Les cahiers du Grif (GRIF, 1977, 120 p.)
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close this folderEt si la ville était à nous... aussi...
View the documentI. Aliénation des femmes en ville ou la ville, traduction spatiale d'une société néo-capitaliste et sexiste
View the documentII. Désaliénation des femmes en ville ou comment le meilleur sort parfois du pire
View the documentIII. Réappropriation de l'espace urbain

Le mode et les rapports de production engendrent une société. Dans les lieux où elle s'enracine, celle-ci matérialise les rapports de classe et de sexe en déterminant l'organisation de l'espace-temps des différents groupes sociaux.

La ville est le produit d'une société donnée, elle est à son image et manifeste spatialement ses contradictions. Bien plus, elle est un instrument grâce auquel une classe, un groupe, un sexe affirme et perpétue son pouvoir(1).

Il est donc illusoire d'incriminer «la ville» en tant que telle. La ville, en soi, n'est ni un bien ni un mal, simplement un reflet d'une société. Ainsi les contraintes spécifiques que vivent les femmes dans nos villes occidentales sont dans la logique de leur oppression économique et idéologique.

Je dirais plutôt: les contraintes qu'elles vivent du fait des villes, et ce ... qu'elles y habitent ou non!

La division de l'espace-temps urbain

La division de l'espace urbain, plus ou moins spontanée, plus ou moins programmée, reproduit les divisions de la société et prend l'allure d'une ségrégation.

La ville moderne est le siège et le centre du néo-colonialisme et du néo-impérialisme. Le centre est confisqué par les fonctions de décision et la consommation. Le centre comme lieu des différences et de la rencontre sociale se désagrège. Les habitants sont chassés des villes. Le prix du sol décide de l'occupation des banlieues.

Le pouvoir bourgeois organise l'espace-temps de la classe laborieuse, elle lui assure un logement sans la faire accéder au bonheur d'habiter, elle abrège, vole, morcelle son temps en d'interminables navettes. La division des classes s'inscrit sur le sol: anciens quartiers voués au pourrissement et à la démolition, réservés aux étrangers; quartiers rénovés du centre: réinvestis par le marché de la consommation de luxe; «quartiers-jardins» et «banlieues-dortoirs» de la périphérie.

A la division sexuelle du travail correspond une division de l'espace urbain qui traverse tous les types de quartiers, ségrégation à l'intérieur de la ségrégation.

Les lieux de la femme - lieux privés

Comme premier espace de référence, la femme possède l'espace privé du logement, celui où s'exerce son rôle socio-économique de mère et de ménagère à l'intérieur de la famille.

... à moins que ce ne soit le logement qui la possède, tellement privé qu'il la prive d'elle-même et du reste, y compris de ceux avec qui elle vit.

Combien d'entre nous n'ont-elles pas bien plus d'attention ou de passion pour le fourneau ou le sol à briquer le linge à-laver-pendre-et-dépendre-plier-repasser les lits à retaper que pour la douceur d'être chez soi dans un chez soi auquel on ne devrait rie,' que le plaisir d'y être chez soi.

Quelle femme ose ne pas croire qu'elle ne mérite le droit de loger quelque part qu'à fa stricte condition d'«entretenir» ce quelque part personnellement ou par «personnel» interposé en assurant la supervision dudit personnel féminin approprié?

Au sein du logement, son rôle se fige dans l'espace: ménagère, elle a «sa cuisine», «sa buanderie», amante-épouse elle partage la «chambre des parents» dont les dimensions semblent parfois excessives par rapport à l'espace total de l'appartement.

Si la femme n'a pas de coin personnel, l'homme non plus. C'est toute l'idéologie de la femme au foyer et de l'homme forçat à l'extérieur qui se traduit en trois dimensions (voir «Dossier immobilier») (2). Dans les milieux privilégiés, l'homme s'attribue souvent un «bureau» qui apparaît avant tout comme un lieu où s'isoler, même quand sa profession ne le réclame pas, parfois un atelier de bricolage, les enfants ont leur salle de jeu, leur coin étude, la femme aura peut-être un coin couture, rarement une pièce à elle, où se retrouver dans la solitude.

Est-ce que c'était Ça qu'on appelait le «boudoir»? Un endroit où on puisse bouder ou ... (imagine...)

Dans la bourgeoisie, le droit à un espace privé personnel semble lié à l'exercice d'une activité lucrative extérieure. Il ne va pas de soi. Pour la ménagère, la maison est à la fois le lieu de travail et celui où se retrouve la famille. Les frontières de la maison, de la famille et de son travail se confondent pour mieux l'enfermer. Les névroses engendrées par le néant du travail domestique, ou par les aléas des relations familiales se mêlent inextricablement aux névroses produites par un habitat inhumain et contraignant.

Malgré le discrédit qu'elle encourt actuellement et les difficultés qu'elle traverse, la famille reste le seul havre de sécurité affective dans un monde qui a évacué la personnalisation des rapports sociaux du monde de la production. De la même façon, la maison joue un rôle de refuge, d'abri pour les individus contre l'agressivité du milieu urbain.

Clef de voûte de ces deux vecteurs de la sécurité: famille et maison, la femme supporte le poids de la réalisation de ces idéaux factices mais seules alternatives à l'inhumanité des villes et des relations sociales dans le travail.

Elle se doit de dispenser l'accueil et la chaleur mais aussi de rendre les lieux chaleureux et accueillants.

C'est à ce niveau qu'il convient de situer l'activité décorative de la femme. Quoique décorer prenne un autre sens qui a été souligné par Simone de Beauvoir. Ecartée de la création de l'univers et de la société, la femme abdique tout pouvoir sur l'extérieur et, ce faisant, conquiert l'envers de l'espace (3). Ecartée de la conception des volumes, elle se rabat sur la garniture des surfaces. Paradoxalement, pour la femme qui décore son «home» le foyer n'est plus du tout un décor, le cadre plaisant d'une activité (comme pour beaucoup d'hommes) mais une réduction du monde, un monde en soi.

La maison n'est pas le cadre d'un projet qui débouche sur le monde. Derrière les doubles rideaux tirés, les volets baissés, les clôtures, les haies, les barrières, elle enferme toutes les valeurs de la femme, elle s'oppose à l'extérieur comme le plein au vide, l'endroit à l'envers, la paix au tumulte.

Mais la femme prolonge son pouvoir sur les lieux privés principalement dans une activité quotidienne et répétitive d'entretien. Certains écrivains ont exalté ces travaux d'entretien dans lesquels ils votent une communion sensuelle avec les lieux. Comme l'inessentiel se charge de sens quand il est vu, parlé à distance! En réalité, le nettoyage, entreprise de Sisyphe, ne débouche sur aucune création. Il est sans prise réelle sur l'espace, il lutte seulement contre sa dégradation. Le bricolage, lui, est déjà un acte créateur, producteur de modifications durables de l'espace. Emmurées physiquement et psychologiquement dans leurs fiefs, les femmes entretiennent peu de liens entre elles. Leur division historique est traduite et entretenue par leur séparation dans l'espace.

La rue

Libre dans sa tribu, la femme arabe ne sort plus une fois qu'elle est installée en ville, sinon voilée et encapuchonnée dans une djellaba peu voyante. Elle se rend neutre, terne, insignifiante, informe, passante sans sexe ni parole. Elle détourne la tête et rase les murs comme pour y gommer son visage.

Dans les petites villes de Sicile, aux heures qui suivent la sieste, les hommes envahissent bruyamment les places et les artères principales. Plus qu'une déambulation, leur promenade est une occupation quasi statique. Pas une femme dans ces rues-là, elles ne sont pas cloîtrées mais elles ont leur monde de rencontre et de discussion: ruelles et impasses. A la hiérarchie des rues se superpose une symbolique de la hiérarchie des sexes.

Ces contraintes méditerranéennes nous paraissent d'un autre âge. Et pourtant. Comme la femme arabe, nous avons appris (on nous a appris) quel comportement adopter en rue: pas d'attitude ni de vêtement provocants, pas de liberté de geste ou de parole, baisser les yeux et hâter le pas. Traîner, s'arrêter, fumer ou manger, s'asseoir: c'est attirer l'attention, inviter l'aventure, courir un risque. Passer inaperçue est la voie du salut. Il ne s'agit pas de préserver la propriété d'une famille mais son intégrité personnelle.

Quelle blague! Beaucoup de femmes portent des vêtements provocants ou voyants et attirent l'attention et invitent à l'aventure, parfois volontairement, parfois hypocritement.

Faudrait quand même pas trop ignorer l'aliénation des femmes et leur responsabilité!

Un homme qui s'habille de façon aguichante risque peu d'être agressé par une femme.

Le vêtement fait partie de la parade, telles les plumes des oiseaux en saison des amours, mais pourquoi le fait de se montrer femme sur le mode femelle suppose-t-il que l'homme, le mâle soit invité à «prendre» la femme, la «tomber», se l'approprier?

L'homme, le mâle, serait-il victime d'un automatisme?

Comme les femmes de Sicile, nous avons nos circuits, nous connaissons les heures et les lieux auxquels la ville s'offre à nous sans danger. Dans la ville, aucun lieu n'est innocent pour les femmes. Sans en être toujours très conscientes, combien d'entre elles n'accélèrent-elles pas leurs pas, n'infléchissent-elles pas leurs trajets pour éviter la sortie d'un athénée de garçons, une rue trop peu fréquentée, un café où il y a trop d'hommes, un parc désert?

Combien ne calculent-elles pas leurs sorties pour ne pas se retrouver trop tard seule dans un couloir de métro?

C'est gênant de l'avouer. On a l'air peu libérée.

Combien d'hommes trouveraient un même endroit, un même parcours, délicieux le midi, menaçant le soir?

Un minuit d'homme et un minuit de femme, en rue, ce n'est pas pareil, ni pour soi, ni pour les autres.

Les lieux publics sont, par définition, ouverts à tous, mais s'y rendre n'implique pas les mêmes risques pour les deux sexes: se promener au bois, aller au cinéma, s'installer dans un café, ou tout simplement explorer sa ville, y partir à l'aventure, sont des actes qui demandent aux femmes parfois beaucoup de détermination pour dominer leur peur, s'apprêter à la riposte verbale ou physique.

Circuler à deux ou trois ne nous met pas à l'abri des enquiquineurs de tous poils. Bien au contraire. Par contre, donner le bras à un homme, même de gabarit peu impressionnant, constitue une sorte de laissez-passer urbain.

Pour la femme seule, même armée de tous les réflexes de l'autodéfense, il reste cette conscience de la perturbation possible du programme, une conscience qui l'accompagne à chaque sortie. Ce qui est refusé à celle qui n'est pas sûre de maîtriser toutes les situations imprévues, c'est la joie de l'inattendu dans les parcours et les rencontres. De jour comme de nuit, la femme exerce une autocensure sur le déroulement de ses trajets dans la ville.

Notons ici l'impunité dont jouit la femme chaperonnée par des bébés, encombrée de landau, poussette, lessive, cabas.

Elle n'existe pas comme femme

C'est dans la mesure où elle n'est plus manifestement, ouvertement mère et ménagère, flanquée des attributs de sa fonction qu'elle devient vulnérable, femme sans contexte, non marquée par son appartenance à un homme, à une famille.

Je suppose qu'elle est alors «je ne sais qui» ou même «une je ne sais quoi...». Si c'est ainsi, pensez, qui peut respecter «ça»?! ...

Situation parallèle dans le milieu de travail: dire à son patron qu'on est mère, fatiguée, coincée, ne l'empêche pas de vous considérer comme un objet sexuel.

J'aimerais qu'on ajoute l'idée d'irrespect envers les personnes humaines que nous sommes. On ne nous respecte que si nous sommes chaperonnées de bébé, etc...

Les lieux publics

Hors de chez elles, les femmes n'ont plus d'espace propre. Il ne leur reste que des trajets parsemés d'arrêts-fonctions. Par-ci par-là, les femmes ont (avaient) dans leur quartier un réseau de lieux-repères où elles sont connues, à l'aise, où se ramifie leur parole.

* magasins: (pour autant que le centre de petits commerces n'ait pas à desservir une trop large zone d'habitat, alors c'est la file, énervées, bonjour, merci, au revoir, on ne va plus chez tel boulanger que pour la qualité de sa marchandise).

... merceries, bonneteries, coiffeurs, petites boutiques ... lieux clos, prétextes, corps dévoilés, dits, palpés, transformés

... épicerie, boulangerie, boucherie, pharmacie ... lieux de rencontre sociale, échange d'informations, rupture des solitudes, phrases rituelles sur le temps qu'il fait, parfois irruption d'une parole collective, raccourci complice sur la condition féminine, hochements de tête entendus

ces lieux que montre Agnès Varda dans «Daguerréotypes». le film qu'elle tourna quand la naissance d'un enfant réduisit son espace de femme et de cinéaste à sa rue, la rue Daguerre à Paris.

Le petit commerce, le marché du dimanche c'est la parole. La grande surface c'est l'efficacité en musique. L'acte social de l'échange est démantibulé dans l'espace-temps en plusieurs opérations neutres. Rapidité, efficacité, programmation, il n'y a plus qu'un acheteur perdu dans le dédale des faux besoins susurrés, dictés, affichés. La marchandise prend le pas sur les à-côtés humains du marché: discussion sur la qualité et le prix du produit, marchandage, information sur les fluctuations du marché. Bien des hommes aiment faire les courses dans les grandes surfaces, ils n'y perdent pas de temps!

Non, car non-assimilation aux achats des femmes: l'achat en super prend un aspect technique et moins psychologique qui sied mieux à l'image de l'homme.

Un homme qui bichonne sa voiture fait œuvre utile, une femme qui parle avec l'épicière perd son temps: ça tombe sous le sens, voyons! ...

* services: prolongements extérieurs des fonctions de la femme: salon lavoir, paroles sur le sale, l'usure, le tissu, détente, lecture, pliage en commun consultations des nourrissons, autre parole, maladies, angoisses santé, vaccins, veilles, sorties d'écoles, paroles sur les horaires pressés, angoisses études, institutrice, bureau de chômage, attente, piétinement, angoisse budget, travail squares, bacs à sable, parcs, mères alignées, ennuyées, vides, approches timides.

Simone de Beauvoir raconte l'histoire de ces femmes arabes qui saccagèrent la fontaine neuve érigée par l'administration sur la place du village. Se rendre en groupe à l'oued pour y puiser de l'eau était leur unique alibi pour s'éloigner un certain temps de chez elles, pour se distraire entre elles (4).

Jadis, le lavoir et la fontaine rassemblaient les femmes et étaient l'occasion d'une équipée hors du cercle familial.

Aujourd'hui, à cause de la désagrégation des quartiers pourris par la spéculation et l'exode des habitants ou directement éventrés par les voies de pénétration, à cause de l'unifonctionalité des lieux et de la concentration du capital, les petits commerces sont en voie de disparition, les réseaux de quartier sont éclatés.

Sur leurs ruines, les «Shopping Centres» imposent leur conception uniquement mercantile de l'échange et leurs circuits ostentatoirement voués à la consommation.

Le temps des femmes en ville

Dépossédées de l'espace, les femmes le sont aussi de leur temps. La structure de l'espace urbain conditionne leur temps et leurs trajets en ville.

Peu ou pas de femmes se trouvent aux postes de décision.

Les femmes sont même rarement consultées au moment d'une concertation ou d'une délibération. De fait et de droit.

Que les ménagères passent la quasi-totalité de leur existence sur un territoire ne leur donne aucun pouvoir sur l'aménagement de celui-ci.

A l'appui: l'histoire d'un nouveau quartier à Meulan, près de Paris (cfr Les paradisiennes de Brigitte Gros) est exemplaire.

Autre cas: des placards dans les logements sociaux: bravo!

Mais si un cintre n'y tient pas en profondeur! ...

La plupart des femmes mariées n'attendent pas d'aide de leur mari, elles n'en exigent pas. Dès lors, ils s'aperçoivent rarement ou faiblement (pas au point d'en être ennuyés) des inconvénients qu'on relève ici.

La localisation respective des logements, des équipements, de l'emploi, leur plus ou moins grande concentration ont des répercussions plus importantes pour les femmes que pour les hommes, vu la répartition des rôles dans le ménage. Si la femme reste le seul (ou le principal) manager de la famille, elle doit combiner ses trajets et comprimer son temps de manière à pouvoir cumuler: les courses d'approvisionnement (nourriture, vêtements, objets divers), les démarches administratives, les visites médicales, les courses d'entretien (lessives, réparations diverses), les conduites d'enfants (ramassage, promenade, loisirs).

Le problème se pose surtout à la femme qui travaille: déduction faite de ses temps de transport, l'aménagement du reste de son budget temps journalier relève de la gageure et l'entraîne à de nouvelles contraintes: tasser l'heure du midi ou l'utiliser pour faire des courses (mais il faut les transporter le soir! ... mais les zones d'emploi ne sont pas toujours des zones d'équipements diversifiés), rechercher les enfants le plus tard possible à la garderie, etc....

La femme qui a une activité extérieure lucrative et que l'esclavage domestique attend à la maison est la première victime de l'allongement des temps de transport (a fortiori s'ils sont «en commun»).


Figure

Surtout que c'est souvent monsieur qui a l'auto... Lui objecter que ses navettes la forcent à une détente qu'elle ne s'offrirait jamais autrement, c'est méconnaître à la fois les réalités des transports publics (lenteur, inconfort, entassement, agressivité, manque d'air) et la tension intérieure de la femme car «il y a toujours quelque chose à faire dans un ménage! n. Alors, dans le métro, on tricote pour «rattraper» le temps.

Oui et nom d'un chien c'est aussi parce que ces perfectionnistes se martyrisent pour avoir un ménage «aussi bien tenu» que si elles n'avaient que cela à faire.

Je connais une femme qui se lève chaque jour à 5 h. 30 du matin pour avoir le temps de passer l'aspirateur frotter prendre les poussières mettre de l'ordre refaire les lits etc. avant de partir au bureau. Chaque jour.

(Sur le thème du temps de la femme en ville lire aussi l'article «Les femmes en milieu urbain et le rôle des transports dans leur insertion sociale et économique» dans ce n°.)

(Voir aussi l'article de Fr. Collin «Pour une socialisation du sein maternel» dans Faire le ménage, c'est aussi travailler, Cahiers du Grif, no 2.)

La ville, marché de marchandises...

La ville occidentale est un marché de marchandises où la valeur d'échange a lentement supplanté la valeur d'usage.

Jadis, la ville était œuvre et événement. Elle était le lieu de rapports sociaux multiples. La société (même oppressive) y investissait improductivement: fêtes, architecture, parcs, sculptures.

Pourquoi? Parce que les riches tenaient le centre.

Etait-ce mieux?

Aujourd'hui, la ville n'est plus qu'un lieu de réalisation de plus-value, de création et de consommation de produits. Dans une société qui se maintient par la consommation effrénée, la fête et la culture et les loisirs et le temps lui-même sont devenus des marchandises dont le besoin est géré.

Dans la division sexuelle du travail, la femme est l'agent de la consommation. Elle se trouve ainsi totalement engagée dans cet ordre actuel de la ville. En tant que mère et que ménagère, la femme n'intéresse pas la société. Le travail domestique n'est ni reconnu ni rémunéré comme production sociale. Il est logique que les tenanciers de la ville ne manifestent aucun souci de lui faciliter l'existence pour ces deux fonctions (à titre d'exemples absence de garderies pour enfants malades - pénurie d'espaces où vivre et jouer). Par contre, comme consommatrice la femme est largement acceptée, invitée, présente, dans le milieu urbain.

Il n'est pas difficile de tracer, pour les femmes de chaque classe sociale, les trajets de la consommation au centre de la ville. Tout y est disposé pour appâter, engluer, attraper l'acheteuse. A voir certaines rues commerçantes, on peut avoir l'impression que la ville se répand en abondants bienfaits pour la femme.

La femme est aussi le support de la consommation. Son corps, auquel est déniée toute liberté authentique, s'étale sur tous les murs, écartelé au gré des affiches.

Consommatrice consommée comme signe, médiatrice et victime de toutes les manipulations mercantiles, piégée, aliénée aux diktats de toutes les modes.

M. Van Zand, employé, va à la fête de sa fanfare: Mme Van Zand, son épouse, doit, évidemment, passer à la mise en plis et sortir, se montrer, dans une robe plus neuve que celle de l'an dernier. Si Monsieur a porté son costume chez le teinturier pour le faire «rafraîchir» et s'il a ciré ses chaussures, il paraîtra tout à son avantage. Mais que Madame ne s'avise pas de contrevenir aux usages en vigueur pour les personnes de sa condition: l'étoile de Monsieur pâlirait au firmament du trombone et du cornet à pistons!

Madame est en vitrine pour le lustre de Monsieur.

Je connais une femme illustre qui adore s'habiller comme elle l'entend et se promener «en cheveux». Le jour où son conjoint - illustre aussi - a solennellement reçu le prix couronnant ses éminents travaux, elle était «bien mise» et laquée comme il faut. Pour la reconnaître, j'ai dû lire son nom sous la photo officielle...

Les grands couturiers et les modestes tailleurs, les figaros en vue et les obscurs coiffeurs, travaillent, créent ou besognent pour ces instants privilégiés de la vie de «La Femme»!

Consommée littéralement dans la prostitution, la femme-objet-sexuel trouve aisément sa place en ville. Lieux et trajets bien précis, là aussi.

Acceptée comme être passif, comme être absence, la femme est à vendre, à qui vendre, à travers qui vendre (souvent aussi: la vendeuse...).

Sans vouloir peser une comparaison, 3e trouve que «les hommes» sont vendus, eux aussi. Ils se laissent encaserner, pour leur travail ici, pour leur plaisir ailleurs, pour leur billard ou leur voilier à telle heure, pour leur machine ou leur séance de management à telle autre.

De tous les mythes qui traquent, frustrent, infectent le citadin, celui du bonheur par l'habitat est l'un des plus virulents: virulence corrélative à l'importance du secteur qui en tire des bénéfices.

Ce mythe s'attaque surtout aux femmes, terrain propice à sa maturation. En effet, sans prise sur l'univers, la femme valorise la maison, le jardin, qui deviennent «son royaume». Elle est un agent primordial dans la course à la maison individuelle, résidence principale ou secondaire. Elle joue un rôle précis dans le grignotage anarchique du territoire par le milieu urbain.

Vouée à la consommation, interdite en ville, la femme prend une piètre revanche sans espoir en devenant consommatrice d'espace, en exigeant des lieux qu'elle imagine conformes à son épanouissement. Ce qui lui est refusé au centre, elle le réclame en banlieue.

Comment les femmes formeraient-elles une classe homogène pour la question du logement, alors que, pour ce choix comme pour d'albâtres, la division des sexes se superpose à la division des classes, la renforçant quelquefois, ne la gommant jamais?

Les femmes qui exercent un métier qu'elles aiment avec un horaire à leur goût disposant librement d'une voiture qui les mène partout de façon supportable et qui sont domestiquement aidées celles-là verront sans doute «la» maison à la façon de beaucoup d'hommes de leur condition: le havre spacieux dans la verdure loin des centres pollués avec des routes de la maison au travail et de la 1re maison à la 2e...

Mais les autres aussi existent.

Toutes celles qui trouvent qu'il y a toujours bien assez à entretenir sans y ajouter des escaliers, des entrées par devant et par derrière et autres surfaces ou reliefs salissables ...

J'en connais pas mal qui aimeraient l'appartement de plain-pied, si l'immeuble n'était pas une tour, si une isolation acoustique suffisante permettait de ne pas cohabiter avec tous les voisins dans son propre espace, si tout appartement supposait à la fois de l'espace extérieur et intérieur, si on ne vous laissait pas aussi souvent entendre que les enfants sont «de trop» et qu'ils dérangent par définition, si la différence de prix entre un deux chambres et un trois chambres n'était pas prohibitive, si...

Beaucoup de si, direz-vous. Mais sont-ils exorbitants?

Je voudrais parler de Mme Gilou avec qui j'ai travaillé tout un temps.

Mme Gilou, qui a fait un horaire et demi de travail avec trois petits enfants, pour aider à constituer une cagnotte, une cagnotte pour acheter «la maison de nos rêvés, chérie!». et qui a du se débrouiller seule avec eux parce que «lui» faisait aussi des heures supplémentaires et qu'elles étaient - parait-il - plus lourdes que celles de sa femme, Mme Gilou qui, à 46 ans, ne peut plus sortir le soir dans sa propre voiture sans que Monsieur ne la poursuive dans la sienne (que lui manque-t-il, à elle, dans son petit paradis du Brabant Wallon où elle règne tout le jour en souveraine sur ses deux chiens et - après 4 h. - sur son petit avant-dernier de 16 ans? que lui manque-t-il à elle, fille d'ouvrier, qui réside dans la commune la plus happée au milieu des grands bourgeois bruxellois? qu'a-t-elle besoin de s'en aller à l'heure où lui vient la retrouver, recru de sa journée de technique supérieure? puisqu'elle ne «doit» plus travailler, elle n'a qu'à n'en pas Barder le goût, bénévole ou pas!...), Mme Gilou, disais-je, Mme Gilou a signé un papier à son mari, un papier où elle s'engage à se désengager de deux ou trois activités qu'elle aime mais qui lui font négliger son premier devoir de Vestale et de Pénélope.

Peut-être bien que Mme Gilou - qui n'est pas seule dans son cas, - pense parfois, entre quatre z'yeux avec elle-même, qu'elle a malmené quelques années de sa vie pour se gâcher toutes celles qui allaient suivre. A moins d'une rebellions, je ne vois pas comment elle pourrait avertir à temps les autres femmes qui risquent de «se faire avoir» comme elle, avec ou sans salaire.

N.B.: je m'excuse de parler des femmes comme si elles étaient toutes mariées et mères mais je suis de plus en plus sûre que c'est à partir de leur(s) condition(s) qu'il est éclairant de (re)voir la(les) condition(s) de toutes les autres femmes.

Bien souvent, les choix des femmes avec enfants sont résiduels: elles choisissent dans ce qui reste.

Ainsi pour l'emploi: elles ont les places que les hommes n'occupent pas.

Ainsi pour le temps: elles ne disposent que du temps fragmenté entre les échéances des enfants et de l'homme, et ce, même pendant les jours «dits» de congé et de vacances.

Ainsi pour l'espace: elles le sillonnent selon des contraintes qui leur viennent des autres.

Le cas du logement familial est une bonne illustration.

Qui choisit le logement et en fonction de qui, de quoi?

Si la femme travaille à l'extérieur, on choisira de s'installer près de son travail pour qu'elle puisse s'occuper des trajets des enfants, des commissions et autres utilités du ménage.

Si l'on a pris ce qu'on pouvait et que les deux membres du ménage doivent se déplacer loin du domicile, la voiture - quand elle existe - part avec l'homme, et la femme cumule quelques transports en commun et quelques parcours pédestres.

D'un point de vue féministe, rien ne justifie que, dans un couple, l'homme dispose systématiquement de plus de commodités de déplacement que la femme, à moins que, père, il se charge des transports d'enfant(s) de marchandises et des missions supplémentaires nécessaires aux autres membres de la famille.

... est devenue elle-même valeur d'échange

La ville d'aujourd'hui n'est plus seulement lieu passif de la production, elle intervient comme telle dans les moyens de production.

L'espace est la suprême marchandise, le sol urbain est devenu un outil de production de plus-value. Le droit des êtres à l'espace est fonction de leur pouvoir politique et économique.

La disparition des espaces verts, la rareté des aires de jeux et de rencontre, l'absence de lieux collectifs et non spécialisés, le démantèlement des villes au profit de l'automobile, sont des phénomènes parfaitement cohérents dans ce système.

Si nos villes affichent «enfants non admis» ce n'est pas parce qu'on a «oublié» d'humaniser la ville, ni parce que la ville moderne est par nature inhumaine, mais parce que les espaces qui conviendraient aux enfants (à l'intérieur ou à l'extérieur) n'engendrent pas de profit.

Que la ville soit interdite aux enfants n'est pas sans répercussions sur le quotidien des femmes, et devrait en avoir une sur le quotidien des hommes.

Angoissée par le danger omniprésent en rue, la mère renonce bien souvent à certaines attitudes éducatives: plus question que les petits enfants aillent seuls à l'école, fassent quelques courses, partent à l'aventure et se repèrent dans l'espace.

Sur-veillés par nécessité plus que par choix, les enfants perdent le sens de l'orientation et la faculté de se prendre en charge dans le milieu environnant.

Puisqu'ils ont besoin d'air, d'espace, de mouvement, de courses à vélo, la mère s'astreint à les conduire (à pied ou en voiture) dans les réserves d'espace, bois, parcs, squares, campagne, maison d'un ami ou des grands-parents «qui ont un jardin». Nouveaux calculs d'horaires, entre 2 repas et 2 siestes, transport et démontage-remontage des landaus-vélos-tricycles, sacs à pique-nique «s'ils ont une petite faim», vêtements de rechange «s'il pleut, s'ils se salissent ou se mouillent», une tarte pour les hôtes, pénible expédition du dimanche.

Refuser la rue à l'enfant c'est l'enclore dans l'espace privé. Mais les logements sont de moins en moins conçus pour le besoin de vie et d'activité des enfants. Pour survivre à l'énervement causé par la promiscuité (celle des enfants, celle des voisins), la mère est obligée d'étouffer toute velléité de jeux bruyants ou agités. Encore une fois elle s'oriente vers des pratiques auxquelles elle n'adhère pas toujours: recourir à la télévision pour avoir la paix, réprimer l'expression musicale ou corporelle, etc. On favorise les jeux intellectuels et sages au détriment des jeux de dépense physique, de découverte, d'exploration et de risque. Ainsi, la spéculation exerce une violence indirecte dans les lieux collectifs et privés, sur l'espace et le temps des familles. Malgré elle, plus ou moins consciemment, la femme intègre et reproduit cette violence en contrecarrant la liberté de ses enfants.

Notons enfin l'hypocrisie d'une société qui refuse le droit à l'avortement et à une information correcte sur la contraception, et qui, dans le même temps, par les contraintes spatiales qu'elle impose, accule pratiquement les familles non favorisées à une fécondité limitée.

On conçoit et on construit des appartements pour la famille standard, celle qu'on rencontre le plus couramment dans la vie comme sur les affiches, dans les illustrés et à la télé: la famille de 4 personnes (parents, plus deux enfants).

Par leur minceur, les cloisons entre les pièces, entre les unités d'habitation, accroissent la promiscuité et limitent les ébats (quand on fait l'amour, on n'a pas forcément envie d'être entendu des voisins ni des enfants!)

Ce n'est pas un effet du hasard que la même société produise des sortes d'exutoires artificiels tels que les sexshops et les films porno: là, le sexe, sous couvert de libération ou d'expression «naturelle» ou sauvage, est en fait contrôlé, circonscrit en un lieu, domestiqué, annulé: il n'y a plus rencontre partage, enivrement, plaisir, explosion, dé sordre, folie ...

L'apparition des sexologues et autres médecins du couple et du sexe procède bien de la même société où il vaut mieux - pour votre paix, votre «réussite», votre libre circulation et tout - être hétéro qu'homo stable que mouvant qualités qu'on peut ajouter à: être homme que femme et, bien sur, jeune, beau, riche et en bonne santé que vieux, laid, pauvre et malade.

La ville, image d'une société violente

La ville est à l'image d'une société violente, basée sur le pillage de la nature et l'oppression de l'exploité, où le fort domine le faible, où la richesse engendre la pauvreté et construit des barrières à sa révolte.

Mais la ville engendre aussi une violence qui lui est propre. Avec sa taille croissent les contraintes et les ghettos de misères. Lieu d'étalage des marchandises, elle est source de frustrations nombreuses.

Taille = grand nombre d'habitants au km, variété des populations en classes, âges et races et pas seulement dimension physique de l'agglomération urbaine.

La violence de la ville s'exerce indirectement à travers les contraintes spatio-temporelles. L'Espace, les transports, sont oppressifs quand ils excluent certaines catégories de citadins.

Comme le déploraient - dans un rapport OMS plein d'humanisme - des experts en planification urbaine et santé publique réunis en colloque international: malheureusement, l'organisation actuelle du réseau des transports en commun ne tient pas assez compte de la minorité. Quelle minorité?

Les femmes au foyer

+ les enfants en dessous de 10 ans
+ les gens de plus de 65 ans
+ les handicapés + les gens surchargés
+ ...

c'est-à-dire tous ceux et toutes celles qui ne sont pas des écoliers autonomes ou qui ne sont pas la population «dite» active; et quelques autres encore. «La minorité» disaient-ils? Ont-ils fait l'addition?

Faut-il préciser que les dits experts - au demeurant fort sympathiques et soucieux du bien commun - circulaient habituellement en avion ou, au sol, dans une «BMW-Mercedes-Volvo-privée», en dehors des heures de pointe...

La violence s'exerce aussi directement: pollutions diverses, ambiances policières, agressions physiques.

Il est frappant de constater que les groupes de femmes réunies pour une réflexion sur le lien entre femmes et ville, quel que soit l'ordre du jour, dévient très vite vers leur essentiel: la dénonciation consternée-révoltée de la violence sexuelle et de ses corollaires: peur le soir, peur seule, peur à deux encore, un peu partout, un peu tout le temps...

Etonnant et significatif désir d'une jeune fille: pouvoir faire le partage entre violence et violence sexuelle, pouvoir être victime d'une agression sans contenu sexuel: «J'aimerais mieux recevoir un bon coup de poing dans la figure et me voir voler tout mon fric, alors je pourrais riposter». Mais devant l'agression sexuelle, la femme, bien souvent, se sent humiliée parce qu'elle la subit jusqu'au fond d'elle-même - même si l'agression n'est que verbale - comme la manifestation publique, autorisée, institutionnalisée, de son infériorité, de son statut de dominée, d'objet passif et inexistant et sans volonté face au mâle; elle se sent impuissante, aussi, parce qu'elle n'a pas à sa disposition de bons moyens de défense: son conditionnement particulier ne lui a pas appris à réagir à l'oppression par la violence et le crime. Le refoulement de son agressivité produit éventuellement une névrose: elle se détruit pour se punir de ne pas pouvoir punir qui de droit.

La ville est encore le lieu de la contre-violence, celle des manifestants, des guérilleros urbains, mais surtout, au jour la nuit, celle, informelle, dispersée, des groupes opprimés.

La rue renforce la dégradation des rapports humains en inversant le sens de la domination. Le bourgeois tremble devant le prolo, le Blanc devant le Noir, l'adulte devant les groupes d'adolescents provocants, les vieux devant les jeunes et même devant les enfants. Mais personne ne tremble devant les femmes, grandes absentes dans ce reflux de la violence sociale.

Au contraire, les femmes, parfois reines dans leur foyer, se retrouvent proie publique dans la rue.

Chaque homme, quelle que soit sa place dans l'échelle sociale, est un agresseur en puissance.

On tremble aussi devant les femmes, devant les femmes «qui bougent» celles qui «sortent du cadre» ...

Pour moi, quelqu'un(e) qui agresse est quelqu'un(e) qui conjure sa propre peur tout en essayant d'intimider ou de clouer l'autre au sol ou au mur...

L'espace urbain, ce sont les rues, les métros, les palissades, et les multinationales, les maisons, les tours, un grand carrefour qui est à la fois rencontre et lieu vide.

L'espace urbain, ce sont aussi les ondes radio et télé, les feuilles de choux glacées aux couleurs acidulées et les autres grises et molles (ça s'appelle parfois «les informations» ou les «media»),

Et les multiples réunions de tous bords, de tout poil, entre PDG, syndicalistes, pétanquistes ou Nouvel Europe Magazine-clubistes; réunions au sommet ou à la base. Et j'entends, je vois ce monde, de la gauche à la droite, sur ses surfaces de papier ou de béton, dans ses lieux publics, d'affaires ou politiques, dans ses lieux domestiques et ses alcôves, ce monde qui appréhende que les femmes sortent.

D'où vient que si une femme s'affirme sans allégeance première aux hommes elle se fait traiter de putain, de salope, de bas-bleu, de pisse-vinaigre, d'intellectuelle mal baisée, de désaxée... Organiser une manifestation publique est une entreprise soupçonnable ou délirante quand on est un groupe de femmes ça fait les gorges chaudes, les «bons mots» et les coups de crayon saignants de pas mal de commentateurs, caricaturistes et autres plumitifs ou ténors des chaînes de radiotélécommunication qui sillonnent l'espace sonore, dessiné, rédigé, affiché, filmé, à travers villes et campagnes.

Seule la domination sexuelle se maintient comme un monolithe à travers tous les espaces et les rangs de la société. A l'envers, à l'endroit, à l'intérieur, à l'extérieur, on n'en sort pas.

La condition faite à la femme dans les lieux publics témoigne de la profondeur et de l'universalité de la discrimination idéologique dont elle est l'objet dans notre société.

La ville, œuvre bâtie

Architecture, sculpture, urbanisme... œuvre bâtie, la ville est exaltation en quatre dimensions (construire c'est aussi marquer la durée et l'histoire) des valeurs, des croyances, des institutions, du pouvoir d'un groupe humain.

Au cours des siècles les temples du pouvoir religieux et politique, culturel et judiciaire, économique et administratif ont annexé les sites les plus en vue de nos cités: promontoires, bordure des fleuves, artères de pénétration.

Jusqu'au XXe siècle qui y a découvert une source de profit, l'habitat du commun des mortels a été négligé par l'architecture, toute entière sacrifiée à la monumentalité. Certains hommes ont commandé à d'autres hommes l'érection de chefs-d'œuvre de beauté au service du symbole de puissance. La monumentalité s'est orientée vers la conquête de la hauteur, du volume intérieur et de la perspective.

Ni maîtres des ouvrages, ni architectes, les femmes n'ont pas marqué le sol de nos cités ni façonné leurs visages. Auraient-elles, si elles en avaient eu l'occasion, développé une autre monumentalité (car il y a des architectures du creux, de la coquille, du labyrinthe, de la masse...) ou bien auraient-elles privilégié l'habitat? Question séduisante mais vaine.

Truffée d'œuvres construites signifiantes de l'Histoire, la ville n'offre aucun repère aux femmes sans histoire. Exception faite de quelques héroïnes de la résistance, les rues ne portent pas leurs noms.

La statuaire illustre les hommes célèbres mais aussi l'homme quotidien, «les métiers», «le plouc inconnu». La femme qui est exhibée aux carrefours, frontons et pinacles des temples de l'homme est allégorique: liberté, justice, prospérité, muse, progrès, beaux-arts, mère patrie.

Au niveau de la symbolique la ville élimine aussi la femme. Celle-ci est associée aux images de la nature et de l'originel alors que la ville est porteuse d'images d'effort intellectuel et technique, de domination des forces irrationnelles de la nature.

Sur les 8.500 noms de rues relevés dans le plan du grand Bruxelles (qui s'étend sur 81 communes) 225 sont des noms de femmes.

Noms de femmes inconnues. Noms de reines, noms de saintes, et tous les noms de Marie, Notre-Dame, Sainte, Vierge et Mère

Enfin quelques noms de congrégations religieuses

Pas de noms de métiers! Où sont passées les dentellières, les cousettes, les lavandières, les tisserandes, les porteuses d'eau, les ménagères, les cultivatrices, les comédiennes? Alors qu'on trouve les ramoneurs, les éperonniers, les drapiers, les cultivateurs, le cosmonaute, le constructeur, les comédiens, les charpentiers, les brasseurs, les bouchers, les bateliers, les baillis, les archers.

On peut toujours supposer des femmes parmi les fleuristes et les artistes!...

En explorant le langage qui désigne l'acte architectural on découvre, à propos de beaucoup de termes, un sens annexe, dégradé par son application au champ d'activité spécifiquement féminin.

L'homme dresse des plans, des statues, des obélisques (accessoirement, il dresse l'échafaud, le bûcher ou la guillotine...).

La femme dresse la table, le couvert, un lit, elle dresse un plat (le dispose de manière à être servi) elle dresse une volaille (l'arrange pour la mettre à la broche) elle dresse du linge (le repasse).

L'homme bâtit des édifices, la femme bâtit une robe (assemble ses diverses pièces).

L'homme conçoit des plans et élève des temples, la femme conçoit et élève des enfants.

Si les femmes construisent quelque chose, c'est au niveau de la production domestique et de la reproduction. Mais l'objet de leur construction n'est pas le solide projeté dans l'espace et la durée de l'histoire. Ou bien il s'agit d'une production ménagère immédiatement consommée, ou bien c'est une œuvre diluée dans le temps et qui se sépare d'elle: l'élevage d'un enfant.

Rivées à la reproduction et à l'entretien de la force de travail, les femmes sont exclues de la production, de la gestion et de l'organisation de l'espace global.