfants,

la maladie et la mort du père d'Elisabeth,

la patiente tapisserie des textes de Judith et Dominique,

les substantiels coups de téléphone de Silvana et Jeanne,

la perte-quête d'emploi de Monique,

les café-crème-rendez-vous-de-travail-entre-deux-trains avec Katerina,

les solides bouteilles de rouge de Françoise et Francine,

la Jérusalem de Nadine,

les centaines d'heures de dactylographie de Maggy, Françoise, Francine, Elisabeth, Monique...

Sans tout ce bon-pas-bon mélangé, nous n'aurions pu arriver au bout! Un bout qui n'est qu'un début: nous continuons au-delà de ce Cahier et pour longtemps.

Sans cesse, nous nous sommes cognées à nos propres limites, à nos contradictions aussi. Si Bruxelles apparaît souvent, c'est d'abord parce que plusieurs d'entre nous y vivent. Mais elle est, de plus, une bonne coupe dans la réalité urbaine de l'Europe nord-occidentale, comme ville de 1.000.000 d'habitants et comme capitale du Marché commun.

Nous prenons nos distances par rapport à une société dont nous voulons et faisons qu'elle change. Mais, au sein même de notre analyse-action, nous nous heurtons à notre propre aveuglement sur les conditions de vie, d'éducation, de profession, de pensée et donc d'interprétation du réel qui sont les nôtres. Nous avons souvent souffert d'imagination bloquée. Il y a jusqu'ici bien peu de science de femmes. Parler femmes en «sciences de l'homme» ne va pas sans grincements.

La ville des urbanistes, des aménageurs, des politiciens apparaît toujours comme un tout qui intègre ses propres incohérences et les justifie. Dans le travail de réflexion-action des femmes sur/dans la vie urbaine, un nouveau savoir est en train de naître. Nous en sommes aux balbutiements.

Mais ce mouvement de création d'une autre «science», s'il est lent, n'en est pas moins irréversible. Les femmes ont toujours dû travailler avec le temps.

Il n'y aura peut-être pas d'urbanisme féminin mais un quelque chose d'autre qui naîtra au fur et à mesure que la moitié des hommes - à savoir: les femmes - sortiront des maisons...

Elisabeth FRANKEN.