| L'aide au Sahel de la période coloniale au XXIème siècle en passant par la sécheresse. Changements et continuité. (Club du Sahel, 1996, 17 p.) |
Trois grands faits marquent les approches du XXIe siècle.
Le premier est l'implosion du système de planification centralisée en Europe de l'est jointe à l'abandon de fait de ce même système dans la plupart des pays d'Asie qui l'avaient adopté. Il n'existe plus désormais dans le monde qu'un système économique dont la régulation repose essentiellement sur les marchés. La décroissance des coûts des transports et des communications à longue distance et la réduction des obstacles artificiels aux échanges sous la pression de l'idéologie néo-libérale dominante font que les marchés se mondialisent de plus en plus: marchés financiers et marchés des marchandises licites, mais aussi marchés considérés comme illicites, de la drogue, de l'argent de la drogue, des armes, etc.
Le second est l'émergence d'un développement souvent spectaculaire dans un certain nombre de dragons et de nouveaux dragons , notamment (mais pas uniquement) en Asie de l'est et du sud-est. Cette émergence démontre l'inexactitude de l'idée que le système économique en vigueur interdisait l'entrée de nouveaux pays dans le club des pays industrialisés et que seule une "déconnexion" permettait de prendre la voie du développement. L'expérience a au contraire montré que seuls des pays bien insérés dans l'économie mondiale connaissaient un développement soutenu. Même si certains économistes 14 en contestent la durabilité, voire la réalité, cette émergence montre la possibilité du développement et amorce un changement dans l'équilibre mondial.
L'expérience a aussi montré que ce développement ne se faisait pas selon les schémas qui avaient sous-tendu les politiques d'aide depuis plusieurs décennies. Toute la réflexion sur le développement était centrée sur l'adoption des modèles de développement qui étaient censés avoir fait leurs preuves (à l'Est ou à l'Ouest) et sur les moyens de lever les obstacles à cette adoption. Les Nouveaux Pays Industrialisés ont bien adopté certains éléments de leur développement aux pays du Nord mais ils ont réalisé une hybridation avec des éléments de leurs propres cultures
Le troisième est le renversement de la tendance séculaire à la réduction des inégalités à l'intérieur des pays développés , tant en Europe qu'en Amérique du nord. A partir de la décennie 1980, on observe une baisse des salaires réels de la main-d'oeuvre non spécialisée aux Etats-Unis et la montée du chômage en Europe. Ce renversement multiplie les problèmes à l'intérieur des sociétés du Nord et modifie la vision que celles-ci ont du Sud. Les grands desseins, généreux et utopiques, de développement du Sud ne sont plus guère à l'ordre du jour. La solidarité face aux catastrophes naturelles ou humaines est elle-même en partie remise en question. Bon nombre d'occidentaux ne sont plus autant motivés pour aider au développement ou porter secours à des peuples lointains alors que le nombre de gens vivant à leur porte dans des conditions précaires augmente rapidement.
Les gouvernements, suivant les opinions publiques, ont tendance à réduire la part de leur budget consacrée à l'aide 15 au développement (les 0,7 % du PNB, référence quasi obligée depuis deux décennies, sont discrètement abandonnés) et le mouvement d'opinion vers la diminution des dépenses publiques ne pourra que renforcer cette tendance. De leur côté, les ONG ont plus de difficultés à collecter des fonds pour les pays du Sud (l'aide humanitaire trouve encore de généreux donateurs, mais l'aide au développement en trouve de moins en moins).
Dérive aussi sans doute de ce changement de la vision du Sud par le Nord l'agacement croissant dans les pays du Nord devant ce qui est appelé l'inefficacité de l'aide . Tout se passe comme si cette inefficacité, qui n'a rien de nouveau et qui a longtemps été admise sans gros états d'âme, était devenue insupportable par les donateurs. Le jugement d'inefficacité est porté à deux niveaux:
- au niveau macro-économique . On fait de plus en plus souvent le constat que le flux d'aide important qui s'est orienté vers un certain nombre de pays dont les pays sahéliens, ne s'est guère traduit par une croissance économique soutenue et ce constat correspond bien à une réalité. On pourrait toutefois faire remarquer que l'aide de la plupart des donateurs a été largement inspirée par des motifs non économiques; dans ces conditions, faut-il s'étonner qu'elle n'ait pas eu de surcroît un impact sur le développement?- au niveau des projets où l'on constate dans la plupart des cas un écart sensible entre ce qui était prévu et ce qui se réalise et dans certains cas un fossé. Quand on est conscient de la complexité des variables qui agissent sur toute société et des relations entre ces variables (et les sociétés sahéliennes n'échappent pas à cette règle), faut-il aussi s'étonner que les réactions à une intervention extérieure ne soient pas celles qui étaient attendues par les promoteurs de telles interventions?
Ce nouveau contexte aura certainement des conséquences pour le Sahel et ses voisins africains.
La première est qu' il serait probablement vain de croire que la tendance à l'accroissement de l'aide amorcée au lendemain de la seconde guerre mondiale, renforcée par les indépendances puis par la sécheresse, va se poursuivre. Les réticences à accroître l'aide constatées au cours des récentes années ne sont sans doute pas (ou pas uniquement) conjoncturelles. Comme le nombre de Sahéliens va continuer à croître, cela signifie que le volume d'aide par tête va diminuer. Cela va être un changement majeur dans une région accoutumée à une aide croissante depuis un demi-siècle.
La seconde est qu'on doit s'attendre à une remise en cause d'un certain nombre de formes d'aide. A l'heure où la réduction des déficits publics est devenue une priorité dans beaucoup de pays du Nord, peut-on croire que l'aide accordée aux Etats du Sud pour combler, sous des formes diverses, les déficits publics puisse continuer longtemps?
Une troisième est que les pays du Nord souhaiteront certainement donner plus d'"efficacité" à leur aide. Sans chercher à définir ici ce qu'est l'efficacité de l'aide, on fera la remarque suivante: peut-il y avoir une aide efficace sans une vision commune du développement? Mais, pour qu'il y ait une vision commune, encore faut-il que les Sahéliens aient une vision de leur avenir. Cette vision existe-t-elle aujourd'hui? Peut-être, mais ils ont eu bien du mal jusqu'à présent à l'expliciter.
Dans la réflexion sur l'avenir du Club du Sahel que j'ai proposée en 1994, j'avais insisté sur la complexité de la relation d'aide , une relation qui n'a encore jamais été vraiment analysée dans ses divers aspects mais qui mériterait de l'être. L'aide est en effet le résultat d'un jeu dissymétrique, souvent subtil, entre une offre qui est nécessairement technocratique (et dont certaines motivations peuvent n'avoir rien de commun avec le développement) et une demande. souvent aussi technocratique que l'offre, souvent mal assurée faute de vision claire de l'avenir (et dont certaines motivations peuvent aussi n'avoir rien de commun avec le développement).
Cette complexité peu explorée de la relation d'aide ne cache-t-elle pas de grandes divergences sur le contenu même du développement? Depuis l'époque coloniale, nous proposons avec une grande constance aux Sahéliens notre propre conception du développement, une conception à laquelle les Sahéliens que nous trouvons en face de nous comme partenaires de discussions semblent adhérer puisqu'ils nous demandent, à peu de choses près, l'aide que nous leur offrons. Et personne ne semble s'étonner de cette adhésion et de cette convergence étonnante entre l'offre et la demande.
Mais, "Et si l'Afrique refusait le développement?" comme l'a demandé Axelle Kabou dans un titre provocateur. En fait, il est peu probable que l'Afrique refuse le développement. Mais si elle refusait le développement que nous lui proposons avec obstination depuis trois quarts de siècle? Et si elle n'osait pas nous le dire? Ou peut-être même si elle n'osait pas se l'avouer à elle-même?
Après tout, les pays d'Asie qui marchent à grandes enjambées sur la voie du développement ont-ils vraiment accepté notre développement? A y regarder de près, ils ont réalisé une hybridation entre des éléments qu'ils ont emprunté aux cultures occidentales et ils ont conservé bien des éléments culturels qui leur sont propres, à commencer par des méthodes de gestion des entreprises qui ne sont pas celles que l'on enseigne ni à la Harvard Business School ni à l'INSEAD, même (et peut-être surtout) si les gestionnaires sont d'anciens élèves de ces institutions prestigieuses.
Un Sahélien, Cheikh Hamidou Kane, a écrit au début des années 1960: "Avant de revêtir le bleu de chauffe, nous mettrons notre âme en lieu sûr" 16, signifiant clairement par là qu'il acceptait de revêtir le bleu de chauffe, voie incontournable vers le développement, mais qu'il refusait une partie au moins de la culture occidentale qui avait généré ce développement.
Et, à l'approche du XXIe siècle, force est de constater qu'il n'y a toujours pas de voie africaine du développement comme il y a une voie asiatique.
Peut-être faudrait-il explorer les raisons pour lesquelles l'Afrique en général et le Sahel en particulier ont tant de mal à se donner un projet qui ne soit pas celui des sources d'aide?