Le Courrier ACP - No. 137, Janvier - Février 1993 - Développement et coopération (Commission Européenne, 1993, 108 p.)
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Pourquoi a-t-on jamais voulu faire de la coopération et le développement? Et quel développement? Parler de ces choses aujourd'hui suscite tellement d'interrogations qu'il serait utile parfois de jeter un bref coup d'œil sur la genèse de la partie des relations qui remonte aux débuts de la coopération entre la Communauté et les Etats ACP.

Peu après 1960, l'année qui vit la plupart de ces pays accéder à l'indépendance politique, la notion de coopération économique était vague et, bien souvent, se traduisait par une confiance à l'ancienne métropole pour la définition et la conduite des nouvelles relations qui se mettaient ainsi en place. Cela était d'autant plus valable en Afrique francophone que les liens anciens entre la France et ces pays étaient à la fois profonds et ambigus; alors qu'avec le Royaume-Uni, ils apparaissaient plus tranchés et laissaient moins de place à l'élaboration de rapports à cheval entre l'indépendance, dans toute son acceptation, et l'«Association».

Ainsi fut signé en 1963, à Yaoundé, la première Convention de coopération entre la Communauté et les Etats africains et malgache associés (EAMA), tous francophones. Le choix de la capitale camerounaise pour conclure ces nouvelles relations entre l'Europe unie et un ensemble de pays du continent africain revêtait aussi une certaine signification: le Cameroun était en effet le premier Etat qui a accédé à l'indépendance (1er janvier 1960) dans le cadre de la décolonisation globale qui devait concerner progressivement tous les pays du continent. De surcroît, chacune des trois grandes puissances coloniales, et même la Société des Nations, avait un certain souvenir de ce pays qui fut tour à tour colonie allemande, puis placé sous mandat du prédécesseur de l'ONU, et administré par la France et le Royaume-Uni. Ainsi, outre la «complète égalité» des partenaires, il était aussi souligné le caractère «amical» des liens qui se tissaient entre les Etats membres et les pays africains. La Convention de Yaoundé, plus connue sous le nom de Convention d'Association, devait organiser les rapports économiques entre des pays technologiquement avancés et ceux qui aspiraient à atteindre leur modèle de développement. Par sa trame essentielle, la Convention d'Association apparaît peu différente de celles qui lui ont succédé. La coopération était commerciale, financière et technique ou infrastructurelle.

Quel devait être le cadre politique favorable à la mise en œuvre et à la réussite des objectifs économiques énoncés pour «le progrès social» des Etats associés? Le traité de Rome qui jeta les bases de la future coopération avec les pays dits ACP aujourd'hui avait dû répondre à la question similaire pour ce qui concernait l'Europe Communautaire.

Mille neuf cent soixante-trois-mille neuf cent quatre-vingt-treize: trente ans (à quelques mois prés) de coopération économique CEE/EAMACP. Un bref regard temporel montre qu'au cours de ces trois décennies, d'importantes réalisations ont été faites, des bonnes et, incontestablement de moins bonnes aussi. Des progrès ont été obtenus dans la substance et, peut-être, dans les méthodes de la coopération et du développement CEE/ACP. Les acteurs ont aussi appris au cours du temps à mieux se connaître; ont-ils pu mieux se comprendre? «L'Association» dont se méfiaient les ACP anglophones comme de la peste a été abandonnée dès la première réunion de négociation au Palais d'Egmont à Bruxelles en été 1974. Il n'en demeure pas moins que le Groupe institutionnalisé par l'Accord de Georgetown (Guyana) dans son ensemble considère, par ces temps d'incertitudes grandissantes, que la Communauté a le «devoir d¢ ne pas le lâcher» au profit de l'Europe de l'Est démarxisée; ou encore qu'elle ne doit pas le laisser à la marge de la nouvelle configuration des relations internationales issue de la désintégration de l'empire soviétique.

De son côté, la Communauté met en avant une approche plus politique («démocratie», «droits de l'homme», «liberté de la presse», etc.) pour la poursuite de sa coopération. Et de part et d'autre s'esquissent des idées tendant à rechercher des accords régionaux, plus personnalisés en fonction des avantages de l'économie comparative La notion de conventions régionalisées avait à un moment effleuré les esprits dans les milieux ACP à cause estimait-on, de «l'intérêt limité» qu'une des composantes du Groupe portait à la structure globale de l'accord organisant les relations avec la Communauté; elle fut rapidement écartée. Sans doute, à l'époque où régnait encore un certain optimisme malgré quelques signes annonciateurs d'une telle éventualité, les tenants de conventions différenciées avaient peut-être tort d'être trop en avance dans leurs analyses. L'idée, présentement, n'est plus d'école.

Dans un article publié en avril 1992 l'ancien Secrétaire général du Groupé ACP, Edwin Carrington, estimait notamment que les Etats du CARICOM devaient «sérieusement envisager une nouvelle stratégie et un nouveau mécanisme pour coopérer avec l'Europe et les Etats-Unis».

Ce serait par exemple en créant le «Caribbean Basin Cooperation Group»(1) (sur la base du CBI - Caribbean Basin Initiative, d'inspiration américaine, Ndlr). Parce que, ajoutait-il en substance, «il n'y a aucun doute que le rôle et l'influence des ACP changeront dans le cadre du Marché unique européen et que les Caraïbes allaient perdre une partie des avantages que confèrent leurs relations spéciales»(2) avec la Communauté. Certes il ne s'agissait pas d'une prise de position officielle. Mais son intérêt réside dans la formulation publique d'idées qui auraient pu apparaître comme «nuisibles» à la «cohésion» du Groupe ACP. La politique de coopération et du développement de la Communauté est traversée par des doutes et des sentiments d'incertitudes et par des interrogations sur les stratégies et les méthodes. Cette coopération se caractérisait aussi par des mots clés: cogestion (suggérée), codéfinition (de fait) des programmes; coresponsabilité (moins affirmée par les ACP), démocratie et droits de l'homme (se sont imposés à tous par la fin des blocs idéologiques antagonistes).

(1) «... that CARICOM seriously consider new strategies and mechanisms in dealing with both Europe and North America».

(2) «There was not doubt (...) that the role and influence of the ACP Group will change (...) and the Caribbean was going to lose some of its existing special relationship».

Il ressort de ce bref rappel de ses étapes, que le nouvel horizon de la coopération reste à scruter, notamment pour les ACP qui devront aussi rattraper le temps perdu dans l'inexpérimentation démocratique et la recherche laborieuse de la saine gestion économique.

Lucien PAGNI