Spore - Bulletin du CTA - No. 31 (CTA, Février 1991, 16 pages)
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View the documentRedonner à la science un rôle essentie l

Le Professeur Thomas R. Odhiambo est directeur du Centre International de Physiologie et d'Ecologie des Insectes (ICIPE) au Kenya.

En 1987, il a partagé le Prix de la Faim avec le président sénégalais Abdou Diouf.

Il est également co-fondateur de l'Académie des Sciences du Tiers-Monde, de l'Académie Africaine des Sciences et de l'Académie Nationale des Sciences au Kenya.

Une des caractéristiques essentielles de la recherche scientifique et des progrès dans les domaines de pointe est que le scientifique s'appuie sur un réservoir de connaissances communes pour progresser, au moyen de spéculations théoriques, de l'étude critique, de l'observation, de l'expérimentation et de l'analyse L'isolement est particulièrement néfaste à cet esprit de créativité scientifique et d'innovation technologique.

Le sens du partage, si prononcé dans la communication sociale en Afrique, est la condition sine qua non d'un déveoppement prospère de la communauté scientifique sur notre continent. La balkanisation de l'Afrique commencée avec la Conférence de Berlin en 1884 a eu des effets plutôt négatifs, parmi lesquels le plus important est sans doute le morcellement de ce qui aurait pu devenir une communauté scientifique africaine cohérente en une série d'enclaves scientifiques nationales de taille réduite, fragiles et peu viables.

Ces différentes communautés sont coupées les unes des autres par les murs des lois sur l'immigration, par la prédominance d'une orientation Nord-Sud dans les transports et les télécommunications et enfin par l'érection de barrières culturelles et linguistiques, plus rigides à l'heure actuelle que du temps de la colonisation.

Le scientifique africain est donc confronté à un certain nombre de responsabilités: premièrement, il a la responsabilité philosophique de mettre en oeuvre le processus de la découverte scientifique. Il doit d'abord se poser la question essentielle, puis, de manière objective, tenter de la résoudre. Ensuite, il doit examiner la manière dont l'information nouvelle s'insère dans la structure générale de la pyramide de la connaissance universelle. Dans cette tâche, le seul étalon possible est celui de l'excellence.

Deuxième point important, l'attitude du scientifique: c'est à lui qu'il incombe de déterminer les domaines dans lesquels il est important que les Africains entre prennent des recherches fondamentales pour résoudre des problèmes spécifiques sur lesquels l'Afrique s'interroge depuis longtemps. Ceux-ci peuvent en effet ne pas constituer des priorités pour les autres communautés scientifiques. Par exemple, le paludisme est responsable de la mort d'un million d'enfants africains chaque année.

La communauté scientifique africaine devrait donc être à la tête de la recherche dans ce domaine et pourtant, on ne compte que dix spécialistes travaillant à plein temps sur la question dans tout le continent. Il nous faut redéfinir nos priorités et travailler sur des questions utiles ou qui présentent un avantage comparatif.

Troisième et dernier point, le scientifique africain a une responsabilité sociale, celle d'intégrer la science à la culture africaine. L'art n'est qu'une composante de la civilisation et l'autre élément vital est la science. Sans elle, aucun pays ne peut s'affirmer à long terme. Et pourtant, si l'on examine l'histoire des deux derniers siècles, on s'aperçoit que l'Afrique négligé la science.

Si nous voulons créer une vision à long terme pour l'Afrique, nous devons redonner à la science un rôle essentiel dans le développement culturel et social de l'Afrique. Nous devons cependant tenir compte des autres aspects du développement de l'homme dans son ensemble, c'est-à-dire, la solidarité communautaire et familiale, la cohérence éthique et la paix de l'esprit. Le potentiel des responsabilités des scientifiques africains ne pourra être réalisé pleinement que si l'environnement géopolitique sur le continent le permet. L'interface qui résultera de cette harmonie entre la science et la géopolitique sera d'une importance fondamentale.

On pense souvent que la communauté scientifique et les dirigeants politiques ont des objectifs différents, voire divergents. C'est faux: ils sont animés par un même désir, améliorer le bien-être des peuples d'Afrique.