L'aide au Sahel de la période coloniale au XXIème siècle en passant par la sécheresse. Changements et continuité. (Club du Sahel, 1996, 17 p.)
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View the documentI. Des colonies qui doivent se suffire à elles-mêmes à l'aide au développement
View the documentII. Du temps des indépendances à la sécheresse
View the documentIII. Aide et sécheresse
View the documentIV. Aide et ajustement structurel
View the documentV. L'aide aux approches du XXIe siècle
View the documentNotes

La sécheresse était inscrite dans l'histoire climatique de la région. Il y avait eu des sécheresses dramatiques au XVIIe et au XVIIIe siècle et ces faits avaient été enregistrés tant par les maisons de commerce européennes installées sur la côte ouest-africaine que par les chroniques sahéliennes. D'autres sécheresses, moins sévères, étaient survenues au XIXE siècle et l'époque coloniale avait connu deux grandes sécheresses, en 1913 et en 1931. Rien ne permettait de supposer qu'un tel phénomène ne se reproduirait pas. Mais, les deux décennies 1950 et 1960 ayant été en moyenne bien arrosées, la sécheresse qui culmine dans les deux années 1972 et 1973 semble surprendre tout le monde

Outre l'envoi d'aide alimentaire pour pallier les situations d'urgence, cette sécheresse aura deux effets majeurs. D'une part, elle amène des donateurs qui n'étaient encore jamais intervenus dans le Sahel à s'intéresser à une région frappée par une calamité naturelle qui, pour la première fois dans la région, a été abondamment montrée par les nouveaux médias et qui a ému les opinions publiques. Et d'autre part, elle amène les anciens donateurs à s'interroger sur leur aide: comment se fait-il qu'une région aidée depuis longtemps et que l'on jugeait plutôt "bien partie" ait pu connaître un tel drame?

La réflexion qui est alors menée par les grandes agences d'aide: la FAO, la Banque Mondiale, l'UNSO, le groupement SEDES-SCET International avec l'appui de l'ORSTOM pour le compte de la France, le Massachussets Institute of Technology pour le compte de l'USAID, ne va pas remettre en question les idées dominantes depuis un demi-siècle.

Avec le recul d'une vingtaine d'années, on peut dire que les réflexions faites aussitôt après la sécheresse invitent à une approche plus méthodique, plus cohérente du problème de la mise à l'abri de la sécheresse et du développement, sans remettre vraiment en cause l'idée qu'un bon programme d'investissements économiques et sociaux conçu par des techniciens compétents est la solution du problème .

On notera au passage combien les idées, abondamment développées à l'époque, sur les causes externes du sous-développement (l'ordre économique mondial imposé par les pays industrialisés) ont peu d'impact sur les réflexions des agences d'aide qui considèrent implicitement que les causes du sous-développement et de la vulnérabilité à la sécheresse sont avant tout internes.

En revanche, les idées sur ces causes commencent à évoluer et l'idée que les programmes proposés ne sont peut-être pas tout à fait suffisants commence à émerger dans certaines des études citées ci-dessus. Plusieurs constatent que la situation des paysans producteurs de vivres s'est dégradée dans le Sahel depuis le temps des indépendances, que ces paysans ont le sentiment d'être "délaissés" par les nouveaux pouvoirs et que le développement du monde rural n'a pas été dans les faits un objectif aussi prioritaire que dans les discours. Plusieurs insistent sur le fait qu'un bon programme d'investissements serait vain s'il n'existait pas "la volonté politique" de prendre la voie de l'auto-suffisance alimentaire et du développement 5.

On fera sur cette intrusion du politique , dans un domaine où il avait été jusque là absent, deux remarques.

La première est qu'elle est plutôt timide et qu'elle sera très rapidement évacuée. On aurait pu imaginer que le "contrat de génération" passé entre la communauté internationale et le Sahel à l'occasion de la création du Club, au lieu d'être purement symbolique, comportât de véritables clauses contractuelles, que les agences d'aide, en échange d'un effort financier accru, exigent des engagements de la part des pouvoirs sahéliens de démontrer leur volonté politique et leur engagement pour le développement autrement que dans des discours. Il n'en est rien; les temps ne sont manifestement pas mûrs pour cela.

La seconde est que les hommes politiques sont implicitement supposés être autonomes. Réaliser un bon programme d'investissements économiques et sociaux sous-tendu par une volonté politique et le succès sera acquis. L'idée que les hommes politiques sont membres d'une société, qu'ils sont pris dans un réseau de relations et de contraintes n'effleure apparemment pas les experts qui ont participé à ces études. L'idée que les ruraux auxquels s'adressent les investissements programmés sont aussi membres d'une société, qu'ils ont eux aussi leurs motivations et leurs contraintes et que celles-ci ne proviennent pas uniquement des politiques mises en oeuvre par les pouvoirs et des projets financés par les agences d'aide, cette idée n'apparait pas davantage.

Enfin, on notera qu'aucune réflexion sur la sécheresse n'est faite par les Sahéliens parallèlement à celle menée par les agences d'aide; le CILSS, nouvellement créé, se limite à élaborer un " compendium de Ouagadougou ", collection de projets de développement déjà identifiés (et dont un bon nombre avaient déjà été... rejetés par les agences d'aide).

Le Club du Sahel ayant été créé, la réflexion engagée individuellement par les agences d'aide au cours des années précédentes, est poursuivie collectivement et en coopération avec les Sahéliens. Une "Stratégie lutte contre la sécheresse et de développement du Sahel" est élaborée et approuvée par tous les membres du Club en 1977 (gouvernements sahéliens et agences d'aide). Cette stratégie est présentée comme une innovation.

Elle innove en effet parce qu'elle aborde pour la première fois les problèmes d'un point de vue régional. Elle innove surtout parce qu'elle a été préparée par un groupe d'experts européens, nord-américains et sahéliens et qu'une telle coopération est une nouveauté dans la région. Elle innove encore car elle prête attention aux interactions entre les projets de développement mis en oeuvre, ce qui n'avait guère été le cas auparavant, adoptant une approche plus systémique que celle utilisée jusqu'alors.

Mais, au delà de ces innovations, cette première stratégie CILSS-Club est une collection d'indications sur les investissements à réaliser dans le Sahel et sur les politiques d'accompagnement à mettre en oeuvre. Est-elle au fond autre chose qu'un nouveau "Plan Sarraut", modèle 1977 , tenant compte et de la récente sécheresse et de l'expérience cumulée depuis la seconde guerre mondiale? En tout cas, elle est de même nature .

La stratégie est supposée en effet tenir compte des "options" prises par les gouvernements sahéliens et des "missions de dialogue" sont organisées à cette fin; des experts sahéliens participent activement aux travaux. Mais comme le dira plus tard le préambule de la stratégie révisée en 1979, "une programmation efficace ne pouvait être faite que par de petites équipes de spécialistes compétents". La stratégie reste une oeuvre technocratique; elle fait une impasse presque totale sur les problèmes politiques et les problèmes de société; on peut dire qu'elle reflète plus ou moins l'état de la pensée de la communauté internationale sur le développement à cette époque et qu'elle est le produit de conceptions qui n'ont pas fondamentalement changé depuis les années 1920 .

On notera que la stratégie a un certain impact: les petites agences d'aide qui s'intéressent depuis peu au Sahel l'utilise pour pallier leur manque d'expérience de la région. En revanche, les grandes agences d'aide ont plutôt tendance à continuer sur leur lancée. Au début des années 1980, une analyse de l'aide au Sahel au cours de la période 1975-80 conclut qu'il n'y a eu "qu'un infléchissement" de l'aide vers les secteurs considérés comme prioritaires par la stratégie.

La stratégie sera révisée deux fois. La première révision ne la modifie pas substantiellement et n'introduit pas de concepts nouveaux; elle insiste toutefois sur certains éléments comme "la nécessité d'un renforcement très important de la capacité des Etats sahéliens dans le domaine de la programmation, de la gestion et de l'évaluation des projets". Dans sa conclusion, elle exprime comme un remords: "L'approche utilisée ne doit pas faire oublier que tout ce travail de programmation est fait pour les hommes du Sahel" et elle émet le souhait que "les masses rurales s'expriment sur leurs problèmes, leurs besoins, leurs contraintes" et qu'elles deviennent "réellement les artisans de leur développement".

La seconde révision va tenir compte de ce remords, tenter un changement d'approche et tenter, comme le montre l'encadré ci-après, un "renversement de perspective" en mettant en avant le rôle des populations

Cette stratégie révisée s'inscrit dans un mouvement, qui a son origine dans la réflexion de certaines ONG sur l'action qu'elles mènent sur le terrain, et qui introduit les concepts de "développement auto-centré" et de "développement participatif", concepts qui rencontrent au début des années 1980 un grand succès dans les discours.

Quoi qu'il en soit, même si cette stratégie révisée demeure par beaucoup de ses aspects très "classique", elle marque un changement certain dans les paradigmes du développement; elle essaie notamment de sortir de l'approche technocratique du développement .

La Stratégie révisée en 1984

La révision de la stratégie CILSS-Club en 1984 est intéressante à plusieurs titres

- elle met l'accent sur "un bouleversement structurel profond": l'urbanisation, un bouleversement qui sera heureusement redécouvert par l'étude WALTPS dix ans plus tard;

- elle constate que les "populations sahéliennes sont restées spectateurs de leur développement", celui-ci ayant été conçu au niveau des administrations nationales avec le concours de la communauté internationale, et elle propose de "revoir la conception du développement";

- elle insiste sur la nécessité "d'une transformation de l'ensemble du système rural";

- elle propose de donner aux Sahéliens un rôle moteur dans le développement, de faire du développement l'affaire de tous et de ne plus considérer "les systèmes de production comme quelque chose que l'on peut modifier par des actions extérieures mais comme un cadre qui doit se modifier de l'intérieur" (souligné dans le texte de 1984, un soulignement qui serait plus que jamais justifié en 1996);

- elle met l'accent sur la nécessité de préparer l'avenir à long terme, notamment en préparant la maîtrise de la croissance démographique et une réforme de l'éducation de base ("pour faire des Sahéliens les acteurs des changements nécessaires à leur développement"), une suggestion qui reste aussi d'actualité en 1996.


Cela dit, devant l'ampleur croissante des déséquilibres financiers dans les Etats sahéliens, l'attention des agences d'aide va être désormais largement focalisée dans une direction tout autre que celle proposée par cette stratégie. Elle va rester à peu près lettre morte et les politiques d'ajustement structurel mises en oeuvre pour assainir les finances publiques vont pratiquement se situer à l'opposé du développement auto-centré.