Le Courrier ACP - No. 137, Janvier - Février 1993 - Développement et coopération (Commission Européenne, 1993, 108 p.)
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par Jean-Jacques GABAS*

* Responsable du Centre d'Observation des Economies Africaines COBEA-14T, d'Orsay/Université Pans XI.

Le développement. Un mot simple sur lequel l'intuition commune était convergente quelles que soient les opinions: améliorer la production de biens et en conséquence le niveau de vie des populations (meilleure éducation, meilleur niveau sanitaire, etc...). Ce terme recouvre pourtant des chemins d'accès forts différents passant d'une vision très «économiciste» à une vision davantage «humaine».(1) Développement est en fait le premier terme d'une phrase inachevée, qui était selon ses pionniers, développement d'une économie de marché c'est-à-dire accroissement des échanges entre acteurs, développement de la division du travail au sein d'une société, instauration du règne de la marchandise. Aujourd'hui encore après plus de trente ans de politiques de développement ce terme intègre le soucis d'un retour à l'équilibre qu'il soit économique, financier, écologique, politique, voire même démographique. Le développement a donc une dynamique finalisée.

(1) Cf. «Histoire de la pensée économique sur le développement depuis 1945», OCDE Centre de développement. Paris, 1992.

Dans le contexte de cette vision maîtrisable du processus de mutation d'un ensemble socio-économique, compte tenu de l'histoire entre les peuples et notamment de l'histoire des dominations une nation pouvait en aider une autre à atteindre «plus facilement» cette fameuse économie essentiellement basée sur l'échange, le marché. Par ailleurs, toute société ne vit pas à l'abri des autres sociétés. Il y a un ensemble d'influences, et les travaux de F. Braudel ont montré notamment que les relations commerciales avaient profondément bouleversé les ensembles économiques en Europe. Le marché a incité les producteurs, les commerçants et les consommateurs à se mettre en «relations». Il y avait des biens à échanger et la valeur de ces biens s'est au fur et à mesure constituée, des revenus se sont formés suite à l'échange. Des prix se sont établis certes en fonction de rapports de force mais aussi en fonction de la valeur que les individus mettaient dans ces biens. La circulation de monnaie n'est que la face visible d'un processus relationnel entre les acteurs beaucoup plus profond. Jacques Austruy(2) le dit en ces termes: «L'échange a toujours existé, mais il est épisodique et revêt dans les sociétés prénéolithiques un caractère de consomption sans doute, le potlatch est lié au surplus, non seulement parce qu'il le sous-entend mais aussi sans doute, parce qu'il sollicite par mimétisme magique sa reconstitution. Il est donc à cet égard un signe du pouvoir qui donne et force par là-même les autres et la nature à se rendre. Mais, ce pouvoir basé sur un surplus provisoire ne peut pas s'institutionnaliser alors. Le produit agricole, au contraire, va permettre l'échange permanent en désacralisant le surplus et en montrant son aspect utile. Le surplus agricole, condition du commerce, va permettre de réaliser les avantages théoriques de l'échange, avec le pasteur d'abord, avec d'autres producteurs ensuite, puis avec l'artisan.» L'aide donne l'illusion de la complexité des relations entre agents. L'aide en d'autres termes fournit-elle la possibilité de dégager un surplus qui sera la base de l'échange? L'aide s'identifie à la monnaie mais en quoi peut-elle participer à la formation de ce système relationnel? En conséquence, les influences externes ne sont pas à blamer en soi, mais il faut analyser

(2) Jacques Austruy «La chenille et le papillon. Economie des métamorphoses.» p. 115, éditions Cujas, Paris 1992.

- que l'aide se déconnecte de la production, et que l'échange se fait souvent au détriment des producteurs. Cette aide très importante pour bon nombre de pays aussi bien africains qu'asiatiques a-t-elle instaurée cette économie de la production, tant souhaitée? A-t-elle favorisée les échanges?

- comment les acteurs s'approprient-ils ces flux financiers? Comment les populations s'approprient-elles ces influences extérieures? Comment prend «la greffe»? C'est parfois du rejet mais parfois une captation bien particulière du message extérieur en fonction des propres logiques sociales voire familiales;

- comment peut-on accompagner les changements, les mutations? Quels changements, quelles structurations/déstructurations? Ne sommes-nous pas en phase d'acculturation économique ou encore en phase d'appropriation des messages économiques, des influences économiques (par la valeur des biens qui sont importés et exportés, des changements dans les valeurs relatives des biens ou services) dans une logique qui n'est absolument pas celle que l'on imaginait à priori?

La mise en place progressive d'une économie de transferts

Les flux d'aide extérieurs ne sont pas négligeables. Dans la majeure partie des pays d'Afrique au Sud du Sahara, ils représentent plus de 20 % du PNB en 1990. Comment ces ressources ont-elles été utilisées?

Un peu d'histoire de la pensée est à ce stade nécessaire. La machine économique pouvait être lancée, amorcée par une aide extérieure si l'on intervenait soit sur l'industrie, soit sur l'agriculture, sur les infrastructures (le «décor du développement» selon l'expression de J.M. Cour) ou encore sur tous les secteurs à la fois. Toutes les «recettes» ont été appliquées avec des intensités et des modalités différentes selon les pays. Les interventions extérieures se faisaient par projets essentiellement via des sociétés d'Etat ou encore plus humblement via des ONG. Les entreprises étrangères étaient présentes dans les secteurs de l'industrie et du commerce. Depuis 1980 cet héritage pèse lourd, très lourd. La crise financière est bien présente associée à une crise de confiance dans ces «recettes» de développement. On entre dans l'ère des «ajustements» dits structurels. Depuis ce début de décennie 1980 s'installent des transferts qui se font de moins en moins sous forme de projets, au profit de soutiens aux balances des paiements, d'aide alimentaire, de soutiens budgétaires et d'assistance technique. L'ensemble de ces aides dites hors projets «productifs représentent plus de 50 % de l'aide totale dans les pays du Sahel.(3) Pour bon nombre d'autres pays d'Afrique au Sud du Sahara la proportion n'est pas très différente. Il s'instaure une économie de rente au même titre que celle basée sur de recettes d'exportations tirées d'un produit primaire.(4) L'analyse des dépenses d'aide reste à faire. Comment ces ressources sont-elles dépensées? Par qui? Quels canaux suivent ces financements extérieurs? Comment les acteurs à divers stades se les approprient-ils? Vers quels usages? Nous avons peu de réponses précises. Mais nous avons quelques éléments. Les soutiens aux balances des paiements sous forme de stabex, de financements d'importations d'aide alimentaire sont des «dons» extérieurs qui dans le pays génèrent des fonds de contrepartie en monnaie locale. A quoi servent-ils? A relancer l'offre? Ou plutôt à du fonctionnement? Une économie de l'aide se met en place, déconnectée au fur et à mesure du temps de l'économie de la production.

(3) «Les politiques d'aide dans les pays du CILSS», J.J. Gabas, A.S. Boisgallais. Club du Sahel/ CILSS, COBEA, Paris 1992.

(4) Le phénomène de Dutch desease observé pour le Nigeria dans le cadre de ses recettes pétrolières est observable pour beaucoup de pays d'Afrique subsaharienne avec la ressource extérieure basée sur l'aide.

On s'oriente prématurément vers une économie de services

Très forte croissance des services dans le PIB, c'est à la fois signe de croissance de l'activité échanges à partir de produits importés et aussi maintient à des niveaux trop bas des prix des produits agricoles alors qu'il n'y a eu aucun gain de productivité au cours des décennies antérieures. L'aide ne favorise pas cette constitution de surplus pourtant essentiel à la pérennisation de l'échange. L'aide dans ses conséquences déstructurantes dé déséquilibres entre les prix agricoles et manufacturés par la non rémunération des agriculteurs favorise largement cette exide rural. Les populations citadines doivent être approvisionnées à bas prix pour des raisons politiques mais aussi de survie d'une partie de la population. C'est le cas de la Guinée Bissau, de la Gambie ou du Bénin «pays qui n'a jamais fondé son fonctionnement sur une véritable politique de production, mais plutôt de service, accordant toujours une place prépondérante au commerce».(5)

(5) John Iguéet Bio G. Soûle «L'Etat-entrepôt au Bénin», p. 44, éditions Karthala, Paris 1992.

L'aide extérieure(6) sous forme de dons ou de prêts à conditions douces contient tous les germes de sa propre pérennité. C'est effectivement un acte économique enclin de la meilleure intention qui contient ses propres effets pervers. L'aide, plutôt que d'atteindre la sphère de la production et de générer de la valeur ajoutée s'organise dans le cadre d'un système qui s'auto-entretient.

(6) Cf. «L'aide contre le développement. L'exemple du Sahel», J.J. Gabas, éditions Economica, Paris 1988.

Cette aide favorise la consommation plutôt que l'investissement

Cette irrigation des acteurs économiques à partir de monnaie ne concerne en fait que peu les producteurs. Cette irrigation se fait vers les villes à destination d'une population essentiellement de fonctionnaires, de commerçants. C'est une économie de demande. L'offre n'est que peu touchée. Il en découle qu'au cours de la dernière décennie pour les pays à faible revenus la croissance de la consommation publique a été de plus de 3 % en moyenne par an contre un peu plus de 1% pour l'investissement et un peu plus de 2 % pour la consommation; à titre de comparaison la croissance de l'investissement intérieur était proche de 9 % en moyenne par an entre 1965 et 1980 et beaucoup plus faible pour les autres éléments de la demande finale. L'aide n'alimente-t-elle pas une large partie du commerce intra-africain largement basé sur les réexportations(7)?

(7) On consultera les travaux de John Igué et du Club du Sahel/CILSS sur les espaces régionaux en Afrique de l'Ouest.

Cette aide dans ses effets négatifs se manifeste aussi dans les pays en guerre. Que ce soit la Somalie ou le Libéria, ils étaient fortement aidés au cours des décennies antérieures. Le résultat est connu. Certes, affecter la situation actuelle à la seule politique de développement et d'aide serait absurde mais on ne peut isoler les graves conflits politiques des stratégies de développement adoptées dans le passé et donc du système de l'aide sous-jacent.

Se pose, en fait, le problème de la naissance de la monnaie. La monnaie pour qu'elle ait sa propre reconnaissance par les acteurs doit cristalliser l'énergie de ces acteurs. Elle ne devrait pas être liée au dollar ou au franc. Elle perd dans ce cas son fondement, sa création qui doit être précédée de projets, d'anticipations de résultats. On en revient aussi au problème du don. Est-ce possible qu'un flux économique n'ait pas de contrepartie? On attend toujours quelque chose en échange. Toutes ces ressources financières gratuites ou presque ont une place curieuse dans un contexte de rareté du capital Une mécanique d'économie dépressive se met en place, les prix sont artificiellement bas du fait que les acteurs économiques (bien souvent l'Etat) n'ont pas le souci du remboursement.

Et pourtant, tout développement, au risque de choquer les idées bien ancrées n'est ni durable ni linéaire, par définition. Il comporte encore moins de stades prédéterminés à l'image d'un déterminisme universel. Le développement est par essence même, synonyme de changement, de bouleversements plus ou moins douloureux. Le développement s'accompagne nécessairement de déséquilibres, de crises plus ou moins profondes, d'adaptations plus ou moins réussies. Il est chaos. Les changements sont inhérents à toute société, et les économies africaines changent ne sont pas statiques. C'est à partir de cette observation que l'aide qui de toute façon continuera dans les années à venir, doit s'intégrer; cette aide doit accompagner les demandes des acteurs. A cet égard, l'Afrique n'a pas davantage besoin d'un «ajustement culturel» que nos propres sociétés. Plutôt que de s'imposer dans un contexte international de «devoir d'aide» ces flux extérieurs devraient pouvoir diminuer sans pour autant associer cette diminution à un oubli. Par contre, concernant l'aide humanitaire, il serait criminel de l'arrêter tant les besoins en matière de santé et alimentaire pour les populations réfugiées notamment sont énormes.

J.-J. G.