Unasylva - No. 140 - L'importance des plantes médicinales. (FAO, 62 p.)
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Edward S. Ayensu

EDWARD S. AYENSU, Ghanéen, est Directeur du Bureau de la conservation biologique du Smithsonian Institution à Washington D.C. Cet article est une version abrégée d'un article original paru dans le Smithsonian Magazine, publié par le Smithsonian Institution, et intitulé «A worldwide role for the healing power of plants».

Les plantes médicinales indigènes des pays en développement sont souvent exportées vers les pays industrialisés où elles sont triées, analysées et utilisées dans des préparations pharmaceutiques, elles leur reviennent ensuite sous forme de médicaments très coûteux.

C'est vers l'âge de dix ans que j'ai découvert la valeur thérapeutique et le pouvoir curatif des plantes. J'avais alors été pris de douleurs abdominales aiguës et persistantes qui demeuraient rebelles aux traitements classiques. Ma mère m'avait emmené à plusieurs reprises à l'hôpital central de notre ville, où l'on avait essayé différents médicaments. En désespoir de cause, elle m'accompagna chez Egya Mensa, guérisseur renommé de ma ville natale dans la Province occidentale du Ghana. Les médecins de l'hôpital le connaissaient car il avait acquis la réputation d'être d'un excellent recours dans les cas difficiles, lorsque la médecine occidentale s'avérait impuissante.

Après un bref entretien, assez semblable à ceux qui ont lieu tous les jours chez bien des médecins généralistes, il nous laissa dans son cabinet de consultation pour aller ramasser dans la campagne des feuilles et de l'écorce d'un arbre, qu'à son retour il remit à l'un de ses assistants afin que ce dernier prépare aussitôt une décoction. Je bus un verre de cette préparation, au goût très amer, et au bout d'une heure environ je commençai à me sentir mieux. Le reste de la décoction fut mis dans deux grandes bouteilles, afin que je puisse en prendre à intervalles réguliers. En trois jours environ mes fréquentes douleurs abdominales cessèrent, et je retrouvai mon appétit. Depuis ce jour je n'ai cessé d'apprécier le pouvoir curatif des plantes médicinales.

Mon expérience peut paraître insolite à des gens qui viennent des villes des pays développés, mais pour les habitants des pays moins riches elle est chose courante. En fait, les études démographiques effectuées par diverses organisations nationales et internationales, telles que l'Organisation mondiale de la santé (OMS), montrent que, pour 75 à 90 pour cent des populations rurales du globe, le seul médecin est le guérisseur qui soigne par les plantes.

Dans la culture africaine, les médecins traditionnels sont toujours considérés en même temps comme des chefs spirituels influents, mêlant la magie et la religion à la thérapeutique. La maladie est combattue par les pouvoirs spirituels occultes de l'homme aussi bien que par l'administration de plantes auxquelles on a reconnu des vertus curatives particulières.

Dans une récente interview pour «La voix de l'Amérique», le chef nigérian Joseph Olusola Lambo a raconté comment il avait été lui-même initié à la médecine par les plantes à l'âge de 15 ans, il y a une quarantaine d'années. Actuellement président de l'Association nigériane des herboristes médicaux, le chef Lambo en vint à s'intéresser à la médecine traditionnelle parce que, très jeune, il souffrait de violents maux de tête. Un parent l'accompagna jusqu'à un village où un médecin traditionnel lui lava la tête dans une mare avec un savon de fabrication locale contenant un médicament indigène. Peu après ce traitement, ses maux de tête disparurent. Il fut si impressionné qu'il commença lui-même à étudier l'herboristerie médicale qu'il tenait pour une «science en mouvement».

Le frère cadet du chef Lambo, le docteur Thomas Lambo, est Directeur général adjoint de l'OMS et psychiatre de renommée internationale. Tous deux s'intéressent de très près aux relations entre médecine traditionnelle et médecine moderne. Le chef Lambo explique: «Jadis les relations entre tenants de l'une et de l'autre étaient très tendues parce que les médecins modernes ne croyaient pas à la médecine traditionnelle. Ils ne voulaient même pas entendre parler des guérisseurs. Mais depuis peu ils ont découvert qu'il y avait beaucoup à apprendre de ces derniers.» Les rapports se sont améliorés à tel point qu'au Centre de recherche pharmaceutique de l'université d'Ife au Nigéria, un herboriste est employé à plein temps comme consultant pour le programme de phytochimie du docteur Abayomi Sofowora. Ce dernier et ses collaborateurs, tout en s'occupant activement de la recherche scientifique moderne, reconnaissent l'importance de la médecine par les plantes et pensent que des guérisseurs herboristes réputés peuvent leur apporter beaucoup.


Les fleurs du tulipier africain Spathodea campanulata, guérissent les ulcères cutanés


Les poivrons sont à la base de nombreux médicaments végétaux


La vigne africaine Strophanthus hispidus, sert à lu fois de poison pour les flèches et de cardiotonique


GHANA. CÉRÉMONIE DE CLÔTURE DES ÉTUDES EN HERBORISTERIE de nombreux médecins formés en Occident prescrivent des médicaments traditionnels

Au cours d'un récent voyage à New Delhi, j'ai visité plusieurs «pharmacies» où l'on ne trouvait que des produits fabriqués localement avec des plantes médicinales. L'un des commerçants me tendit une boîte étiquetée Baidyanath Chyawanprash Avaleha. «Tenez, dit-il, prenez ce médicament, il donne vitalité et mémoire et guérit aussi les maladies des bronches et les troubles respiratoires. Vous pouvez en prendre de 6 à 12 g avec du lait ou du miel deux fois par jour. Cela vous fera du bien.»


GHANA. LE LABORATOIRE D'UN HERBORISTE la pharmacopée est souvent plus saine que les coûteux médicaments synthétiques importés

Je pris dans la main un paquet d'écorce et de racines de Rauwolfia serpentina, plante bien connue de l'ancienne médecine asiatique, et qui contient un alcaloïde, la réserpine. Avant que je n'aie pu lui poser de questions, le commerçant déclara: a C'est une plante d'une grande importance, qui contient de nombreuses substances chimiques très actives. Savez-vous qu'elle a le pouvoir de faire baisser votre pression sanguine et de ralentir votre pouls? Connaissez-vous quelqu'un qui a de l'hypertension? C'est le meilleur remède. Nous l'utilisons aussi pour calmer les malades mentaux, car les alcaloïdes qu'elle contient ont une influence spécifique sur le cerveau.» Ce «pharmacien», je l'appris plus tard, était un médecin diplômé d'une université indienne, mais il avait choisi de soigner par les plantes parce qu'il estimait que ses compatriotes se trouvaient mieux des médecines locales que des coûteux médicaments synthétiques importés, tout à fait étrangers à leur tradition et à leur culture.

Il continua en m'expliquant que l'Inde avait été à l'avant-garde dans la découverte et la pratique des méthodes médicales indigènes, qui ont été par la suite bien documentées, et dont les deux plus remarquables sont l'Ayurveda (hindou) et l'Unani (grec et islamique). Il souligna que la pharmacopée de ces deux méthodes englobe un riche héritage de pratiques indigènes de guérison par les plantes, qui ont contribué à préserver la santé des peuples de l'Inde pendant des siècles, a Je suis très heureux et satisfait, après avoir reçu une formation médicale moderne, d'être revenu à notre forme de thérapie, qui est celle qui nous convient le mieux», me dit-il.

Dans le royaume himalayen voisin, le Népal, au Laboratoire royal de recherche pharmaceutique, où un impressionnant programme de recherche sur les plantes médicinales est en cours, je rencontrai le Directeur général, le docteur S.S. Malla, qui exprima lui aussi sa très vive satisfaction de voir l'intérêt croissant porté à la médecine par les plantes dans son pays et ailleurs. Il me rappela en outre que les plantes médicinales ont joué un rôle important dans la culture hindoue, comme en témoigne le Rig-Veda, qui aurait été écrit entre 4500 et 1500 avant J.-C.: «Il est improbable que la culture hindoue abandonne un aussi riche héritage, surtout face à l'escalade du prix des médicaments occidentaux», ajouta-t-il.

Tandis que je visitais les installations de recherche, la curiosité me poussa à demander dans quelle mesure la médecine par les plantes était acceptée, notamment par les Népalais de formation occidentale. «Tout le monde au plus profond de soi fait confiance aux remèdes locaux. Certaines des plantes des genres Rauwolfia, Ephedra, Aconitum et Nardostachys, utilisées telles quelles, restent très populaires pour soigner l'hypertension et de nombreuses affections cardiaques», me répondit l'un des chercheurs.

Depuis peu, on considère les plantes médicinales comme de véritables a usines chimiques». L'aracée Acorus calamus, par exemple, que l'on utilise couramment dans 51 préparations pharmaceutiques parce que ses rhizomes contiennent une huile essentielle ayant des propriétés insecticides et sédatives, fait l'objet d'une récolte intensive.

Dans le monde entier, la grande majorité des matières premières utilisées dans la préparation de médicaments est recueillie dans la nature. En fait, la cueillette massive de certaines plantes pharmaceutiques pour le marché local et l'exportation pose désormais un grave problème. Un exemple frappant est la disparition d'une espèce très recherchée d'igname (Dioscorea), qui donne la diosgénine, composé chimique utilisé comme base pour la fabrication de pilules contraceptives.

La vincristine, extraite de la pervenche de Madagascar (Catharanthus roseus), se vend plus de 100000 dollars U.S. la livre. Elle a amené une diminution remarquable de la mortalité chez les jeunes leucémiques. En Chine, à l'heure actuelle, on utilise pour ainsi dire chaque mètre carré de terrain se prêtant à sa culture. En raison de son faible rendement en vincristine, les Chinois doivent en traiter au moins 100000 kg à la fois pour récupérer une quantité appréciable de cet alcaloïde. Les feuilles représentant environ dix pour cent du poids sec total de la plante, c'est donc habituellement environ 900000 kg de plantes sèches que l'on traite à la fois.

La Chine est sans doute le pays le plus avancé en ce qui concerne l'union systématique de la médecine par les plantes aux méthodes thérapeutiques naturelles. Au cours de plusieurs visites en Chine, j'ai eu l'occasion d'observer l'emploi massif de la pharmacopée végétale.


Étalage de plantes médicinales

Dans les faubourgs de Pékin, par exemple, se trouve une plantation expérimentale qui approvisionne l'Institut de pharmacologie. Cette plantation, qui couvre environ 25 ha, contient quelque 1500 espèces de plantes médicinales soigneusement cultivées. «Ici environ 10000 médecins aux pieds nus sont initiés chaque année à la culture des plantes médicinales», explique un fonctionnaire de l'Institut. «Etant donné notre nombreuse population, il nous faut encore plus de ces médecins pour travailler dans les grandes villes et dans les régions éloignées.» Cette plantation est également reconnue comme une source sûre d'approvisionnement auprès de laquelle les laboratoires de recherche pharmaceutique peuvent se procurer suffisamment de matériel végétal garanti en vue d'évaluations biologiques ou d'études chimiques.

En voyageant dans le tiers monde, j'ai été agréablement surpris de constater l'intérêt croissant, même parmi les gens les plus instruits, pour la médecine traditionnelle. Tel est le cas en particulier dans le sous-continent indien. Le public éclairé d'Afrique et d'Amérique latine a encore du chemin à parcourir pour revenir aux sources.


EVENTAIRE BIEN APPROVISIONNÉ D'UN MARCHÉ le «drugstore» typique d'Afrique occidentale

Ce qui me chagrine surtout, c'est l'attitude d'indifférence et de mépris total qu'affichent les médecins du tiers monde formés en Occident à l'égard du rôle important que joue la médecine par les plantes pour la santé mondiale. Certains d'entre eux ont même honte d'avouer que leurs parents se sont fiés à ces anciens remèdes populaires pour les soigner et les sauver lorsqu'ils étaient enfants. Beaucoup semblent avoir été persuadés que seuls des médicaments provenant des pays développés ont un pouvoir curatif.

Certains ignorent apparemment que les grandes firmes pharmaceutiques sont constamment à la recherche de nombreux composés actifs tirés des plantes médicinales des pays du tiers monde. Devant les prix croissants des médicaments, et en particulier des médicaments synthétiques dérivés des produits du pétrole, les chimistes en reviennent aux plantes, pour y trouver de nouvelles substances médicinales qui jusqu'à ce jour leur avaient échappé. En outre, de nombreux pays en développement s'aperçoivent que leurs plantes médicinales sont exportées vers les pays industrialisés où elles sont triées, analysées et utilisées dans des préparations pharmaceutiques, pour leur être ensuite revendues à des prix exorbitants. Le docteur Halfdan Mahler, Directeur général de l'OMS, a qualifié ce phénomène de «colonisation pharmaceutique».


INDE. HERBORISTERIE MODERNE les traitements médicaux traditionnels connaissent un renouveau

Pour des raisons sanitaires, sociales et économiques, il semble évident que les pays en développement devraient mettre sur pied un vaste programme pour inventorier les plantes médicinales les plus importantes. A l'heure actuelle, les informations à leur sujet sont, dans la plupart des pays, dispersées et devraient être classées; elles sont pour la majeure partie emmagasinées dans la mémoire d'herboristes âgés, profession qui tend à disparaître.


PHARMACIE PORTATIVE CHINOISE une corne d'abondance de plantes médicinales

Toutefois, les spécialistes ont, dans l'ensemble, l'impression que peu à peu la magie, la superstition et le dogmatisme associés aux plantes médicinales font place à une compréhension des principes fondamentaux de leur pouvoir curatif. La prolifération d'informations sur les «aliments naturels» a sa part dans le vif intérêt porté depuis peu aux remèdes végétaux.


EMBALLAGES MODERNES les médicaments traditionnels prennent un aspect nouveau

Le public s'aperçoit de plus en plus que bon nombre des médicaments achetés sur ordonnance à la pharmacie contiennent différentes substances extraites de plantes. En 1973, dernière année pour laquelle on dispose de données sûres à ce sujet aux Etats-Unis, sur 1532 milliards de médicaments vendus dans les pharmacies de ce pays, 41,2 pour cent contenaient des produits naturels, dont 25,2 pour cent extraits de plantes à fleurs. Si l'on ne considère que les préparations délivrées par les hôpitaux d'Etat et les hôpitaux fédéraux aux Etats-Unis, on estime que celles qui contiennent des plantes à fleurs ou leurs extraits représentent une valeur de 4 milliards de dollars U.S. par an.

Pour les habitants des pays riches, il peut paraître inconcevable que 85 pour cent de la population mondiale, c'est-à-dire celle des pays pauvres, ne consultent pas le médecin lorsqu'ils sont malades, et que beaucoup arrivent au terme de leur vie sans jamais avoir été hospitalisés. Toutefois, de telles statistiques ont incité l'Organisation mondiale de la santé, après des années de laisser-faire un peu condescendant, à lancer un programme destiné à promouvoir et développer la médecine traditionnelle dans tout le tiers monde.

Selon les rapports de l'OMS. cette médecine «doit être évaluée, dûment reconnue, et mise au point, afin d'être plus efficace, plus sûre, plus accessible et plus largement applicable à moindres frais. C'est déjà la méthode adoptée par les gens de leur propre initiative et elle leur convient bien. Elle présente certains avantages sur tous les systèmes médicaux étrangers, parce que, faisant partie intégrante de leur civilisation, elle est particulièrement efficace pour résoudre certains problèmes de santé inhérents à leur milieu. Elle peut contribuer et contribue largement à la médecine scientifique et universelle. Sa reconnaissance, son encouragement et son expansion garantiront à la culture et au patrimoine des peuples le respect qu'ils méritent.»

Le docteur R.H. Bannerman, jusqu'à une date récente directeur du programme de la médecine traditionnelle à l'OMS, résume ainsi l'opinion actuelle sur cette médecine: «Il y a ceux qui y sont hostiles et ceux qui acceptent sans réserve tout ce qui est transmis par la tradition. En vérité ces attitudes sont erronées. La tendance plus réaliste qui se fait jour consiste à discerner et à écarter les pratiques frustes et dangereuses pour ne retenir aux fins d'expansion et de généralisation que les plus perfectionnées et bénéfiques.»

Tous les pays membres de l'OMS se sont engagés à dispenser à toute leur population les soins de santé primaires d'ici à l'an 2000. De toute évidence, nous ne pouvons continuer à tabler exclusivement sur la médecine occidentale. Cela saute aux yeux si l'on se rend compte qu'il y a par exemple actuellement plus de médecins dans la zone métropolitaine de Washington, D.C., Etats-Unis, que dans toute l'Afrique Noire. Au fur et à mesure que la médecine traditionnelle montera dans l'estime de nos sociétés modernes, il est vraisemblable qu'une nouvelle race de praticiens apparaîtra. Je peux prévoir une mutation, avec la venue de guérisseurs phytothérapeutes de haut niveau, capables de consigner leurs diagnostics, de donner suite à leurs observations cliniques, et de noter le degré d'efficacité et l'innocuité des herbes administrées. Enfin, il faut espérer que le guérisseur traditionnel maintiendra l'apparat de sa pratique médicale et gardera son influence psychologique sur la communauté.