Spore - Bulletin du CTA - No. 50 (CTA, Avril 1994, 16 pages)
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View the documentCafé, cacao: la mutation des marchés
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1992 restera dans les mémoires comme l'année la plus sombre de l'histoire du café et du cacao depuis la deuxième guerre mondiale: les prix de ces deux matières premières agricoles tropicales ont atteint leur plus bas niveau historique. A l'inverse, 1993 sera celle d'un redressement spectaculaire des prix, allié à une restructuration en profondeur de ces deux marchés.

La mutation des marchés du café et du cacao n'est pas achevée. Elle devrait se poursuivre en 1994 et peut-être au-delà, mettant sans doute un terme à la crise dramatique de la fin des années 80 qui a durement affecté les revenus des pays producteurs. Cette crise a été provoquée par un déséquilibre croissant entre offre et demande. D'un côté, l'arrivée de nouveaux producteurs, essentiellement sud-asiatiques, a déclenché une forte hausse de la production mondiale. De l'autre, la stagnation, voire la réduction du pouvoir d'achat des consommateurs a entraîné un tassement de la demande. Durant la dernière décennie, les stocks de café et de cacao se sont accumulés de par le monde et les prix ont commencé leur chute vertigineuse. Les garde-fous que constituaient les accords internationaux n'ont pas pu résister à la pression et ont fini par céder, laissant les marchés guidés par la seule loi de l'offre et de la demande (cf. encadré: stocks et quota). L'accord sur le café a volé en éclat en juillet 1989 suite à des désaccords entre le Brésil et l'Amérique centrale. Celui sur le cacao a été rendu inopérant, l'ICCO ne disposant plus des moyens financiers suffisants pour remplir sa mission. Livrés à eux-mêmes, les marchés du café et du cacao se sont dès lors effondrés vers leurs plus bas niveaux historiques. En août 1993, le café se négociait à New York 45 cents la livre contre 204 cents lors de son sommet de 1986. Quant au cacao, il valait, à la bourse de Londres, moins de 550 livres la tonne à la mi-1992, près de quatre fois moins qu'en 1984. C'est en août dernier que le renversement de tendance a eu lieu. Depuis cette date, le café a regagné 75 % sa valeur, et le cacao 100 %, sans pour autant retrouver les sommets de la mi-1980.

Stocks et quota

Fonctionnant sur des principes sensiblement identiques, les accords internationaux sur le café et sur le cacao ont été mis en place au milieu des années 60. Placés sous les auspices de la CNUCED, ils avaient pour but de stabiliser le prix de ces produits autour d'un prix négocié entre pays producteurs et pays consommateurs. Chaque accord était assorti d'un instrument permettant d'atteindre l'objectif visé.

Pour le café, l'instrument adopté fut celui des quotas. Chaque année, l'OIC, I'Organisation intemationale du café, chargée de gérer l'accord, évaluait la demande mondiale. En fonction de cela, chaque pays exportateur recevait un quota (un tonnage de café) d'exportation qu'il s'engageait à respecter. On obtenait ainsi un certain équilibre entre offre et demande.

Pour le cacao, c'est le système de stock régulateur qui fut retenu. Chaque fois que les cours passaient au-dessous du prix plancher (négocié, comme pour le café, entre producteurs et consommateurs), l'ICCO, l'Organisation internationale du cacao, chargée de gérer l'accord, achetait du cacao sur le marché international jusqu'à ce que, l'offre se raréfiant, les cours remontent. A l'inverse, lorsque les cours crevaient le plafond, l'ICCO tirait sur son stock pour remettre du cacao sur le marché.

Un plan de rétention

Pour le café, la hausse actuelle provient en grande partie de l'attitude nouvelle des pays exportateurs qui ont décidé de rejouer la carte de la solidarité. En avril 1993, alors que s'évanouissaient les dernières chances de remettre sur les rails l'accord international suspendu depuis 1989, le Brésil et la Colombie, les deux principaux producteurs mondiaux d'Arabica, annonçaient leur intention de coordonner leur politique d'exportation afin de limiter l'offre sur le marché mondial. L'idée fut aussitôt approuvée par les producteurs d'Amérique centrale qui produisent les Arabica haut de gamme. Au total, c'est 75 % de l'offre mondiale d'Arabica qui décidait de s'allier pour adopter une politique commerciale commune. Les chances d'une reprise en main du marché par les pays producteurs semblaient réelles, du moins sur le papier. Les pays africains rallièrent le plan latino-américain en août, achevant ainsi de le crédibiliser.

Pour justifier cette décision, qui sonnait comme une déclaration de guerre aux pays consommateurs, le ministre ivoirien des matières premières, Guy-Alain Gauze, rappela que «les recettes des pays producteurs sont passées d'une moyenne annuelle de 12 milliards de dollars à l'époque du marché contingenté à 6 milliards de dollars par an depuis la déréglementation et ce malgré une augmentation en volume de 30 % dés exportations de café»! L'Afrique, ralliée au plan de rétention, c'est 85 % de l'offre mondiale de café qui se mobilisaient.

La nouvelle stratégie des producteurs fut adoptée au cours d'un sommet réuni à Kampala, capitale de l'Ouganda, les 15 et 16 août 1993: elle repose sur un plan de rétention dit «plan de Kampala» prévoyant une réduction de 20 % des exportations de café afin de faire remonter les cours. La mise en oeuvre de ce plan a été confiée à l'Association des pays producteurs de café, l'APPC, créée pour la circonstance et rassemblant tous les Etats signataires du plan de Kampala. Le Brésil, pour l'Amérique latine, et la Côte d'lvoire, pour l'Afrique, sont chargés de coordonner l'action. On ne parle plus dès lors de quota, comme au temps de l'accord, mais d'un système de rétention un peu analogue à celui qui fonctionnait dans le cas de l'accord international sur le cacao. A la différence près que ce plan est le fait des seuls producteurs, sans l'intervention des pays consommateurs, ce qui a fait dire à certains commentateurs que l'on se trouvait face à un cartel de producteurs, voire à une <<OPEP du café». En fait, comme l'expliquent les producteurs, il ne s'agit pas de créer une pénurie artificielle, mais seulement de ramener les cours du café à un niveau acceptable, comparable à celui d'avant la rupture de l'accord. D'ailleurs, la rétention ne doit intervenir que dans des limites de prix bien définies, exactement comme dans le cas du stock régulateur de cacao de l'ICCO.

L'entrée en vigueur du plan de rétention a eu lieu le 1er octobre 1993, jour où l'accord international sur le café est arrivé à échéance. L'avertissement était clair: les consommateurs n'ayant pas voulu prolonger l'accord international, la régulation du marché se ferait sans eux. Pour la première fois depuis le sombre mois de juillet 19X9 qui avait révélé au grand jour leurs dissensions, les pays producteurs sont en train de réussir à mener à bien une action commune dans le but de sauver leur économie caféière. Pendant les trois ans qu'aura duré le marché libre (depuis la rupture de l'accord et donc la fin des quota), les pays exportateurs auront cru pouvoir compenser la baisse des cours par une augmentation de leurs exportations. Ils ont fini par constater qu'ils faisaient fausse route et en ont tiré la leçon.

Les pays consommateurs ne s'y sont pas trompés. Des professionnels qui, au mois de juin 1993 encore, affirmaient comme ce négociant du Havre: «Il faudrait être fou pour s'inquiéter de l'approvisionnement à court terme» n'ont pas hésité à revoir leur analyse. Faisant amende honorable, ce même négociant déclarait en septembre, à propos du marché brésilien, premier exportateur mondial: «Au rythme actuel des échanges et des exportations, une tension sur les disponibilités se fera sentir à partir de janvier 1994».

L'impact de ce plan de rétention est d'autant plus fort qu'il coïncide avec un retournement de l'équilibre entre offre et demande. L'effondrement des cours constaté depuis 1986 commence à faire sentir ses effets sur la production. Partout, les planteurs ont réduit leurs dépenses: les vergers ne sont plus entretenus comme avant, la consommation d'insecticides et d'engrais est en chute libre, et les rendements aussi. Quand il existe une alternative, les plantations de café sont abandonnées au profit d'autres cultures plus rentables. Au Cameroun, les enfants des vieux planteurs, lorsqu'ils héritent de terres, les replantent souvent en cultures maraîchères. Au Brésil, un milliard de pieds, âgés ou à faible rendement, soit 25 % du verger, ont été arrachés entre 1990 et 1993, sans être remplacés par de nouveaux plants.

Dans certaines régions productrices, comme en Colombie, mais de plus en plus fréquemment aussi en Afrique, c'est la coca, le pavot ou le cannabis qui viennent prendre le relais d'une culture qui n'assure plus la prospérité de ses producteurs. Les pays centre-américains ont alors beau jeu de dénoncer les Etats-Unis qui se présentent comme les champions de la lutte contre la drogue mais refusent un accord international qui assurerait aux planteurs de café des revenus décents. L'argument a été maintes fois utilisé au cours des négociations de l'OIC, brisant le silence sur cette question.

Aujourd'hui, certains experts européens comme Philippe Chalmin, professeur à l'Ecole des arts et métiers de Paris, dans son rapport Cyclope 1993, se demandent si le développement de la culture des stupéfiants ne serait pas «la réponse dangereuse à l'égoïsme des pays du Nord»? Assiste-t-on à la naissance de ce que l'Observatoire géopolitique des drogues (OGD) appelle le «narco-développment» qui viendrait sortir le Tiers Monde de «l'ornière du mal-développement»?

La production baisse

Tout autant que le plan de rétention, ce sont bien les chiffres de production 1993-1994 qui inquiètent les milieux caféiers. Chaque évaluation, au fur et à mesure qu'elle se précise, confirme une tendance a la baisse de la récolte. Pour la deuxième année consécutive, le Brésil a achevé sa récolte sur un chiffre de 21 à 23 millions de sacs, inférieure de 7 millions de sacs aux années précédentes. La Côte d'Ivoire annonce de son côté une baisse de 40 % de sa récolte que son gouvernement justifie par «la démobilisation des planteurs découragés par la faiblesse des cours». Du coup, la peur de manquer de café jaillit dans tous les esprits et l'on se demande même s'il sera nécessaire de mettre en action le plan de rétention pour soutenir les cours.

Un professionnel déclarait fin novembre à la journée française des torréfacteurs: «La consommation mondiale est proche des 92 millions de sacs, alors que la production pourrait en 1993-1994 avoisiner les 95 millions de sacs: l'équilibre est précaire et quoiqu'on en pense, les prix du café sont bas. Que dans les semaines à venir, les stocks européens et américains viennent à baisser, que les chiffres de production annoncés soient révisés, ne fût-ce qu'en légère baisse, la rétention tant décriée deviendra inutile (...) Que les consommateurs surveillent attentivement l'évolution de l'offre et fassent très attention à tout déséquilibre provisoire de cette offre».

C'est également «les fondamentaux», c'est-à-dire les grands indicateurs du marché (équilibre offre-demande et stocks) qui ont orienté à la hausse le marché du cacao ces derniers mois. En passant la barre psychologique des 1000 livres la tonne, le cacao retrouvait son cours d'il y a cinq ans, lorsque l'accord international était en vigueur. Après sept années d'excédent, le marché du cacao a connu un déficit de l'offre en 19911992 puis en 1992-1993. Cette situation est en train de se renouveler pour la récolte 1993-1994. La cause en est la sécheresse au Brésil, les cyclones en Indonésie et en Malaisie et les maladies en Afrique. L'impact de ces catastrophes naturelles a été amplifié par la vulnérabilité des plantations, moins bien entretenues et moins bien protégées que par le passé. Ce déficit ne se traduit pas pour autant par une pénurie. Pendant la longue période de surproduction, le stock régulateur est intervenu à de nombreuses reprises pour tenter de freiner la baisse des cours. Il se retrouve aujourd'hui à la tête de 230 000 t de fèves qu'il va devoir vendre, mais à petites doses pour ne pas perturber le marché. Pour la récolte 1993-1994, le négociant E.F. Man qui fait autorité en matière de statistiques cacaoyères estimait, fin septembre, le déficit à 200 0()0 t., soit plus du double 96 000 t. de la saison précédente. Ce chiffre venait confirmer des estimations précédentes, que le marché avait déjà pris très au sérieux puisque, depuis juillet 1993, les cours se sont mis à remonter.

Cacao, carte blanche

Tout comme pour le café, ce renversement de la tendance de fond au niveau des grands équilibres offre-demande s'est accompagné d'une évolution non moins importante dans les rapports entre producteurs et consommateurs et entre producteurs eux-mêmes. On a également évoqué la naissance d'une «OPEP du cacao» à propos de la décision prise fin novembre par les treize membres de la COPAL, l'Alliance des producteurs de cacao, de s'imposer des quota pour limiter leurs exportations et soutenir ainsi les cours. Un terme bien impropre, car cette décision a été prise avec l'accord tacite des consommateurs.

En effet, contrairement au café, le cacao n'est pas totalement orphelin de son accord. Simplement, dans le nouvel accord signé en juillet 1993, les consommateurs laissent le soin aux producteurs de réquler eux-mêmes le marché en limitant leurs exportations. Ils leur laissent ainsi carte blanche et se contenteront d'observer comment, dans les faits, cette politique sera suivie et avec quelle discipline. Cette attitude évite aux pays consommateurs d'avoir à financer un stock régulateur coûteux comme ils l'ont fait dans le passé.

Une gravé menace plane pourtant sur ce fragile équilibre qui est en train de s'installer sur le marché international du cacao. Elle vient d'une proposition, soumise par le Royaume-Uni, l'Irlande et le Danemark, d'autoriser l'emploi de plus de graisses végétales dans la fabrication du chocolat dans la Communauté européenne. Ces graisses, extraits de palme ou de soja, coûtent dix fois moins cher que le beurre de cacao.

Ce projet est vivement soutenu par le lobby oléagineux (huile de palme et de soja) qui trouverait ainsi un nouveau débouché, et la grande majorité des fabricants de chocolat qui réduiraient leurs coûts de production. En dehors du fait qu'il constitue une atteinte évidente au bon goût gastronomique et à la qualité du chocolat, ce projet, s'il était adopté, réduirait très sensiblement (on parle de 20() Où() t/an) la demande mondiale de cacao, suffisamment pour faire à nouveau chuter les cours.

La CEE a fait savoir qu'elle n'entendait pas donner suite à la demande britannique mais aucune déclaration officielle n'est encore venue confirmer cette orientation. Qu'il s'agisse du café ou du cacao, les mois à venir diront si les producteurs ont réellement les moyens de leur politique et si la remontée actuelle des cours n'est qu'une anomalie dans une tendance de baisse à long terme ou s'il s'agit bien du retour à un cycle de hausse après presque une décennie de baisse ininterrompue. Chez les producteurs on veut croire à la deuxième hypothèse. En Afrique, le Cameroun et la Côte d'lvoire ont déjà augmenté leurs prix d'achat au producteur pour la nouvelle campagne.

La compétitivité des cafés africains

Le calé africain a progressivement perdu de sa compétitivité face à ses concurrents latino-américains et sud-est asiatiques. Deux experts, Benoît Daviron du CIRAD et Wilfrid Fousse du ministère français de la Coopération en ont recherché les causes. Leur rapport, intitulé «´La compétitivité des cafés africains», propose des solutions originales pour inverser la tendance et remettre le café africain dans la course (voir rubrique Livres page 15).

La faible competitivité de l'Afrique, explique ce rapport, s'est traduite ces dernières années par une forte érosion de sa part de marché sur le marché mondial du Robusta. Au cours des vingt dernières années, celle-ci est passée de 78 % à 44 %. Ce retrait s'est fait au profit de l'Amérique latine et surtout de l'Asie du Sud-Est.

Cette baisse de la compétitivité africaine a une cause historique: la fin, en Afrique, des fronts pionniers c'est-à-dire de la création de nouvelles cultures (avec des vergers jeunes) sur des terres vierges donc très fertiles. Les plantations africaines sont vieilles, faute d'avoir été renouvelées (40 % des plantations datent d'avant les indépendances), et les terres sont fatiguées, puisque peu entretenues. En revanche, l'Asie, venue plus tard à la caféiculture, est en plein développement des fronts pionniers permettant une forte productivité. De son côté, l'Amérique latine a dépassé ces deux phases africaines et asiatiques en investissant pour moderniser sa caféiculture avec utilisation de variétés améliorées et recours à des techniques culturales évoluées (tailles, engrais...).

Ce rapport estime que si l'Amérique latine a réinvesti l'argent du café dans la filière, c'est grâce à une volonté politique forte insufflée par des structures professionnelles solides (comme la FEDECAFE en Colombie), capables de résister à la double pression de l'Etat et des intermédiaires qui cherchent à s'approprier les revenus du café. En Afrique, l'Etat a utilisé l'argent du café pour payer les fonctionnaires et développer les infrastructures. En même temps il a favorisé un quasi-monopole des intermédiaires qui se sont trouvés en position de force face aux planteurs. Dans ces conditions, les campagnes n'ont que faiblement bénéficié des fortes hausses des prix des années 70, sous la forme directe d'augmentation de revenus, ou par le biais d'investissements de l'Etat. En Amérique latine, par contre, les revenus du café ont été utilisés pour augmenter le prix d'achat au producteur et pour améliorer la productivité avec des résultats que le rapport présente en détail. Les auteurs suggèrent donc d'aider les producteurs africains à mettre en place des organisations solides, capables de se placer comme véritables interlocuteurs de l'Etat et des acheteurs dans la perspective d'une «cogestion» de la filière.

La compétitivité des calés africains - Wilfrid Fousse, Benoît Daviron - BDPA/SCETAGRI - 27 rue Louis Vicat - 75738 PARIS Cedex 15 - FRANCE