Scénarios du Sahel. Recueil de textes écrits par les jeunes du Burkina Faso, FNUAP-DEmP (Direction de l'Education en matière de Population), Ouagadougou. (Documents du Burkina Faso, 1998, 67 p.)
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OUÉDRAOGO Wend Zoodo Julie Rose -19 ans

Joseph N'Koma, Un jeune atteint du SIDA, nous raconte ses regrets et ses souffrances. Le but de ce triste récit est de nous faire prendre conscience du danger de ce grand fléau qu'est le SIDA, mais aussi et surtout d'avoir un soutien moral pour les condamnés du SIDA.

Je me suis réveillé tôt ce matin. Les premiers rayons de soleil entraient dans ma chambre par la fenêtre entrouverte. Dehors commençait déjà la routine quotidienne avec les bruits qui me sont très familiers et qui font que je m'inquiète parfois quand tout est silencieux; en Afrique, le silence n'est pas un bon signe: Il traduit souvent un danger ou un malheur. J'ai essayé de me rendormir, mais le sommeil m'avait quitté. Je me suis levé malgré moi, j'ai fait ma toilette et suis allé m'arrêter devant la glace. L'image qui s'y reflétait me donna un frisson dans le dos. Je ne suis plus une personne, mais un squelette vivant. Cette image ne devait pas être moi. C'est pourtant moi. Je ne me reconnais plus... Je n'ai plus d'avenir. Je vis au jour le jour, dans l'attente de la mort, de la délivrance.

Je me suis habillé rapidement et suis sorti. L'air du dehors sentait agréablement bon. On s'alignait devant les vendeuses de bouillie, de galettes, de beignets....

Seuls les kiosques et les boutiques ne bénéficiaient pas encore de cette ambiance matinale. Dans la rue, je rencontrai quelques amis avec qui j'échangeai quelques banalités. Mais il manquait de la chaleur dans ces brèves causeries. Leurs regards reflétaient plutôt la pitié et la méfiance. Certains évitaient même mon regard. On fait souvent le silence à mon passage. Je me sens déjà exclu du monde. Suis-je responsable de mon état? J'ose à peine penser à ça. Mais je ne peux m'en empêcher. Quand j'y pense, je me revois il y a cinq ans.

J'étais dans un groupe d'amis et c'était la belle vie! J'étais alors en pleine forme.

Chaque soir après le boulot, on se retrouvait dans un bar pour se divertir. On était souvent en la compagnie de jeunes filles et l'on discutait bruyamment jusqu'à une heure tardive de la nuit. Mais cela ne nous posait pas de problèmes, car on était tous des célibataires. Les jeunes filles étaient le plus souvent des collégiennes. C'est lors d'une de mes fréquentes rencontres que je fis la connaissance de Florida.

Florida était aussi belle que son nom. C'était la cousine de la copine de Kévin, mon «pote». Je me suis vite habitué à elle car elle était très gentille. Elle était en classe de seconde au collège «Jean Basco». Florida et moi sommes devenus très vite amis et avons commencé à faire des sorties intimes. Plus j'y pense, plus le cœur me serre. Pourquoi n'avoir pas pris mes précautions? Pourquoi m'être si facilement condamné? Mais comment aurais-je pu le savoir? Comment aurais-je pu savoir que cette fille était séropositive? «Je ne le savais pas non plus.», me confia Florida sur son lit d'hôpital. On ne savait pas. Avons-nous cherché à le savoir? Non, on y pensait même pas!

«Je t'avais bien prévenu Joe! Je t'avais bien dit de te protéger, d'utiliser les préservatifs, mais tu étais trop sûr de ta «nana»! », me reprocha plus tard Kévin.

C'était trop tard pour on ne peut plus rattraper les actes passés, on ne peut plus recommencer sa vie. On ne peut que regretter. Mais les regrets n'arrangent pas les choses, surtout dans mon cas. Je suis maintenant condamné à mourir. Est-ce par ignorance? Non, je ne le pense pas. J'étais bien informé sur le SIDA. Je croyais fermement à son existence, je savais que c'est une maladie incurable qui se transmet par les rapports sexuels, le sang et le lait maternel. J'étais bien informé. Seulement, je me disais que c'est une affaire de prostituées et d'hommes infidèles.

Je ne pouvais pas m'imaginer que Florida pouvait être atteinte de cette maladie. Elle était rayonnante, belle, charmante,...bref. Elle respirait la santé même! Elle était surtout jeune, seize (16) ans! Elle était belle et simple. Pas comme ces filles qui aiment trop se maquiller ou qui portent des habits qui laissent tout deviner. Florida était une fille comme il fallait. Sa gentillesse et son sourire me séduisaient le plus. Ce qui m'a le plus marqué, c'est sa virginité, ce qui me permet d'affirmer qu'elle n'a pas contracté la maladie par voie sexuelle, puisque j'ai été son premier homme.

Vous m'accuserez tout de suite de l'avoir contaminée. J'aurais moi-même cru que je lui en ai transmis le VIH si je n'étais pas sur de ma santé avant notre rencontre.

Mais je suis sûr que je n'avais pas le virus. Sois la pression de mes amis j'avais fait le test de dépistage, comme eux j'étais sain et Florida a été ma seule compagne depuis lors. J'ai été fidèle et Florida aussi j'en suis convaincu. Seulement était-elle séropositive avant notre rencontre? Je ne voulais pas y croire, je refusais de croire. Mais il fallait se rendre à l'évidence. Comment Florida avait-elle contracté la maladie? On peut que supposer: peut être lors de sa chirurgie occulaire quand elle avait quatorze (14) ans ou pendant ses soins dentaires. On ne pourrait certifier. Elle a été une pauvre victime. Elle me faisait beaucoup de peine. Je trouve ça injuste. On ne devait pas avoir le même sort. Moi, je mérite peut-être mon sort pour avoir été imprudent ou négligent, mais elle? De quoi pourrait-on l'accuser?

La société, elle, ne cherche pas de cause. Un sidéen est un sidéen et la cause qu'on lui attribue est le plus souvent les rapports sexuels sans prévention, car c'est le cas le plus répandu. La contagion par les objets souillés et le sang n'existe que dans les documents, pas dans l'esprit de la société. Une société qui accuse plus qu'elle n'excuse. Une société qui n'hésite pas souvent à rejeter ou à marginaliser de pauvres victimes. Pauvre Florida! Mourir à un si bel âge, dix sept (17) ans et demi. Qu'as-tu fait pour mériter un tel sort? Repose en paix, ma belle.

Je suis entré dans un kiosque et ai commandé du café. Le serveur de café me regardait d'un air suspect. Toujours ce regard qui me brûle l'âme. Etre soupçonné! Je suis devenu comme un danger public, un criminel. J'ai vite bu mon café et je suis sorti. Fuir les regards, fuir le monde...

Arrivé au service, je me suis éclipsé dans mon bureau et me suis enfermé. Je n'ai d'ailleurs plus de visite. J'essaie de travailler mais la volonté n'y est pas. Je n'ai envie de rien en ce moment. Je suis condamné et je le sais; c'est plus qu'un supplice. Même les prisonniers condamnés à mort gardent tout au fond de leur cœur, une leur d'espoir: celui d'être acquitté un jour. Moi je n'ai aucun espoir. Si seulement j'avais été prudent! Si seulement je m'étais protégé! Mais je me suis trop bercé d'illusions. Je ne pensais même pas un instant que je pouvais avoir le SIDA. Je pensais que ça ne pouvait arriver qu'aux autres. Les autres, pas moi.

Tout ce que je peux faire maintenant, c'est d'attendre paisiblement la mort. Ça fait mal d'y penser, mais c'est la réalité. «Le SIDA tue» et il est en train de me tuer à petit feu. Chaque jour, chaque instant s'en va avec une grande part de ma vie. Et ce sera ainsi jusqu'à qu'elle soit finie, jusqu'à ce que je sois fini. Et ce serait le même sort pour tous ceux qui, comme moi, se laisseront tromper par l'apparence. Et puis, il y a ces pauvres enfants qui naissent séropositifs ou qui sont contaminés par le lait de leur maman séropositive.

Il est temps pour la société de prendre conscience de ce grand fléau. On ne peut pas rester les bras croisés devant un tel désastre. On doit lutter. Lutter pour que des gens ne tombent pas dans ce piège qui tue. Lutter pour soutenir moralement les victimes du SIDA. Il est grand temps que chacun se réveille. Moi je suis déjà condamné, je ne le souhaite pas pour quelqu'un d'autre. C'est pour cela que je vaux que ma vie serve d'exemple afin que chacun puisse vivre dans la joie et avoir toujours un avenir.

A la fin du récit, Joseph N'Koma sortit de sa poche une photo de son groupe d'amis où se trouvait aussi Florida. Il regarda pendant longtemps la photo puis fondit en larmes.


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