Le Courrier ACP - No. 137, Janvier - Février 1993 - Développement et coopération (Commission Européenne, 1993, 108 p.)
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par Luis LOPEZLLERA*

*
Version abrégée de l'article fourni au Courrier

Le XXème siècle a expérimenté des avances scientifiques et technologiques immenses qui font penser à la recréation accélérée et «mutante» de la condition humaine. Mais aussi, malheureusement, à la fin de ce siècle, nous nous trouvons devant un panorama de bouleversements sociaux: guerres, famines, maladies incurables, destruction des cultures et de l'environnement, qui font penser à la perpétuation du mal, de la douleur et de la mort dans le genre humain.

Il y a deux visions à la fois complémentaires et contradictoires qui dominent dans le discours des politiciens, philantropes, dirigeants sociaux: développement et pauvreté.

Après trente années de lutte tragique contre la pauvreté aux côtés des pauvres, aujourd'hui je ne peux faire moins que dénoncer un bilan: les riches sont plus riches alors que les pauvres ont augmenté en nombre et en privations, jusqu'à tomber dans une misère irrémédiable.

Le «Développement», qui a été le concept clé, une médecine mise en place pendant des décennies, doit être révisé sérieusement. Tel a été l'esprit du colloque «L'autopsie du développement» organisé, en 1990, par le réseau ESPACIOS avec des groupes de la société civile mexicaine, de concert avec d'autres efforts similaires dans le monde (IGGRI: International Group on Grass Roots Initiatives: People's Plan 21: Centre Lebret-Foi et Développement: L'autre Sommet Economique... etc).

Hier

A la fin de la deuxième guerre mondiale, une puissance dominante, la première du monde occidental, et une puissance contestataire, mélange d'Europe et d'Asie, se disputaient la maîtrise du monde par l'équilibre de la terreur nucléaire dans le Nord et le contrôle des populations dans le Sud. «Développement» et «Révolution» ont été pendant plus de quatre décennies les mots d'ordre contradictoires de chaque bloc.

Après la récente et surprenante désintégration de l'URSS et les résultats discutables des révolutions souvent sanglantes dans le Tiers-Monde - même dans des pays de participation populaire comme le Mexique, Cuba et le Nicaragua - les idéologies de la prise de pouvoir d'Etat et de la planification centrale bureaucratique, avec ses corrollaires manipulateurs et répressifs, ont perdu toute crédibilité.

Si cet échec est compréhensible dans le cadre d'une guerre froide implacable et d'un capitalisme en expansion, il reste que c'est le peuple qui paie avec son sang et sa sueur les frustrations des avant-gardes. Mais les échecs des efforts de l'actuel système monopolaire pour construire un monde sans misère ne sont pas moins graves. La menace réelle comme le fantôme du communisme ont disparu. Pourtant la pauvreté continue à se répandre et la propagande pour le progrès n'arrive pas à cacher les couches populaires jetées à l'abandon. Même les couches moyennes du Premier monde commencent à connaître de fortes crises de l'emploi. Il n'y a pas de réponse à la misère dans les projets de «développement» tels qu'ils sont lancés jusqu'à maintenant, à partir de la concentration de la richesse et de la distribution plus ou moins adroite de quelques excédents.

Le programme de reconstruction de l'Europe et les expériences d'aide aux populations sorties de la guerre ont été transférés dans le Tiers-Monde pour le «développer» en même temps qu'on le «décolonisait». Le modèle qui servait de référence était le modèle économique et politique des nations industrialisées auxquelles les nations jugées «arriérées» et «sous-développées» devaient parvenir. Mais celles-ci restaient des fournisseurs de précieuses matières premières. On ne pensait pas que les peuples et les nations pouvaient avoir d'autres valeurs que celles des peuples dominants. La résistance, l'opposition ou les efforts pour trouver un autre chemin étaient considérés comme une atteinte à la sécurité du bloc et punis. A cet égard le cas bien connu du Chili est très éloquent. S'agissant du Mexique, si les années 40 ont signifié le renforcement du nationalisme avec l'expropriation du pétrole, qui était dans les mains d'étrangers, elles ont vu aussi la fin de la mobilisation populaire, la consolidation du Parti-Etat, la neutralisation de la réforme agraire et le démantèlement de l'industrie.

Au cours des années 50, la pauvreté urbaine et rurale s'est étendue malgré les discours révolutionnaires des nouveaux dirigeants. On n'imaginait pas de lancer des projets spécifiques pour «développer» les pauvres, parce qu'on croyait encore aux bénéfices directs du projet «macro». L'Eglise, marginalisée, avec le Secrétariat Social Mexicain, travaillait pour la défense des plus pauvres, constamment en augmentation malgré l'optimisme officiel, notamment par la promotion de coopératives d'épargne et de crédit.

La «première décennie du développement» proclamée par les Nations Unies dans les années 60 coïncide avec la révolution urbaine qui eut, comme antidote, la création de «L'Alliance pour le Progrès» des Etats-Unis. Dans toute l'Amérique latine les grandes centrales syndicales et les coopératives sont soutenues dans le cadre de l'Etat réformiste et de l'économie de marché. La marginalité est abordée par des projets «micro» en cherchant son intégration au système général. L'organisation de base est reconnue comme un élément stratégique par les organismes humanitaires principalement chrétiens («Economie et Humanisme»- fondé par le Père J.-L. Lebret inspire l'Encyclique «Populorum Progressio»; le DESAL au Chili: la CIDSE en Europe: les mouvements internationaux ouvriers et paysans comme la JOC et la JAC...). On pense encore au «Développement par la Réforme», grâce à la participation populaire et à la pression exercée par les forces syndicales. Mais la participation de la base, associée à l'action de groupes civils et politiques, qui visait des réformes structurelles, provoqua des dictatures militaires partout en Amérique du Sud. Au Mexique, on ne peut oublier le massacre de 1968, à la veille des Jeux olympiques.

Dans les années 70, «la deuxième décennie du développement», la radicalisation des mouvements populaires face aux réactions meurtrières a conduit partout à la politisation du travail de base et à la mobilisation populaire: la prise du pouvoir par n'importe quel moyen, l'héroïsme d'un Che Guevara inspirant la jeunesse la retraite américaine au Vietnam mais aussi le coup d'Etat de Pinochet et la répression sanglante en Amérique centrale. La méthode de conscientisation-alphabétisation de Paulo Freire est adoptée au Mexique par une majorité de groupes de promotion. Les groupes d'action à la base sont touchés par la guerilla et par les cellules du Parti radical. C'est la décade des mobilisations qui aboutissent, sauf dans le cas du Nicaragua. Mais dès la fin des années 70, le «développement par la Révolution» conduit à l'exil, la prison, la torture et la mort ou à une guerre sans fin de «basse intensité», de permanente usure, où les plus innocents paient avec leur vie comme au Salvador, ou à un régime de base populaire, provocateur, cerné, attaqué et finalement épuisé, comme au Nicaragua. La leçon: la violence profite aux plus armés, «la fin justifie les moyens».

Dans les années 80, la crise économique, la dette internationale, les ajustements exigés par les institutions financières, frappent les faibles plus que jamais. On parle de «la décennie perdue pour le développement». La survie, plutôt que toute autre stratégie devient la préoccupation des pauvres. En même temps, les dirigeants des pays les plus industrialisés commencent à se préoccuper de la destruction de l'environnement. On commence à parler de «développement durable» pour signifier le respect de la nature au bénéfice des futures générations. «Développement» est lié à «environnement». Les ressources sont canalisées pour préserver la nature; il s'agit de privilégier plutôt l'environnement que les gens qui y habitent. Les riches sont inquiets pour la survie de la planète tandis que les pauvres luttent pour leur propre survie.

Au Mexique, à la suite du tremblement de terre de 1985, les auteurs du «développement à la base» s'engagent avec la population créant de plus en plus d'organisations non-gouvernementales pour le développement (ONGD), dont le dynamisme surprend le gouvernement.

Aujourd'hui

La guerre dans le Nord s'est achevée en 1945 et en même temps la guerre, chaude ou froide, a commencé dans le Sud et elle se poursuit. La paix et le bien-être continuent d'être un mythe pour les pays les plus pauvres, sauf dans les enclaves entourées de mesures de sécurité. Auparavant, tout ce qui bougeait était suspect, subversif ou communiste, et réprimé. Maintenant, la pauvreté n'est pas un péril de guerre pour le Nord; elle n'intéresse plus que comme pourvoyeur de matières premières ou d'exotisme touristique. Il faut l'alléger pour éviter mutineries et pillages comme ceux qu'on a vus au Brésil, au Vénézuela ou en République Dominicaine.

En 1969, la course pour l'hégémonie spatiale est gagnée par les Etats-Unis. Un Américain atterrit sur la lune. Depuis lors, la conception du monde change: on prend conscience de l'unicité de la planète et de la soumission progressive des anciennes souverainetés des Etats-nations aux nouvelles forces économiques technologiques, médiatiques et militaires, qui ne respectent pas les frontières. Grâce à la production en série mondiale de biens fabriqués pour satisfaire des besoins largement conditionnés par les médias, les sociétés transnationales, dont certaines sont plus puissantes que cent Etats réunis, sont le produit de cette situation quoi qu'en disent les discours lénifiants d'une concurrence implacable mais conforme aux «lois du marché».

Le développement est maintenant lié aux valeurs de la démocratie et des droits de l'Homme, dans le cadre de la nation Etat, un cadre de participation qui n'arrive pas à toucher les nouvelles forces qui changent le monde. Le contrôle des moyens audiovisuels par la médiatique est plus important que le contrôle des votes solennels et peu fréquents des citoyens. Il n'y a pas d'idéologie valable, sauf la foi dans le marché qui dissout le pouvoir du citoyen par la séduction de la consommation. Et, si la nation-Etat ne suffit pas pour garantir un système dans la concurrence mondiale, il faut créer des régions-Etats, comme on le voit maintenant avec l'Europe unie et l'Amérique du Nord unie pour faire face au défi asiatique. Le résultat, c'est l'uniformisation du genre humain par peur de l'exclusion.

En 1992, 500 ans après l'arrivée des Espagnols sur notre continent - «découverte», «conquête», «colonisation», «exploitation» - tout le système dominant se prépare pour lancer une nouvelle ère avec un nouveau prototype d'homme, l'astronaute, engagé dans la conquête du système solaire pour les 500 années à venir.

D'un côté, le syndrôme de l'astronaute, de l'autre coté le syndrôme du singe. Combien de peuples n'ont pas cette vocation à une expansion dont ils sont préalablement exclus? En échappant à la loi du zoologique ils sont soumis à la loi de la jungle selon laquelle ceux qui n'arrivent pas à un niveau minimum d'excellence seront condamnés à une ségrégation qui ressemblera à une multiplication des apartheids et, finalement, à l'extinction.

Demain

Dans le dictionnaire Larousse on constate que «développer» et «révéler» ont la même signification dans le domaine de le photographie, c'est-à-dire le domaine des images. Le progrès des sociétés dominantes devait être l'image à suivre pour le progrès de tous. Aujourd'hui, la crise de ce modèle qui n'arrive qu'à «envelopper», cacher la réalité et projeter des minorités dans l'espace, nous demande pour demain de faire un effort pour «révéler» le potentiel inédit des peuples du Sud.

Cette année, on célèbre la «découverte» du nouveau monde. Le défi qui s'adresse à nous est de nous «redécouvrir», nous «révéler». Il y a dans le monde plus de 10.000 cultures traditionnelles différentes qui ont été réduites à la condition de musée vivant pour le tourisme, sinon ignorées et presque balayées de l'Histoire. Et on pourrait parler d'un nombre inconnu de nouvelles cultures qui fleurissent dans les villes et parmi la jeunesse, en mélangeant valeurs particulières et éléments universels. Les cultures qui résistent à l'absorption dans l'uniformité ambiante défient le modèle dominant centré sur l'accumulation économique et s'efforcent de retrouver des formes alternatives pour une économie humaine, qui soit capable de combiner concurrence et convivialité, équilibre perdu dans la modernité mais qui peut encore se retrouver dans les communautés urbaines périphériques ou paysannes des pays du Tiers-Monde.

L.L.