Spore - Bulletin du CTA - No. 43 (CTA, Février 1993, 16 pages)
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Dans un pays où il ne pleut presque pas, mieux vaut habiter sur les hauteurs, dans le brouillard. Même si cultiver y est une forme d'alpinisme.

Oui a dit "la terre est basse"? Aux Iles du Cap Vert, tout se passe à hauteur des yeux. La pente y est si forte que les pluies tropicales, rares mais d'une extrême violence, coulent en torrents jusqu'à la mer, emportant avec elles sol et plantes cultivées.

Cet archipel de neuf îles habitées, à 500 km au large de Dakar, était verdoyant lorsqu'il fut découvert par des navigateurs portugais. Déforestation, sécheresse et érosion sont passées par là: cinq siècles après, de vert, il ne reste que les fonds de vallées, les ribeiras Dans ces petites plaines côtières, les eaux de ruissellement déposent leurs alluvions et forment des nappes souterraines avant de disparaître dans les fosses atlantiques. Les ribeiras, irriguées, sont soignées toute l'année comme des jardins botaniques: plantes maraîchères au sol, rangs de manioc au-dessus, papayers et cocotiers formant des ombrières à l'étage supérieur. A côté, des bananeraies pour l'exportation.

Dans certaines îles, sur les pentes moyennes, la canne à sucre alimente des moulins à "grogue", le rhum local qui fait la richesse de quelques propriétaires fonciers. Mais ces oasis, dominées par des plateaux de pierre nue et les sommets de basalte noir, sont l'exception: 95% de la population rurale et des terres de l'archipel sont soumises à des conditions naturelles qui justifient pleinement l'adhésion de l'archipel au CILSS (Comité lnter-Etats de Lutte contre la Sécheresse dans le Sahel).

Des précipitations "occultes"

Les paysans les moins malchanceux habitent dans les nuages. Entre 1.000 et 2.000 m d'altitude, leurs maisons de pierres sèches disparaissent plusieurs mois par an dans la brume. L'air chaud et humide de la mer se condense sur les sommets. Ces "précipitations occultes", comme disent les agrométéorologistes, assurent la survie des cultures. Ces brouillards épais apportent la rosée et freinent l'évaporation. Dans les champs, minuscules parcelles inclinées ou terrasses accrochées au bord de précipices sans fond, dès la mi-juin, les semis commencent. Pour chaque plante, le sol est préparé de manière différente.

Sur les pentes, si raides que la houe sert parfois autant à s'accrocher qu'à creuser, on sème, dans le même trou, mais et haricot. Entre ces deux plantes, pas de concurrence. Au contraire, la haute céréale empêche le ravinement et sert de tuteur à la légumineuse qui, en échange, apporte de l'azote. Associés dès le semis, le grain jaune et le grain rouge se retrouvent dans l'assiette de cachupa, le plat national.

Patate douce et arachide se retrouvent au sommet de buttes de terre qui ceinturent les montagnes comme des courbes de niveau. Soigneusement protégées des chèvres et des ânes, elles sont d'abord élevées en pépinière, près des maisons dont les toits recueillent l'eau de pluie. Les plants sont ensuite transportés, parfois à plusieurs kilomètres de distance, sur des chemins de crête si étroits que deux personnes peuvent à peine s'y croiser, pour un repiquage en pleine terre.

Dans les champs les moins pentus autour des habitations on trouve les jardins potagers avec oignons et choux principalement. Aux Iles du Cap Vert, contrairement à ce qui se passe depuis une décennie au Sahel, les produits maraîchers ne font pas l'objet d'un commerce vers les villes. Les légumes verts n'ont pas fait leur entrée dans l'art culinaire. La mise en place de circuits commerciaux est l'un des projets auxquels s'attellent actuellement les Capverdiens.

Réparer les dégâts

Sur les terrasses qui sculptent des pans entiers des montagnes, poussent les plantes pérennes, les arbustes "à sauces" et les oléagineux, les caféiers associés au manioc dans les zones les plus humides, et, selon les micro-climats, tous les arbres qui contribuent à retenir la terre, arbres à pain, pommiers, agrumes.

Mais, même pour les paysans "privilégiés" des montagnes, la pauvreté est grande. Peu de terres à cultiver, des loyers souvent lourds à payer dans un système complexe de fermage-métayage qui suscite de vives polémiques, des sécheresses qui peuvent durer de longues années et contraignent les paysans à manger leurs semences.

Le pire pourtant se trouve dans les zones basses. Là, pas de brumes, encore moins de pluie. De temps à autre, un Prosopis couché par le Lestada, le vent d'est qui sèche tout. Les gouvernements et les aides extérieures tentent, depuis l'indépendance (1975), de réparer les dégâts du déboisement: 45 000 ha plantés d'arbres à Santiago et des chantiers similaires dans les autres îles. Pendant la saison sèche, femmes et enfants construisent des centaines de milliers de demi-lunes de pierre pour accueillir les jeunes arbres.

Déjà, des forêts se reconstituent: Prosopis en bas, pins maritimes en haut reverdissent le paysage et retiennent ce qui reste de terre. Cela finira-t-il par modifier le climat comme le croient beaucoup de Capverdiens?

En attendant, ces travaux créent des emplois pour ceux qui restent sur place. Car cet archipel de 350 000 habitants qui ne peut produire que le dixième du mais qu'il consomme vit de sa diaspora: ses 500 000 émigrés restent sa principale richesse.