Les cahiers du Grif (GRIF, 1977, 120 p.)
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Ce que j'aimerais pouvoir faire en ville

Fragments numérotés et éparpillés d'une conversation enregistrée entre A., B., C., D., E., F. et G., dont les initiales fictives cachent des femmes réelles,

E. - Moi, je veux tout vivre. Je voudrais le contact perpétuel avec la nature, le créatif, dans la terre, mais aussi: la ville.

B. - Tu vois, je pense quelque chose qui spontanément m'intéresserait moi, c'est d'entrer dans un bistrot comme tout à l'heure. On descend du bus. Un type sort d'un bistrot et me dit: «Hé! Il y a quelqu'un qui vous appelle». Or c'est un bistrot dans lequel une de mes copines rencontre des camarades de travail. Mais c'est un bistrot turc, dans lequel il n'y a que des Turcs, et les militants du bistrot où travaille la copine. Les filles qui sont là n'y sont qu'à cause de leur lien à un autre café. Jamais aucune autre femme n'entre dans ce bistrot. On me dit: «Quelqu'un t'appelle». Je me dis: «Tiens! La copine est dedans». Je regarde: pas de copine. Tu vois quatre peïes.. tout contents d'avoir attiré l'attention. On continue sa route. «Mais non, regardez!» Bon, alors on nous fait voir l'autre table... où il y a quatre autres peïes.. tout aussi radieux...

A. - Qu'est-ce que tu as fait? Tu leur as dit: «Allez, on boit un verre de bière ensemble!».

B. - Non, non. Je ne suis pas certaine qu'ils m'appellent pour faire vraiment ma connaissance au sens où je dirais «Tiens, j'ai envie d'aller boire un pot avec Monique, j'ai envie de la connaître». Il y a toujours, dans ces cas-là, une sorte de défi «Est-ce qu'on va parvenir à faire entrer une fille qui soit une plus-value pour le groupe?». C'est pas clair, enfin, tu vois. Moi, je suis incapable d'entrer là-dedans en me disant: «Bon, c'est vrai, je vais simplement boire une chope avec eux».

A. - Eh bien! Moi bien!

B. - C'est un peu la pêche à la ligne... non... enfin, peut-être que tu aurais cette réaction-là mais... je te montrerai où est le bistrot: tu verras.

A. - Ça dépend de la tête des gars aussi.

D. - J'allais le dire.

B. - Oui, voilà, tu vois. Attention, moi je n'ai pas de préjugés contre le fait de boire une chope avec tel ou tel, mais cet agglomérat... Enfin, je ne sais pas si tu connais ce genre de bistrot où il n'y a que des hommes.

A. - Mais, dans ce que tu faisais dans ta vie, tu as beaucoup été seule au milieu d'hommes, ou pas?

B. - Pas beaucoup, non.

A. - Moi, j'ai été tout le temps seule. Dans le métier qu'on a, c'est toujours la même chose. Evidemment, ce sont des Européens...

D. - Ça ne m'aide pas à entrer dans les bistrots, tu sais!

A. - Ah, si! Moi je dois dire que je suis complètement décomplexée.

D. - Ce n'est pas moi qui ai un complexe; c'est eux... (rire général)... parce que c'est vrai que la probabilité d'entrer, s'asseoir relax et leur dire «Et alors, ça va? La journée n'a pas été trop dure? Et qu'est-ce que vous faites dans la vie?» sans qu'eux te rétorquent au bout de dix minutes «Vous buvez encore un verre? Quand est-ce qu'on sort?» - ce qui veut dire «Entrer vite ailleurs» - (rires)... S'ils n'ont pas une tête follement intéressante, c'est bonsoir!

B. - Le café dont je parle est à deux pas de chez moi. Chaque fois que je vais prendre le tram, le bus, etc., je passe là au coin, et eux sont les trois quarts de la journée dans le bistrot à guetter qui passe. C'est pas du tout... c'est ça que j'appelle un rapport qui n'est pas libre, pas clair.

F. - ... Mais ce n'est pas libre parce que c'est un rapport d'inégalité au départ, donc forcément un rapport de force. Enfin, j'ai vu un peu comment c'est ces bistrots et j'en connais des comme ça à Paris, tu vois... C'est des lieux faits et vécus par des hommes... C'est leur terrain, c'est aussi simple que ça: ils y sont bien à l'aise, tandis que nous, on a un peu honte de s'y trouver. Bon, on entre parce qu'on a envie de boire un truc, - on ne va pas passer au-delà de son envie parce que c'est leur territoire, tu vois. On entre quand même, sauf que moi je ne me sens pas chez moi, comme ils s'y sentent eux, qui se permettent tout. Tu les vois assis, relax et tout... Eh bien! Est-ce que nous on peut entrer à deux comme ça et nous asseoir dans un bistrot, relax, et puis commencer à boire une chope et puis...? (...) J'habite entre la Nation et la gare de Lyon, un coin de Paris très populaire et très sympa parce que c'est un des quartiers où il y a un dosage vivable et satisfaisant des activités, ne serait-ce qu'au niveau du sol, avec, bon, plein de surprises: la rue du Faubourg Saint-Antoine qui prend de la Bastille et qui va vers la Nation, c'est une rue qui n'est pas droite, ça je te jure, c'est plein de «brisures» au niveau du domaine bâti... Alors bon, c'est un espace que j'aime bien, un espace à mon échelle, où mon corps, par rapport à l'échelle de tout ce qui m'entoure, se sent bien.

... Mais pour pourvoir avoir le plaisir d'avoir «un coin au soleil», pour boire un pot, j'ai dû passer toute seule à «l'assaut» d'un lieu qui me convenait. C'est un bistrot où je passe tous les jours; les types qui y sont y sont tous les jours eux aussi, c'est-à-dire que, bon, ils ne m'ont jamais proposé de prendre un pot avec eux mais si j'y vais une, deux, trois ou quatre fois, je fais partie du milieu: la tête connue. Donc, il m'a fallu toute mon énergie au départ pour m'imposer comme «pas connue», oui, mais neutre, autrement dit: inexistante. Mais surtout pas entrer comme une nana, tu vois, qu'ils n'aient pas, que l'idée ne leur passe pas par la tête...

Et puis il y a l'envie d'aller y travailler, parce moi j'aime beaucoup aller travailler dans les bistrots, tu vois (rire)... Eh bien, j'y vais, je prends mon café, mais j'ai l'impression, tout de même, que si ce lieu n'était pas tellement marqué par leur présence, tu vois - pas que telle ou telle personne me gêne, ni tel type qui fréquente le bistrot, mais c'est tellement évident que ce sont des types pour lesquels je suis plus ou moins une intruse qui essaie de se créer un espace, d'avoir la paix - si ce lieu n'était pas tellement marqué, je me sentirais mieux.

Et dans la ville, je recherche des lieux comme ça... et de temps en temps, on les trouve...

(On parle des lieux où on va par plaisir, où on aimerait aller... mais)

B. - Moi, je ne suis pas effrayée: je sais d'avance ce qui va arriver, parce que je suis une fille qui, quand elle va au cinéma, se fait «rencarder», ça c'est recta... ou bien, je dois...

E. - ...Ou bien, c'est de ta faute...

B. - Mais bien sûr! Mais c'est évident, tout à fait évident. Mais je n'ai pas envie, chaque fois, de me déguiser pour avoir l'air d'avoir dix ans de plus ou estropiée (rire) ou n'importe quoi pour être passable, pour qu'on n'essaie pas de te faire du genou ou du gringue ou de quoi t'as pas envie. Eh bien! il n'y a pas moyen. Résultat: je ne vais pas au cinéma toute seule. Parce que ces contraintes me pèsent encore plus que de ne pas aller au cinéma...

A. - Eh bien! Ça, moi je l'ai connu à Chicago. C'était terrifiant... mais ça ne me fait pas peur. Moi, je m'en fous et puis c'est tout.

D. - Bien oui, mais c'est casse-pieds.

A. - C'est casse-pieds.

D. - Voilà la raison pour laquelle on nous tourne en eau de boudin...

E. - Comme ça nous coûte trop cher de prendre un baby-sitter, on sort à tour de rôle. Mon mari, quand il sort, il va au cinéma, mais moi... moi aller seule au cinéma, pour les mêmes raisons, jamais, donc j'y vais jamais!

D. - Au cinéma, c'est facile. C'est facile de dégoûter un type. Tu dis: «Monsieur...».

B. - Ah! On va apprendre quelque chose...

D. - «... Fichez-moi la paix, essayez avec une autre. Bonne chance.» Et puis c'est tout. (Rires)... Je t'assure, ça marche. Tu dis ça sur un ton... C'est partir gagnante. Dans cette affaire, moi j'ai décidé qu'il n'allait pas me casser les pieds et chier dans mon film. Et ils ne le font pas.

Au cinéma, si tu te mêles de parler à haute voix, toute la salle fait «Chuuuutt», alors tu fais «Voyez...» (rires). C'est fini, quoi... Mais oui, il suffit d'être arrogante. Mais oui, enfin, bien sûr, il te prend comme un objet: tu n'as aucune raison d'être polie, hein!

A. - Dans la rue, ils sont franchement dégueulasses... Ils passent à côté de toi, et ils te disent des insanités...

B. et D. - Ah oui! Oui!

A. - Ça, ça me la fout mal, des trucs pareils. Mais un type qui dit: «Le café est bon?», ca m'est arrivé je ne sais pas combien de fois. Je trouve ça plutôt comique.

B. - Mais non! Mais, écoute: est-ce que toi tu t'offrirais, tu te donnerais le droit de demander à quelqu'un si son café est bon quand il n'a aucune attitude qui t'indique qu'il souhaite entamer une conversation?...

A. - Mais oui...

E. - Moi je le ferais, mais pas du tout dans cette intention-là.

A. - Tu vois, moi j'adresse tout de suite la parole à des tas de gens...

(On compare différents genres de contraintes.)

G. - Je trouve que tout ça c'est moins une contrainte à partir du moment où on se rend compte d'autres contraintes moins apparentes. Je pense à quelque chose que j'avais dit cette semaine à propos de mon boulot. Je m'étais mise en colère et j'avais dit que finalement je devrais, je crois, mettre une robe noire et me couper les cheveux pour qu'on me prenne au sérieux.

Il m'a paru plus oppressant d'être dans une petite ville, mais disons qu'à priori je joue avec ça. Je suis consciente que si je suis seule et si je vais dans un bistrot, c'est comme ça. Et je trouve que la contrainte inconsciente, par exemple - c'est-à-dire le fait qu'on ne prend jamais une femme totalement au sérieux - je trouve cela tellement plus contraignant que, finalement, ces autres petits inconvénients me paraissent mineurs.

Moi je trouve que ces types sont tellement aux aguets... plus j'y pense, plus je pense que la condition masculine, dans le fond, c'est une condition terriblement misérable...

A la longue, en y réfléchissant, je suis de plus en plus en colère contre les femmes parce que si les types sont comme ca c'est aussi qu'il y a très peu de compagnes... alors, les types sont frustrés. La majorité des types sont comme ça. Est-ce que ce n'est pas aussi un problème féministe à rebours?

D. - Oui, oui!

F. - Il y a une question de rôle. Malheureusement, ils se sont fait à l'idée que s'ils ne jouent pas ce jeu-là, ils ne sont pas des types. Alors là... c'est la plus grande des misères.

G. - C'est misérable de jouer un rôle, non?

F. - Oui, mais du coup, ils nous mettent en situation de jouer notre rôle, et moi ce rôle-là je le refuse. Quand il s'agit de choisir mon rôle et que l'autre, par son attitude, m'accule à un rôle que je ne veux absolument pas assumer... alors, je m'en fiche de sa gêne!

Je ne pense pas que tous les types qui nous raccolent sont des misérables: le plus souvent, ce sont des types qui se sentent en droit de le faire.