Les cahiers du Grif (GRIF, 1977, 120 p.)
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Nous avons réalisé une série d'entretiens enregistrés avec des femmes de notre entourage, principalement des citadines. A partir de ces interviews et de nous-mêmes, nous avons tenté de dégager des spécificités de femmes en matière de vécu spatial.

Au cours des entretiens, nous leur avons demandé d'imaginer librement la ville de leurs rêves. A l'évidence, «rêver la ville» ne va pas sans problèmes.

Juliette: «Je pense qu'il ne s'agit quand même pas d'imaginer une ville, ce serait trop compliqué, je ne suis pas urbaniste.»

Juliette ne peut pas rêver parce que, pour elle, seuls les spécialistes «rêvent».

Isabelle: «On ne s'y habitue pas à la ville, on ne peut pas s'y habituer, on ne peut pas l'organiser, je crois (...). J'imagine pas du tout ce que serait une ville où j'aimerais vivre... Si! Il faudrait que ce soit une ville faite que, imaginée que par des femmes. et qui se... ça voudrait dire... dégagée.»

Avant de «rêver la ville», il est parfois question de faire table rase.

Bernadette: «Ce serait bien qu'il y ait des cafés agréables, démolir les pubs; oui, je commencerais par démolir l'Avenue de l'Opéra; non, pas celle-là d'ailleurs. Je commencerais par démolir les grands boulevards, je ferais tout sauter à la dynamite, le boulevard Saint-Michel, tous les trucs d'Haussmann, je ferais tout sauter à la dynamite.»

Les idées évoquées le plus souvent sont celles d'un changement radical et la nécessité de la lutte pour y parvenir.

Bernadette: «Comment veux-tu faire, il faudrait... tu peux rien faire tout seul... tu vas pas faire des décrets en disant...»

Armelle: «Je n'arrive pas à me dire comment je voudrais que ce soit, ou alors il faudrait que je lutte.»

Cette impossibilité à «rêver la ville» semble liée au «politique». Autrement dit, on ne peut rêver une autre ville avant de «changer», «lutter», «rendre différente» la ville actuelle, c'est-à-dire transformer les structures sociales qui la déterminent; ce qui suppose une lutte collective, «tu peux rien faire tout seul».

Si personne n'a «rêvé la ville», un désir s'est cependant souvent manifesté: celui de détourner les espaces urbains des fonctions qui leur sont assignées.

Bernadette: «Je commencerais par me loger dans un monument public, un bâtiment public, soit une tour d'église, soit un musée, soit un truc comme ça. J'habiterais d'abord dans un lieu public qui deviendrait privé.»

Evelyne: «Y a des trucs que j'ai envie de faire... Par exemple, ma mère qui était folle, elle, son problème c'était... Par exemple dans la rue, elle se sentait pas à l'aise comme n'importe quelle femme je suppose, mais elle avait une révolte qui était assez marrante par rapport justement à l'organisation de la ville; alors elle, elle refusait de marcher sur le trottoir quand elle était dans une période de crise, et tout ça parce que... j'imagine peut-être qu'elle s'y faisait agresser et que ça la révoltait, ou parce qu'elle sentait que dans cette ville, il n'y avait pas un lieu où elle se sentait à l'aise, alors par exemple elle marchait au milieu, sur la bande jaune, enfin elle s'inventait des lieux pour marcher parce qu'en fait, elle sentait qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas dans le fait de marcher sur le trottoir (...). J'ai l'impression que dans cette façon qu'elle avait là de marcher au milieu des voitures, elle voulait dépasser cet étouffement un peu, que moi, j'ai ressenti après.»

Evelyne, elle aussi, voudrait bien transgresser les interdits, détourner la chaussée de sa fonction habituelle.

Ce désir de détournement de fonctions s'est également exprimé en matière de logement. La division de l'espace des logements citadins s'effectue sur la base d'un schéma fonctionnel, standardisé; c'est-à-dire que, grossièrement, chaque pièce correspond à une fonction du corps (l'endroit pour manger, celui pour dormir, celui pour déféquer, celui pour se laver, etc.). Du fait de leur enfermement, les femmes peuvent se projeter sur cet espace qui devient en quelque sorte une image d'elles-mêmes, l'image d'un corps morcelé réduit à ses pures fonctions organiques.

Or, à plusieurs reprises, les femmes ont exprimé le désir d'échapper à ce découpage fonctionnel.

Thérèse: «J'ai besoin d'un lieu... je ne sais pas à quoi ça tient... j'ai besoin d'une pièce commune, j'ai besoin qu'on fasse tout ensemble, que je regarde, je ne sais pas, il faut vivre tous ensemble. J'ai pas besoin de tout ça, les cloisonnements, ça me déprime.»

Une grande pièce commune, c'est la possibilité de retrouver une autre image du corps.

Rolande, elle, refuse la séparation chambre, salle de bains: «Ce que j'aimerais, c'est avoir la baignoire dans ma chambre.»

La salle de bains, précisément, semble revêtir pour beaucoup de femmes une importance particulière.

Bénédicte: «J'ai fait faire, j'ai installé une petite salle de bains. Ça a été vraiment... mon mari était absolument opposé à ça, oui, il trouvait qu'il y avait une salle de bains là-bas. C'était vraiment pas la peine que j'aie deux salles de bains. C'était complètement con, bourgeois... Or, moi, j'avais horreur et j'ai toujours horreur de rentrer dans une salle de bains qui ne soit pas propre. Il y a d'ailleurs des fois où elle n'est pas propre mais ça ne me dérange pas parce que cette saleté c'est la mienne. Ça m'énervait de rentrer dans cette salle de bains qui était sans arrêt en bordel. Bon, je pensais, deux salles de bains c'était bien et donc j'ai fait faire ces travaux sans demander un sou à mon mari. J'ai fait faire ça sur l'argent que je gagnais et mon mari était furax. J'ai pas compris pourquoi d'ailleurs. Il devait lui sembler que j'empiétais sur sa maison et que je prenais des initiatives. Il était fou. Il m'a dit la veille du jour où les ouvriers devaient arriver: "Je te préviens, je vais les foutre à la porte". Il ne l'a pas fait. Mais j'ai pas compris cette réaction aussi violente. Qu'est-ce que ça pouvait lui foutre? Ceci dit, j'ai eu ma salle de bains. J'en avais très, très envie.»

La saleté des autres la dérange, mais non sa propre saleté. Ce dont Bénédicte a besoin (précisons qu'elle ne dispose pas d'une chambre personnelle), ce n'est pas tant d'un espace «propre» que d'un espace «en propre»! Il est clair que la salle de bains prend ici une dimension qui dépasse de beaucoup sa fonctionnalité.

Raymonde: «La salle de bains, c'est un endroit sensuel, l'endroit le plus érotique de la maison, c'est-à-dire un endroit fait pour se laver, se caresser, se gymnastiquer, un endroit où je pourrais rester des heures, un endroit narcissique, plein de miroirs qui serviraient à me regarder, toutes sortes de choses érotiques tout seul, l'endroit de la solitude absolue, faudrait qu'elle ait une porte fermée à triple clé et ce serait l'endroit le plus secret, le plus intime de la maison, un endroit avec une petite fenêtre pour laisser rentrer l'air, pour ne pas être étouffé par la vapeur du bain et un endroit très clair, très spacieux et érotiquement arrangé et spacieux, mais avec des recoins et la place pour mettre des fauteuils, une espèce de grande salle qui peut évoquer les bains grecs ou... un endroit sensuel, fait pour le corps et un endroit bien caché dans la maison, qui soit absolument, spécifiquement privé, auquel personne d'autre ne pénétrerait ni ne se laverait, ni ne ferait quoi que ce soit.»

La salle de bains est associée à l'eau, à la nudité; on est tenté de faire un rapprochement entre cette pièce et l'utérus maternel. C'est donc un lieu sécurisant; l'isolement y est de surcroît admis, on peut s'y livrer au narcissisme en toute quiétude, retrouver d'autres images de soi et de son corps.

A travers ces différents discours, il semble que s'expriment principalement deux nécessités. Celle de s'affranchir des subdivisions fonctionnelles imposées dans la ville comme dans le logement. Celle de disposer d'un espace en propre: une «salle de bains à soi», un monument, ou encore un lieu «inventé», une chambre avec baignoire, une chaussée détournée. Et ces deux nécessités paraissent renvoyer au besoin de «se retrouver», de se créer une nouvelle identité.

Judith COPPEL et Dominique FONTAINE.

A l'heure où nous discutions d'autogestion des quartiers, de transformation des relations entre les citadins, paraissait une loi qui ne laisse aucun doute sur le sens dans lequel s'oriente de plus en plus notre société.

(Loi du 6 juillet 1976 sur la répression du travail frauduleux à caractère commercial ou artisanal.)

Désormais...

Si vous aidez votre cousin à bricoler dans sa maison...

Si vous rendez service à votre vieille voisine qui vivote avec une maigre pension, en réparant sa plomberie ou en tapissant son living,... vous êtes un incivique!

Votre meilleur ami vous a aidé à construire il y a 2 ans. Vous avez l'occasion de lui rendre la pareille en installant l'électricité dans sa nouvelle maison,... vous êtes un incivique!

La loi ne laisse aucun doute à ce sujet.

Si vous n'êtes pas parent au 2e degré, si vous exécutez un travail pouvant être réalisé par un artisan spécialisé, s'il s'agit d'un travail d'une relative importance et d'un caractère technique certain, si vous faites usage d'un matériel et d'un outillage présentant un caractère professionnel, vous êtes (ainsi que celui que vous aidez) passible de l'amende ou de la peine d'emprisonnement prévue par la loi; mais en outre le matériel et l'outillage dont vous avez fait usage peut vous être confisqué ainsi que votre voiture, pour la simple raison qu'elle a été utilisée à cette occasion.

En pénalisant les rapports de bon voisinage, les gestes amicaux, l'entraide de quartier, la loi institutionalise l'individualisme et la méfiance, elle ouvre la porte à tous les abus de pouvoir, chicaneries, contrôles tracassiers et qui plus est à la délation. En décourageant ceux qui espéraient bâtir moins cher, elle freine l'accès à la propriété pour toute une frange de la population.

L'aspect le plus triste de cette loi c'est qu'elle grave dans les textes une des valeurs les plus négatives de notre société. Aller vers autrui, partager, s'associer était déjà suspect, désormais tout est clair, hors du «chacun pour soi» point de liberté ni de tranquillité.

Cfr article paru dans Je vais construire, n° 26 1976.