| Le Courrier ACP - No. 137, Janvier - Février 1993 - Développement et coopération (Commission Européenne, 1993, 108 p.) |
| Dossier: Développement et coopération |
* Toutes les données reprises dans cet article sont tirées du «Rapport mondial sur le Développement humain - 1992» publié en français par Economica (France), en anglais par l'Oxford Universtity Press, en arabe par le Center for Arab Unity Studies (Liban) et en espagnol par Tercer Mundo Editores (Colombie).
par Kees KINGMA(1)
(1)
Membre de l'équipe de préparation
du Rapport mondial sur le Développement humain - 1992 Programme des Nations
Unies pour le Développement (PNUD).
Tous les efforts de développement devraient être mesurés en termes de résultats concrets et d'impact, qu'il s'agisse d'un programme officiel d'éducation, d'un investissement privé dans une industrie de transformation alimentaire ou de l'amélioration et de la gestion d'un système de distribution d'eau par une communauté locale. Le suivi et l'évaluation de l'efficacité des politiques de développement devraient pouvoir s'appuyer sur la comparaison des évolutions et des niveaux de développement entre différents pays et différentes régions. Mais la chose est plus aisée en théorie qu'en pratique. Lorsque nous déclarons vouloir mesurer le développement, il nous faut d'abord décider ce que nous voulons mesurer. Est-ce la quantité d'argent ou le nombre d'heures de travail investis dans un programme ou un projet de développement? Est-ce le nombre d'enfants ayant bénéficié d'un enseignement? Est-ce la croissance de la production? On s'accorde à dire que le développement est davantage que la somme des contributions aux efforts ou que la croissance économique. La mesure de ce développement se limite pourtant trop souvent à celle du revenu par habitant. Or, ce sont les fins que nous devons mesurer, et non les moyens.
Le Rapport mondial sur le Développement humain
Le Rapport mondial sur le Développement humain, publication annuelle du PNUD dont la première parution remonte à 1990, cherche à apporter certaines réponses à ces questions en abordant le développement dans une perspective nouvelle. Il affirme que ce sont les niveaux de «développement humain» qu'il convient, en réalité, de mesurer. C'est sur cette base que les Rapports successifs ont montré les progrès accomplis par le développement dans tous les pays du monde, de même que les facteurs qui l'influencent; ils indiquent également la manière dont les stratégies officielles et d'autres efforts de développement par viennent - ou non - à atteindre les objectifs de développement humain.
Le concept de «développement humain» met les êtres humains au premier rang des préoccupations. Le développement doit être défini en termes de qualité de vie des populations, celles-ci n'étant pas seulement le moyen le plus important mais aussi l'objectif ultime du développement. Le développement humain est donc défini comme un processus de création et d'utilisation des choix et des capacités des individus. Il comporte deux facettes: la première est la formation de ces capacités humaines, notamment sur le plan de l'amélioration de la santé et des connaissances; la seconde est l'usage que feront les individus de ces capacités à des fins de travail ou de loisirs.
Les Rapports s'attachent à mesurer ce développement humain. Les conceptions antérieures du développement - de même d'ailleurs, implicitement, que certaines conceptions actuelles - accordaient une attention exclusive à la croissance économique. La production par habitant sert encore fréquemment d'indicateur du développement, ce qui peut induire largement en erreur. Ainsi, par exemple, ce n'est pas parce que le Brésil avait un PNB par habitant de 2 540 US$ en 1989 et que ce chiffre n'atteignait que 1260 US$ en Jamaïque, que l'on peut affirmer pour autant que le Brésil est beaucoup plus développé que la Jamaïque. En réalité, l'examen des indicateurs humains de développement fait apparaître que l'espérance de vie en Jamaïque est plus longue de 7,5 ans; que l'alphabétisation des adultes y est supérieure de 17,3 points de pourcentage; et que le taux de mortalité infantile est près de quatre fois plus élevé au Brésil qu'en Jamaïque. Les Rapports sur le Développement humain ont donc clairement montré qu'il n'existe pas de lien automatique entre la croissance des revenus et le progrès humain, et qu'il convient d'inclure d'autres aspects du développement dans la mesure de ce dernier.
La mesure du développement
Etant donné la multitude des aspects de la vie des hommes - et, par conséquent, de leur développement - cette mesure est particulièrement complexe. On pourrait, bien entendu, procéder à la mesure distincte de chacun de ces aspects. Il existe plusieurs indicateurs en matière de santé, d'alimentation, d'enseignement, d'emploi, de revenus et de leur répartition, de pollution de l'environnement, de conditions de logement, etc. Mais une évaluation du développement basée sur une série d'indicateurs distincts n'aurait pas été entièrement satisfaisante. Il fallait élaborer un indicateur composite de développement qui reflète un niveau global de bien-être: c'est ce qu'ont fait les Rapports sur le Développement humain en proposant l'IDH (Indicateur de Développement Humain).
Tableau I: Développement humain le plus élevé
|
Rang selon l'HDI |
Pays |
Indicateur de développement humain (IDH) |
PNB par habitant ($ EU) (1989) |
|
1 |
Canada |
0,982 |
19.030 |
|
2 |
Japon |
0,981 |
23.810 |
|
3 |
Norvège |
0,978 |
22.290 |
|
4 |
Suisse |
0,977 |
29.880 |
|
5 |
Suède |
0,976 |
21.570 |
|
6 |
Etats-Unis |
0,976 |
20.910 |
|
7 |
Australie |
0,971 |
14.360 |
|
8 |
France |
0,969 |
17.820 |
|
9 |
Pays-Bas |
0,968 |
15.920 |
|
10 |
Royaume-Uni |
0,962 |
14.610 |
Source:
Rapport mondial sur le Développement
humain 1992.
Ces Rapports estiment que la mesure du développement humain doit s'appuyer sur trois des choix essentiels de vie: la durée de vie, l'accès à la connaissance et la disponibilité de ressources suffisantes pour un niveau de vie décent. Dans cette triple perspective, les indicateurs les plus appropriés sont l'espérance de vie à la naissance, une combinaison du taux d'alphabétisation et de la moyenne d'années d'études, et le pouvoir d'achat/PIB réel ajusté par habitant. Ce dernier indicateur permet de déterminer ce qu'un individu peut acheter, en termes de biens et de services, en fonction du revenu par habitant.
Etant donné que ces diverses variables ne peuvent être additionnées la valeur de chacun des indicateurs est tout d'abord convertie en une position du pays en question par rapport au pays le plus performant, d'une part, et par rapport au pays le moins performant, d'autre part. L'indicateur des revenus est calculé de manière quelque peu différente dans la mesure où l'on ne considère pas qu'un dollar supplémentaire au-dessus du seuil de pauvreté apporte autant de valeur au bien-être humain que les dollars cumulés jusqu'à ce seuil. Aussi une pondération progressivement plus faible est-elle conférée aux dollars venant au-delà du seuil de pauvreté. Chaque pays obtient ainsi, pour chacun des indicateurs, une valeur entre un et zéro Les valeurs respectives des trois indicateurs sont ensuite totalisées, puis divisées par trois. On en arrive donc, pour chaque pays, à des valeurs de l'IDH se situant entre un et zéro.
On établit ainsi un classement des pays les uns par rapport aux autres, selon les progrès qu'ils ont réalisés par rapport au minimum observe pour les trois indicateurs regroupés dans l'IDH et par référence à ceux qui leur restent à accomplir pour atteindre le niveau maximum actuellement observé pour ces trois indicateurs. Dans le Rapport mondial sur le développement humain 1992, c'est le Canada qui se classe au premier rang avec un IDH de 0,982 (voir le Tableau I) tandis que la Guinée se situe en dernière position de la liste des 160 pays avec un IDH de 0,052 (voir le Tableau II).
On pourrait, à juste titre, faire valoir la nécessité d'intégrer plusieurs autres variables importantes dans la mesure du développement humain afin de mieux refléter la réalité, et notamment l'alimentation, la liberté politique, la sécurité individuelle et la pureté de l'environnement. Certains arguments fondamentaux justifient toutefois de ne pas inclure davantage de composantes dans l'IDH. Un souci de simplicité, d'abord. Le calcul actuel de l'IDH est transparent quant à sa construction, sa sensibilité à l'égard de modifications au niveau de l'une des variables, et ses limites. L'inclusion de variables supplémentaires compliquerait, d'autre part, les décisions quant à leur pondération respective. Deuxièmement, les données relatives à certains indicateurs manquent dans certains pays. Troisièmement, bon nombre de ces indicateurs sont étroitement liés à ceux qui sont actuellement utilisés dans le calcul de l'IDH. Ils ne constitueraient donc qu'un apport limité d'informations par rapport à l'indicateur actuel. Et, enfin, certains autres aspects du développement humain sont particulièrement difficiles à quantifier: ainsi, par exemple, le débat reste ouvert et la méthodologie à définir en ce qui concerne la mise au point d'un indicateur universellement reconnu pour la liberté politique et d'autres droits de l'homme.
Que fait apparaître l'Indicateur du Développement humain? Chaque année, le Rapport mondial sur le Développement humain publie la liste complète de tous les pays classés en fonction de leur IDH, que les Tableaux I, II et III reprennent partiellement. Ceux-ci montrent très clairement que le classement selon l'IDH diffère fortement d'un classement basé sur le PNB par habitant.
En d'autres termes la croissance économique se traduit en développement humain à des degrés divers. Le PNB par habitant ne représente, au Canada, que les deux tiers de celui de la Suisse; or le développement humain y est supérieur. Le Tableau II montre que plusieurs «pays en développement» aux revenus modestes sont parvenus à des niveaux de développement relativement élevés. Neuf «pays en développement» figurent parmi les 40 pays ayant les taux les plus élevés de développement humain. Au bas de l'échelle (Tableau III), même si les différences d'un pays à l'autre sont peu importantes, on constate que certains Etats ont enregistré de meilleurs que d'autres sur le plan du développement humain, en dépit de faibles niveaux de revenus.
Tableau II: Développement humain le plus élevé parmi les «pays en développement»
|
Rang selon l'HDI |
Pays |
Indicateur de développement humain (IDH) |
PNB par habitant ($ EU) (1989) |
|
20 |
Barbades |
0.927 |
6.350 |
|
24 |
Hong Kong |
0,913 |
10.350 |
|
25 |
Chypre |
0,912 |
7.040 |
|
29 |
Uruguay |
0,880 |
2.620 |
|
30 |
Trinité & Tobago |
0,876 |
3.230 |
|
31 |
Bahamas |
0,875 |
11.320 |
|
34 |
République de Corée |
0,871 |
4.400 |
|
36 |
Chili |
0,863 |
1.770 |
|
40 |
Singapour |
0,848 |
10.450 |
|
41 |
Brunéi Darussalam |
0,848 |
15.360 |
Source:
Rapport mondial sur le Développement
humain 1992.
Tableau III: Développement humain le plus faible
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Rang selon l'HDI |
Pays |
Indicateur de développement humain (IDH) |
PNB par habitant ($ EU) (1989) |
|
151 |
Somalie |
0,088 |
170 |
|
152 |
Guinée-Bissau |
0,088 |
180 |
|
153 |
Djibouti |
0,084 |
180 |
|
154 |
Gambie |
0,083 |
240 |
|
155 |
Mali |
0,081 |
270 |
|
156 |
Niger |
0,078 |
290 |
|
157 |
Burkina Faso |
0,074 |
320 |
|
158 |
Afghanistan |
0,065 |
320 |
|
159 |
Sierra Leone |
0,062 |
220 |
|
160 |
Guinée |
0,052 |
430 |
Source:
Rapport mondial sur le Développement
humain 1992.
L'indicateur de développement humain pourrait utilement servir à revoir le classement de ces différents pays. Des termes tels que «tiers monde», «pays en développement» ou «pays développé» ont effectivement perdu de leur sens. Ainsi, par exemple, comment pouvons-nous encore qualifier l'Albanie (avec un IDH de 0,791) et la Roumanie (avec un IDH de 0,733) de «pays industriels»? Et la République de Corée (dont l'IDH atteint 0,871) de «pays en développement»? En réalité, la production industrielle représente 45 % du PIB en République de Corée alors qu'elle ne dépasse pas 29 % du PIB en France. L'éclatement de l'ancienne Union soviétique rend la de cette définition plus grande encore. La construction même de l'IDH en fait un outil permettant de créer des catégories de pays correspondant mieux à la réalité d'aujourd'hui. L'IDH nous permet, en effet, de parler de pays à développement humain élevé, moyen et faible sans faire intervenir leur ancien statut colonial ou d'autres critères aussi désuets que hors de propos.
Plusieurs pays ont d'ores et déjà utilisé la méthodologie de l'IDH pour faire apparaître certains écarts de développement à l'intérieur de leurs propres frontières. Des contrastes frappants sont ainsi apparus. Diverses régions géographiques d'un même pays peuvent effectivement se situer à des niveaux très différents sur le plan du développement humain. En ce qui concerne les 67 provinces de Turquie, par exemple, 18 appartiennent à la catégorie «développement humain élevé», 42 à la catégorie «développement humain moyen? et 7 à celle de «faible développement humain». Ces écarts s'expliquent essentiellement par des disparités au niveau des taux d'alphabétisation. Un calcul similaire effectué dans 17 provinces de l'Inde révèle que le développement humain est moyen dans deux d'entre elles, et faible dans les autres.
Améliorer encore la mesure du développement
Au sens absolument strict, le développement n'est pas mesurable et tout indicateur suscitera certaines critiques. Le développement est un processus trop complexe pour être saisi en un seul chiffre. L'IDH à toutefois démontré la possibilité d'élaborer un indice global fournissant une bonne indication du niveau de développement par le regroupement d'indicateurs sociaux et économiques, et permettant la comparaison des niveaux de développement entre pays et entre régions. La méthodologie permet également de suivre le développement dans le temps.
La condition essentielle d'une amélioration de la mesure du développement réside, en réalité; dans l'obtention de statistiques sociales élargies et détaillées pour tous les pays, toutes les régions et tous les groupes de population. Il semblerait que les donnés économiques soient plus systématiquement récoltées que les données sociales. Si la fréquence et la fiabilité des données sociales étaient du même ordre que dans le domaine économique, le suivi des stratégies et des processus de développement en serait fortement amélioré. La qualité de l'indicateur est, en effet, fonction de la précision des données.
L'amélioration de l'IDH lui-même doit également se poursuivre pour que s'élabore progressivement un étalon de développement de plus en plus performant. Les défis ne manquent pas. Il convient notamment d'intégrer, à terme, les questions de répartition. Les Rapports mondiaux sur le développement humain ont déjà publié des indicateurs distincts qui tiennent compte de la répartition des revenus et des disparités entre les hommes et les femmes. Ces affinements du concept seront proposés et développés dans les prochaines versions du Rapport.
K.K.