| Scénarios du Sahel. Recueil de textes écrits par les jeunes du Burkina Faso, FNUAP-DEmP (Direction de l'Education en matière de Population), Ouagadougou. (Documents du Burkina Faso, 1998, 67 p.) |
Bintou est en train de servir le dîner, composé de tô et de sauce gombo. Elle sert d'une part son mari et d'autre part ses sept enfants avec qui elle mangera.
Elle entend le bruit de la P50 de son mari rentrant du travail.
- Bintou: Bonne arrivée. Ta journée s'est-elle bien passée?
- Son mari: Bien, Dieu merci.
Son mari entre dans la maison assez modeste, pendant qu'au dehors sur la terrasse, Bintou sert le repas de son époux sur une petite table. Celui-ci ressort, s'installe sur une chaise en face de Bintou. Tout en mangeant, il lui dit:
- Son mari: Je dois ressortir bientôt pour une course.- Bintou: Encore, ne penses-tu pas qu'il se fait tard?
- Son mari: Je t'ai dit qu'elle est très urgente.
- Bintou: Si tu le dis, sois prudent alors.
Bintou débarrasse la table, va s'installer auprès du grand plat où attendaient ses enfants, assis sur des tabourets. Elle aide le plus jeune à manger. Sa fille aînée, Safiatou, a treize ans.
- Bintou: Safiatou, tu n'as pas de leçons à apprendre aujourd'hui?
- Safiatou: J'en ai maman, je les apprendrai après la vaisselle.
Madou, le mari de Bintou ressort, fraîchement vêtu.
- Madou: Je m'en vais.
- Bintou: A tout à l'heure.
Madou se rend plutôt à un bar où il retrouve une jeune fille. Il s'enquiert auprès d'un serveur en ces termes:
- Peux-tu m'appeler Aline s'il te plaît?
Le serveur s'exécute.
Aline arrive vêtue d'une robe très courte; ils s'asseyent à une table isolée.
- Madou: Tu es belle.
- Aline: Merci.
- Madou: J'avais hâte de te retrouver.
- Aline: J'espère que tu n'as pas acheté encore tes soi-disant préservatifs. Je t'ai dit que j'ai horreur de cela.
- Madou Rassure-toi, j'ai confiance en toi maintenant.
Un jour, pendant que Bintou faisait la lessive, une femme d'âge mûr entre chez eux.
- Bintou: Fanta! Que je suis heureuse de te voir!
- Fanta: Moi aussi Bintou, comment vas-tu? Et les enfants?
- Bintou: Je vais bien, de même que mes enfants, entre, je t'en prie.
Elles s'asseyent au salon, peu meublé.
- Bintou Comment va mamans? Je n'ai pas pu aller la voir cette semaine.
- Fanta Tout le monde va bien, ne t'inquiète pas.
Voyant que le comportement de sa sur semble bizarre, Bintou lui demande:
- Tu es sûre que tout va bien? Tu sais que tu peux tout me dire, je suis ta petite sur.
- Fanta, après quelques hésitations: Bintou, j'ai bien réfléchi avant de me décider. Cela n'a pas été facile. C'est en tant que grande sur que je viens te parler. Je ne vaux point qu'il t'arrive malheur.
Bintou fronce les sourcils.
- Fanta: J'ai appris, et j'ai même mené mes enquêtes, que ton mari Madou entretenait pendant deux ans des relations avec une fille de bar. Elle se prostituait même auparavant. Elle est décédée il y a trois mois du SIDA.
Bintou regarde sa sur avec des yeux effarés; elle est sidérée, choquée.
- Fanta: Je te dis tout ça pour que tu prennes tes précautions avant qu'il ne soit trop tard.
Bintou se met à pleurer, sa soeur la console.
Dès le départ de Fanta, Bintou transfère ses affaires de la chambre conjugale dans une autre chambre. Son mari la trouve dans la besogne, les yeux boursouflés.

- Son mari: Qu'est-ce qui se passe?
- Bintou: Je ne resterai plus dans cette chambre, va donc retrouver les filles de bar.
- Son mari: Tu ne sais plus ce que tu dis, tu es complètement folle.
- Bintou: Oui, folle de n'avoir pas remarqué tes sorties nocturnes depuis plus de deux ans.
Bintou sort de la chambre.
- Madou est allé voir les vieux de son quartier: Ma femme a déménagé dans une autre chambre, j'ai essayé de lui parler en vain. Je lui ai laissé assez de temps pour réfléchir et se calmer. Quelqu'un est venu lui raconter des mensonges à mon sujet. Si elle refuse d'entendre: raison, je ne pourrai plus la garder chez moi. Cela aura une mauvaise influence sur l'éducation des enfants, venez lui parler.
Le soir, trois vieux, les mêmes que Madou était allé voir, sont assis dans le salon. Bintou aussi y est, assise sur un tabouret. Madou n'est pas là.
- Les vieux: Ma fille, nous sommes venus te parler. Ton mari est venu nous voir, il veut que nous intervenions. Vous êtes nos enfants, il est donc de notre devoir de vous aider quand nous le pouvons. Tu as tourné le dos à ton mari. Tu sais que cela est interdit par la religion. Tu es très pieuse et cela est très bien. La religion dit qu'une femme doit être soumise à son mari et ne doit jamais le contrarier. Nous espérons que tu reviendras à la raison. Pense aussi à l'éducation de tes enfants. Une mère doit montrer le bon exemple, quelle que soit la situation.
Après le départ des vieux, Bintou redéménage dans la chambre de son mari.
Un an après, Madou est alité. Il tousse beaucoup. Bintou appelle sa fille qui est devenue une jeune fille:
- Bintou: Safiatou, va dans le magasin de Ladji et dis-lui que j'accepte le prix qu'il m'avait proposé pour notre congélateur. Il peut venir dès cet après-midi.
- Safiatou: Mais Maman, pourquoi le vends-tu?
- Bintou: Les ordonnances de ton père sont trop chères. Ne t'en fais pas, je vendrai quelques condiments au marché.
Deux semaines après, ce sont les funérailles de Madou.
Safiatou est en train de balayer la cour quand Fanta entre:
- Safiatou: Bonjour Tantie.- Fanta: Ça va Safiatou? Ta mère est-elle là?
- Safiatou: Elle ne se sent pas très bien, elle est alitée.
- Fanta entre dans la chambre et s'assied au pied du lit: Comment vas-tu Bintou?
- Bintou: Ca va mieux. Tu sais, je suis couchée depuis une semaine.
- Fanta: Je viens de l'apprendre par ta fille.
- Bintou: Tu sais, Fanta, j'ai peur que ce ne soit le SIDA. Madou est certainement mort de SIDA l'année dernière, je suis sûre d'être atteinte aussi. Je n'en peux plus de supporter cette angoisse.
- Fanta: Bintou, j'ai un conseil à te donner: vas faire ton test sérologique. Au moins, tu seras fixée, c'est mieux ainsi. Mais sache que quels que soient les résultats, je te soutiendrai.
- Bintou: Tu as parfaitement raison; dès demain, je vais au centre de dépistage.
Fanta et Bintou assises sur le lit. Bintou, séchant ses larmes.
- Fanta: Je n'aurais jamais du te proposer ce test!
- Bintou: Bien au contraire, je suis heureuse de l'avoir fait! Au moins, je sais à quoi m'en tenir maintenant. Tu es une sur formidable, tu as essayé de me protéger contre le SIDA en me conseillant de faire attention. Mais si je quittais mon mari, toute la société allait me condamner et il fallait que je pense à l'éducation et à l'avenir de mes sept enfants. Je ne travaille pas, qui donc allait s'occuper de mes enfants si ce n'était leur père? A la mort de Madou, j'ai rejeté l'offre en mariage de mon beau-frère qui s'engageait à nous prendre en charge. Je soupçonnais ma séropositivité. En acceptant, j'allais mettre en danger la pauvre épouse de celui-ci. Les femmes paient l'inconscience de leurs maris. Quel triste destin nous avons! Néanmoins, je ne regrette pas d'avoir soutenu Madou dans sa maladie car tout malade du SIDA a besoin de soutien. Le SIDA est une maladie comme les autres. Les gens ne comprennent pas que ce n'est pas le malade qui est ignoble, mais la maladie. Je ferai tout pour prévenir mes enfants de cette maladie. Je leur dirai tout sur cette maladie. Je raconterai toute mon histoire à Safiatou afin qu'elle ne commette pas les mêmes erreurs que moi: les erreurs d'une femme vulnérable dans une société ingrate. Maintenant, j'ai plus que jamais besoin de ton soutien, Fanta.
Fanta la regarde les yeux pleins de larmes. Elle passe un bras autour des épaules de sa sur. Elles s'étreignent.
- Fanta: Je serai toujours présente pour te soutenir, toi et tes enfants; je ferai tout pour que ta fille réussisse et ait un travail qui lui évitera la dépendance économique.
Bintou sourit à Fanta.