La lutte contre les mines antipersonnel (Commission Européenne, 1997, 108 pages)
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close this folderChapitre I - Nature et ampleur du problème
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On se rappelle qu'au siège d'Alésia (52 av. J.-C.), Jules César, dont les légions étaient confrontées à des armées gauloises beaucoup plus nombreuses, avait fait poser un dispositif complexe formé de pieux acérés pour pouvoir réduire le nombre de ses sentinelles. Ces défenses brisèrent effectivement les assauts de la cavalerie gauloise et contribuèrent assurément à la victoire de Rome.

Cet exemple bien antérieur aux mines du général Rains (1862) expose clairement l'intérêt que des chefs de guerre ont pu trouver à la mine: décharger une partie des soldats de certaines tâches de veille soit pour leur permettre de récupérer des fatigues du service, soit pour les engager dans des missions de combat.


Figure

EMPLOI DES MINES PAR LES FORCES RÉGULIÈRES

Pour une armée moderne dotée de moyens puissants, l'emploi des mines présente un intérêt essentiellement défensif: les unités ennemies devant réaliser une percée sont canalisées et soumises à des feux d'artillerie d'autant plus meurtriers que les assaillants sont immobilisés par les mines. Cette doctrine d'emploi, très généralisée, n'est pas sans susciter certaines interrogations puisque, à la lumière de l'expérience de son arme, le général Gray, ancien commandant en chef du corps des marines des États-Unis, déclarait en 1993: "Je ne vois aucun avantage opérationnel à l'emploi massif des mines et je n'ai connaissance d'aucune situation lors de la guerre de Corée, ni pendant les cinq années que J'ai passées en Asie du Sud-Est, ni au Panama, ni lors de Désert Shield/Desert Storm où notre recours à la guerre des mines ait réellement canalisé l'ennemi de manière destructive".

Classification des "zones minées"

La mise en place de mines correspond à une hypothèque posée sur une zone de taille variable dont le poseur s'interdit l'usage au même titre qu'il l'interdit à l'ennemi. Les poses doivent donc être effectuées dans une série de cas précis, faute de quoi ce sont les mouvements des troupes amies qui se trouveront limitées, avec éventuellement des conséquences dramatiques pour celles-ci. Une fois posées, les mines constituent des "zones minées". Pour une armée régulière, la pose d'une mine isolée n'a pas de sens. On qualifie, selon leur importance croissante, les zones minées de:

· "point miné." Une demi-douzaine de mines posées en un endroit particulier du terrain (accès à un immeuble, puits, guet, pont...),

· "bouchon de mines." Jusqu'à une trentaine de mines barrant un passage obligé (route, piste ou berges de fleuve),

· "ligne de mines." Une rangée de mines barrant, sur plusieurs centaines de mètres, toute une direction sur une faible épaisseur (moins de 50 m),

· "bande minée." Jusqu'à 5 lignes de mines parallèles sur une profondeur de 300 à 400 mètres créant un obstacle propre à arrêter un échelon d'assaut ou à gêner tout déploiement supplémentaire,

· "champ de mine." Une combinaison de bandes généralement séparées par quelques centaines de mètres, dont la densité et l'étendue pourraient, en cas de franchissement, entraîner parmi les assaillants des pertes significatives.


Bouchon de mines


Ligne de mines


Bandes minées

Les nonnes de l'OTAN en matière de champs de mines.

Un accord de standardisation (STANAG) international a été signé en 1987 et par la suite ratifié par le parlement de chaque État membre de l'OTAN. Son étude permet de comprendre la logique militaire et certaines caractéristiques de l'usage massif des mines. L'accord STANAG prévoit que "tous les champs de mines sont caractérisés par le fait que leur mise en place doit obligatoirement être coordonnée avec le plan général d'emploi des feux et qu'ils doivent être placés de telle sorte qu'ils puissent être défendus, gardés ou, au minimum, battus par des tirs amis observés". L'accord STANAG fixe les normes de marquage et de clôturage des champs de mines alliés, de marquage des "cheminements" permettant d'y circuler et de rédaction des comptes rendus de pose. Il classe les champs de mines en trois catégories:

· "champ de mines de manœuvre." Est destiné à arrêter ou à freiner l'ennemi par la pose massive de mines,

· "champ de mines de harcèlement." Est destiné à restreindre l'activité de l'ennemi et à user son potentiel par la pose souvent irrégulière de mines sur ses arrières ou dans une zone qu'on lui a livrée,

· "champ de mines de protection." A pour fonction de renforcer les défense d'un point défendu ou d'une zone où sont déployés des éléments amis,

La réalisation de champs de mines importants peut se heurter à des problèmes logistiques. Une opération de minage défensif au profit d'un corps d'armée nécessite, selon les normes occidentales, un poids total de mines d'environ 600 tonnes.

EMPLOI DES MINES PAR DES UNITÉS MAL CONTROLÉES

Dans le cas de bandes armées et même de certaines armées mal pourvues en moyens militaires spécifiques, l'utilisation de la mine dans un dessein offensif est considérée comme un moyen légitime d'atteindre les buts fixés. La mine est, pour de nombreux combattants du tiers monde, le seul moyen de compenser l'incapacité à acquérir des matériels coûteux. Les poseurs de mines agissent souvent hors de tout encadrement sérieux, mais peuvent disposer de stocks importants de mines parfois très modernes. Lors de l'audition publique du Parlement européen sur ce sujet (mars 1995), l'ambassadeur suédois Johan Molander, président du groupe d'experts gouvernementaux sur le réexamen de la Convention de 1980, a évoqué ce problème en décrivant la mine antipersonnel comme "l'arme du pauvre." La mine introduit une "menace d'ambiance" dont l'effet est le pourrissement d'une situation donnée. Elle peut être utilisée pour désorganiser les ravitaillements d'un adversaire mal préparé à cette forme de combat et, surtout, pour terroriser les populations civiles (conflits internes). Des mines seront posées aux abords d'installations strictement civiles, donc impossibles à identifier par l'étude des opérations militaires. C'est ce type de minage incontrôlé qui est à l'origine de la majeure partie du problème actuel posé par les mines antipersonnel.

Emploi des mines par les communautés civiles

Les populations civiles, qui sont les premières victimes des mines antipersonnel, peuvent être elles-mêmes utilisatrices de ces mines. En effet, il n'est pas rare que les villageois, victimes désarmées du banditisme ambiant, dissimulent des mines antipersonnel, récupérées ça et là, aux abords de leurs habitations, des parcs à bétail et des magasins. Ce phénomène particulièrement pervers est flagrant au Cambodge (crainte des Khmers rouges) ou en Afghanistan (rivalités entre groupes de moudjahidin). Cette pratique entraîne la constitution de stocks privés, secrets et incontrôlés.

POSE, ENFOUISSEMENT ET DISPERSION DES MINES

Le mode de pose des mines constituant ces "zones minées" permet de déterminer une série de caractéristiques. L'analyse de celles-ci affinera la connaissance de la menace (étendue, nature, etc.) et permettra d'envisager les mesures préventives et curatives. On parle généralement de "pose des mines", ce terme s'entend alors, par facilité de langage, comme le fait de constituer des zones minées. On peut toutefois avoir besoin de distinguer la simple pose de l'enfouissement d'une mine et ces deux opérations de la dispersion automatique.

POSE OU ENFOUISSEMENT MANUEL DES MINES

La pose ou l'enfouissement manuel demeure le mode de minage le plus répandu. Il est, dans toutes les armées, réglementé afin d'augmenter l'efficacité militaire du dispositif et de l'inscrire dans le système général de défense, tout en conservant aux troupes amies une certaine liberté de circulation et en permettant, éventuellement, la récupération des mines. Les mesures utilisées lors du minage manuel peuvent s'effectuer soit "au cordeau" (au mètre ou au yard) ou "au pas" (approximativement trois quarts de mètre).

· Au sein de l'OTAN, la pose simple et l'enfouissement de mines s'effectuent conformément au STANAG 2045 de 1987. S'agissant du minage manuel, le STANAG impose un schéma préétabli de "grappes", en fait des demi-cercles de quelques mètres de diamètre posés à échelons réguliers sur une ou deux lignes. Le nombre des mines antipersonnel organisées autour de la mine centrale (généralement antichar) de la grappe est invariable d'une grappe à l'autre, et un nombre maximal de mines par grappe est fixé.


Pose en grappes

· Au sein des forces de l'ancien Pacte de Varsovie, des règles et des pratiques similaires (constitution de grappes autour d'une mine centrale, utilisation de mines antipersonnel entre les mines antichar) sont appliquées. Selon les observations de l'OTAN, les troupes du Pacte de Varsovie prévoyaient de poser de 5 à 10 % de mines anti-relevage dans leurs champs de mines. On notera que le Pacte de Varsovie prévoyait un emploi beaucoup plus généralisé des mines: comme n'importe quel soldat devait être à même de poser des mines, les mines des pays de l'Est (et les mines chinoises) sont conçues pour ne s'activer qu'après quelques secondes afin de garantir la sécurité des fantassins les plus maladroits.

· Dans d'autres pays: les schémas utilisés par les forces régulières du tiers monde sont généralement directement inspirés par leurs coopérants militaires. Une bonne connaissance de l'histoire récente du pays et/ou de la zone est donc indispensable.

Dans la plupart des pays, l'approvisionnement en mines est aisé (par exemple, le Cambodge). On constate dans ces pays des densités de minage exceptionnelles par rapport aux normes européennes habituelles. Dans certains cas, on a pu relever plus de cent mines antichar sur quelques centaines de mètres carrés ou même jusqu'à vingt mines antipersonnel pour interdire l'entrée d'un immeuble. Dans d'autres, les poseurs de mines ne transportent qu'une demi-douzaine d'engins (ex. Mozambique) et vont en conséquence les poser de manière à être sûrs d'atteindre une victime (chemin fréquenté). Si leur mine est toujours intacte après quelques jours, ils la déterrent et la transplantent sur un autre site.

POSE ET ENFOUISSEMENT MÉCANIQUES DES MINES

Les unités régulières ne disposent pas toujours des délais nécessaires pour poser manuellement toutes les mines dont elles attendent une protection. Afin de poser ou d'enfouir avec une grande rapidité des champs de mines importants, les armées régulières sont dotées d'engins mécaniques de pose et d'enfouissement des mines. Ces engins ne sont, sauf exception, en dotation que dans des unités de génie.

· Les enfouisseurs-poseurs: un enfouisseur est composé d'un jeu de socs de charrue et d'un système de distribution faisant ou non office de magasin. Ce type d'engin constitue généralement une remorque tractée par un camion ou un véhicule blindé transportant lui-même une réserve de mines. Les enfouisseurs mécaniques connus sont conçus pour agir vite (faire face à une imminente percée ennemie forcément mécanisée). Ils ne traitent normalement que les mines antichar, sans s'attarder à poser des mines antipersonnel de protection (de taille et de poids différents). L'enfouissement des mines s'effectue à petite vitesse et constitue, par le mouvement du tracteur, des lignes de mines éventuellement brisées. En général, les poseurs auront dessiné plusieurs lignes parallèles pour atteindre une densité de


Engin enfouisseur de mines

· Les poseurs simples: dans certains cas, on peut juger inutile d'enfouir les mines. Un champ de mines de haute densité simplement posées aura parfois l'effet retardateur voulu. Dans ce cas, les engins enfouisseurs peuvent être utilisés à plus grande vitesse et on peut avoir recours à de simples glissières alimentées manuellement. Ces systèmes, d'une extrême simplicité, peuvent déposer, en lignes, plus de 1500 mines en une heure.


Poseur de mines

PIÉGEAGE PAR MINAGE MANUEL

Le minage manuel n'est pas toujours réalisé selon les instructions et les règlements des armées régulières, d'autant plus qu'il permet à un combattant irrégulier de rendre les mines qu'il pose beaucoup plus dangereuses, au risque de frapper sans discernement des non-combattants ou même des combattants amis. Un combattant irrégulier peut poser des mines isolées, les grouper afin de surprendre les démineurs, utiliser des leurres et des pièges, etc.

· Pour augmenter les effets vulnérants de l'explosion, des ensembles de mines sont parfois constitués de manière qu'elles explosent "par sympathie" (l'explosion d'un engin entraînant celles des autres). On pourra ainsi rencontrer des ensembles de plusieurs mines antipersonnel et/ou antichar, de mines et de munitions (obus, sous-munitions), de munitions non explosées, etc. On peut transformer une mine antichar en mine antipersonnel en plaçant une mine antipersonnel sur une mine antichar. La mine antipersonnel fait alors office de détonateur/booster. Le même principe permet de faire exploser des munitions non dotées d'allumeur.

· Pour augmenter l'effet de surprise et rendre les mines beaucoup plus dangereuses, l'enfouissement des engins sera volontairement effectué en dehors des normes habituelles. Le but des poseurs est souvent de déjouer mais aussi de tuer ou de blesser les démineurs, par exemple: en associant des mines et des allumeurs à principes distincts (pression et relâchement de pression, pression et fil de trébuchement, etc.), en inclinant les mines à pression pour qu'elles réagissent à des pressions non verticales (la pénétration d'une sonde à 30 ou 45 degrés). Des mines "à influence" réagissant au rayonnement des détecteurs de métaux peuvent être utilisées en enterrant des mines très profondément pour les rendre difficilement repérables. Une tige peut transmettre la pression à l'allumeur à pression (l'effet destructeur de la mine se trouve évidemment réduit par la masse de terre la séparant de sa cible), des types de minages exigent un temps important et un savoir-faire très particulier. Le piégeage est une opération très dangereuse pour le piégeur lui-même. Il est incompatible avec l'emploi massif que requièrent les doctrines militaires classiques. Ces minages ne sont donc employés que dans des desseins "terroristes" (pourrissement et harcèlement) par les bandes armées engagées dans les guerres à faible intensité. Fort heureusement, ces formations ne sont normalement pas composées d'artificiers qualifiés.


Pose inclinée


Association d'engins

DISPERSION AUTOMATIQUE DES MINES

Les armées modernes se sont dotées, depuis les années 1960, de moyens dépassant par leur capacité et leur rapidité d'action les méthodes de pose traditionnelles (manuelle ou mécanique). On ne parle plus alors de "pose" mais de "dispersion". Dans ce type d'opération, les équipes chargées de constituer les champs de mines ont recours à l'artillerie (canons ou lance-roquettes) ou à des moyens aériens (avions ou hélicoptères). Elles ne sont pas en contact avec le terrain et peuvent donc disperser des mines derrière les lignes ennemies.

· Un obus d'artillerie peut disperser 36 mines antipersonnel ou 9 mines antichar; une salve de 6 obus "antipersonnel" et de 24 obus "antichar" dispersera, avec âne portée de 18 km, 216 mines antipersonnel et 216 mines antichar sur une surface de 400 m x 400 m.

· Une roquette peut renfermer une dizaine de mines la salve d'un lance-roquettes multiple de 24 roquettes constitue un champ de mines de 650 mètres sur 400 mètres en quinze secondes à une distance de 7 km Certains lance-roquettes multiples ont une portée de 20 kilomètres

· Une bombe cargo, larguée d'avion, disperse 72 mines antipersonnel et 22 mines antichar. Un passage d'avion disperse 600 mines sur une surface de 300 mètres x 200 mètres.

· Un conteneur transporté par hélicoptère contient 240 mines (1 mine antichar pour 5 mines antipersonnel) le passage d'un hélicoptère équipé de 4 conteneurs constituera un champ long d'un kilomètre et large de 20 mètres avec une densité de 3 mines au mètre carre.


Divers modes de dispersion