| L'aide au Sahel de la période coloniale au XXIème siècle en passant par la sécheresse. Changements et continuité. (Club du Sahel, 1996, 17 p.) |
Des déséquilibres économiques et financiers croissants se manifestent en effet au début des années 1980. Ils ne semblent pas avoir été davantage prévus alors que l'on peut dire qu'ils s'enracinent dans un passé lointain.
Dès l'époque coloniale en effet, un certain nombre d'observateurs avaient attiré l'attention sur l'évolution inquiétante de la plupart des territoires français. On citera un rapport de 1952: "En A.O.F., par exemple, le déficit commercial est passé de 1,3 milliard de francs C.F.A. en 1948 à 11,2 milliards en 1950 et 22,6 milliards en 1951. Certes, il est normal que des pays en voie de développement aient une balance commerciale déficitaire, mais les proportions prises par ce déséquilibre deviennent inquiétantes en raison, notamment, du fait que le déficit continue d'augmenter alors que la part des importations de biens d'équipement dans les importations totales est en voie de diminutions 6". En d'autres termes, les transferts de ressources financières de la métropole vers ses colonies ne servent que partiellement à financer des investissements productifs et permettent aux colonies de vivre au-dessus de leurs moyens. On est déjà très loin de la doctrine des colonies qui doivent se suffir à elles-mêmes.
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Le développement participatif: une nouveauté? La "participation des populations" et le "développement auto-centré" sont des concepts de développement nés vraisemblablement au sein d'ONG autour de 1970 et qui ont été adoptés avec enthousiasme tant par les gouvernements africains (à cause de leur connotation anticolonialiste) que par un certain nombre d'agences d'aide à partir de la fin des années 1970. Le passage d'un développement "par le haut" à un développement "par le bas" a été unanimement présenté comme une avancée majeure. Le développement non participatif des années 1960 et du début des années 1970 et a fortiori celui de l'époque coloniale sert de repoussoir au nouveau modèle participatif. L'ennui est que cette vue de l'évolution de l'aide est largement une reconstruction d'une réalité historique sensiblement différente. La "politique du paysannat" mise en oeuvre entre les deux guerres mondiales adopte déjà une partie des thèmes qui seront ceux du développement participatif et l'on trouve dans le Plan Sarraut les mots mêmes de "développement humain" que ne renieraient pas les apôtres de la participation. Quant aux projets dits participatifs, la participation des populations n'est-elle pas, dans un certain nombre de cas, un décor qui camoufle un projet conçu ailleurs et que, la plupart du temps en toute bonne foi, les promoteurs font adopter à un groupe social toujours prêt à accepter la manne extérieure? En fait, le passage d'un modèle à l'autre ne correspond guère à une rupture. " Ce qui est troublant, c'est la capacité du modèle autoritaire à se couler dans le moule participatif et, réciproquement, la tendance très forte de l'approche participative à se faire autoritaire et centraliste "7. Et on peut conclure: " Les actions de développement se
poursuivent à l'image de la période passée "8 |
Les trois décennies qui vont de la fin des années 1940 à la fin des années 1970 avaient pu faire illusion: les bonnes rentes dont jouissaient les produits agricoles tropicaux (et les produits miniers) et l'accroissement des transferts financiers en provenance des pays du Nord avaient masqué la fragilité de ce qui était considéré alors comme une bonne amorce de développement.
La baisse des rentes est jugée d'abord conjoncturelle mais comme elle perdure et s'accentue dans les années 1980, force est de reconnaître qu'elle est structurelle. Elle met en évidence la fragilité de l'amorce de développement. Les pays sahéliens, et plus généralement toute l'Afrique de l'ouest, ne se sont pas préparés à ce changement majeur, comme l'ont fait les pays asiatiques. Ils n'ont ni augmenté suffisamment la productivité de leurs cultures d'exportation, ni investi dans d'autres secteurs de production porteurs d'avenir.
Les remèdes mis en oeuvre allieront trois éléments de nature différente:
- la mise en oeuvre de la rigueur financière nécessaire pour mettre fin aux déséquilibres, rigueur nécessaire et que personne ne peut contester;- des prêts dits d'ajustement structurel permettant de faire face à des déficits que l'on espère provisoires; comme la situation ne s'améliorera pas tout à fait comme prévu, ces prêts viendront alourdir la dette extérieure quand ils ne seront pas compensés par des annulations d'autres dettes ou des dons de l'ancienne métropole,
- et l'application des politiques de libéralisation et d'ouverture aux échanges commerciaux avec l'extérieur conformes à l'idéologie régnante. En mettant fin aux déséquilibres, en supprimant les contraintes artificiellement imposées par les gouvernements, en introduisant la concurrence, on espère que le libre jeu des forces du marché optimisera l'allocation des ressources rares tandis que le dynamisme des agents économiques et la compétition entre eux entraîneront le développement.
A l'époque coloniale, le choix et l'application des politiques économiques étaient entre les mains du pouvoir colonial, les organismes représentatifs mis en place après 1945 ne jouant qu'un rôle modeste dans ce domaine. Après les indépendances, les nouveaux gouvernements ont pris en main ce choix et cette application, l'ancienne métropole continuant néanmoins à jouer un rôle non négligeable par le biais des assistants techniques et des concertations entre gouvernements. Les ajustements structurels marquent un retour en arrière et un changement en ce sens que la définition des politiques est moins influencée par l'ancienne métropole et plus par les organisations internationales
Malheureusement pour les promoteurs des ajustements structurels, les sociétés africaines étaient fort peu préparées à l'application des remèdes proposés et elles ont fait ce qu'elles ont pu pour ne pas les appliquer ou pour les contourner, avec parfois la complicité de certaines agences d'aide. Elles n'étaient prêtes ni à accepter la suppression de rentes artificielles dont la création et la distribution sont considérées comme indispensables à l'exercice du pouvoir, ni la compétition entre acteurs économiques qui restera soigneusement circonscrite. Aux pressions extérieures en faveur de la libéralisation, elles répondent par des politiques où le jeu de la protection et de la non-protection est subtilement dosé et va souvent "à l'encontre de l'économie de marché idéalisée par les programmes d'ajustement". 9
Les économies rentières, inaugurées à l'époque coloniale, développées après les indépendances, mises en situation critique par la baisse des rentes, ne se sont pas transformées en économies concurrentielles. Dans les meilleurs des cas, les ajustements structurels joints à une légère reprise des rentes, les ont placées (provisoirement?) en meilleure position.
La "révolution" qu'un "groupe de donateurs et d'institutions internationales" avait crû pouvoir imposer du dehors, "en démantelant pièce par pièce, société d'Etat par société d'Etat, règlement par règlement" 10, n'a pas eu l'effet escompté.
L'approche plus souple adoptée à partir des années 1990 n'aura pas d'effets beaucoup plus positifs.
Dans le bilan qu'elle a dressé en 1994 11, la Banque mondiale le reconnaît, répétant ad nauseam : les ajustements structurels marchent en Afrique au sud du Sahara comme dans les autres régions du monde, malheureusement ils ne sont pas appliqués.
En un premier temps, devant cet échec, les agences d'aide s'aperçoivent que lorsque une brèche dans les bonnes politiques recommandées a été colmatée, une sinon plusieurs autres apparaissent ailleurs; elles réagissent en multipliant les conditions mises à l'attribution de leurs concours et en abandonnant les anciennes priorités (agriculture, santé, éducation): "tout devient prioritaire 12". Puis, elles semblent se lasser... Font-elles alors autre chose que de colmater les brèches les plus béantes?
L'aide depuis le début des années 1980 se partage
donc entre une aide aux dépenses courantes (de plus en plus importante) et une
aide aux investissements appliquée dans des "Plans Sarraut", toujours largement
conçus à l'extérieur
13 mais mis au goût du jour. La
nouveauté est que l'aide est désormais accompagnée de pressions exercées sur les
gouvernements africains afin qu'ils appliquent les politiques qui leur sont
suggérées et qui sont supposées conduire au développement. Presqu'autant qu'à
l'époque coloniale, le projet de développement est extérieur aux sociétés
concernées.
La nécessité, largement mise en avant dans les années 1990, de "l'appropriation" des politiques par les gouvernements africains montre on ne peut plus clairement combien ce qui leur est proposé leur est étranger.
L'appropriation est-elle possible? Il est au moins permis de se poser la question et, devant l'échec des ajustements, des "Plans Sarraut" et des pressions en faveur de la "bonne gouvernance", l'idée commence à émerger que le développement conçu de l'extérieur est par nature inefficace , que la "mauvaise gouvernance" n'est pas simplement due aux hasards de l'histoire mais qu'elle a sans doute des racines profondes dans les sociétés, qu'une appropriation complète est peut-être illusoire et que les sociétés africaines ont leurs dynamiques propres et que les aider en dehors de ces dynamiques est inopérant.