| Le Courrier ACP - No. 143 - Lutter contre la pauvreté (Commission Européenne, 1994, 104 p.) |
| Rencontre |
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Pour ce numéro, la rubrique «Rencontre avec...» paraîtra inhabituelle le à beaucoup de nos lecteurs. Persuadés qu'une des principales revendications des pauvres est d'abord le droit à la parole, tenant compte du silence des médias avides d'événements et d'images instantanées, nous avons décidé de publier le témoignage des pauvres eux-mêmes. Nous n'avons pu le faire que grâce au Mouvement International ATD Quart Monde qui publie dans le cadre de sa publication «Les Cahiers du Quart Monde» des contributions d'hommes, de femmes, de jeunes et d'enfants de tous milieux et de tous continents. Dans ce cadre, l'anonymat de l'ensemble des témoignages est préservé, en ne les identifiant qu'au niveau d'un continent ou d'un sous-continent, et en modifiant les noms des personnes citées.
A cette occasion la rédaction du «Courrier» tient à remercier le Mouvement International ATD - Quart Monde et particulièrement M. Jean Tonglet, son Délégué auprès des Communautés Européennes, dont vous trouverez une interview ci-après (p. 66).
Les témoignages présentés concernent à la fois les Caraïbes, l'Amérique Centrale, l'Europe, l'Océan Indien et l'Afrique. Dominique David
Faim et paix - Caraïbes
La faim provoque la violence. La violence entraîne la faim. Tu ne travailles pas, tu as faim.
Chaque matin, Michou part à l'école, le ventre vide. Quand j'ai quelques sous, je lui donne; quand je n'ai rien, elle part comme ça. Elle me dit: «Maman, ce n'est pas possible, je me sens faible.» Je lui dis: «Ma fille, il faut t'y faire.»
Quand les enfants ont mangé le blé, dimanche, ils étaient contents. Mais quand ils ont faim, tous ont la colère sur leur visage. Hier encore, dans ma propre famille ils se sont mis à m'injurier !
J'ai des voisins qui battent les enfants; quand tu regardes Ces enfants, quand tu les touches, tu vois bien qu'ils ont faim. La maman leur dit: «Tu vois bien que je n'ai rien, absolument rien, et tu viens me réclamer!» Et elle les bat.
Il y a une jeune femme qui a deux enfants, son bébé a juste deux mois. Elle ne peut même pas le nourrir. Et celui qui est plus grand, elle n'a rien à lui donner à manger non plus. Hier soir elle a été expulsée.
Sous la pluie, elle a été obligée de monter au refuge des sans-abris avec ses enfants.
Elle n'avait absolument rien pour les nourrir. Elle avait tellement faim qu'elle a demandé l'aumône à un monsieur. Celui-ci a lancé à la figure: «Une belle petite femme comme toi, tu as su faire un enfant, et maintenant tu mendies!»
Toutes ces injures C'est comme la guerre. Si cette femme avait de quoi nourrir ses enfants, est-ce qu'elle aurait mendié ? Oui, tout ça C'est la guerre...
Moi-même, quand j'ai faim, je me couche. Je ne parle à personne. Quand Cathy m'appelle, je n'ai pas envie de lui répondre. Quand elle me dit: «Maman, j'ai faim !», il m'arrive de la battre pour ça. Oui je la bats! Elle me réclame trop d'argent, et moi aussi j'ai faim!
Je fais la fière, mais je sais ce qu'est la faim!
Ma maison, c'est le vent! - Asie
Cathy habite sous une planche, sur le trottoir; elle disait l'autre jour avec un sourire: «Ma maison, c'est le vent!»
Frances et les siens depuis des années ont trouvé refuge au cimetière, et montrant quelques bouts de bois qui entourent une tombe, elle dit: «Voici le bungalow où j'habite avec la plus jeune de mes filles...»
Vivant dans un bidonville, au bout d'un passage sans lumière, Pat, en riant, répond: «Chez nous, c'est une maison-sandwich.»
Et toi Christina, tu parles de ta maison-squelette, où ta fille de quatre ans est déjà tombée à travers les marches de l'échelle qui sert d'escalier.
Le jour où on a démoli ta «maison-squelette» - c'était quelques jours avant Noël - tu as retenu ta colère et ton angoisse pour aider ton mari à ne pas réagir avec violence contre la propriétaire. Puis, quand la pluie s'est mise à tomber, tes enfants s'inquiétaient: «Maman, où allons-nous nous abriter?» Tu as ramassé ton courage pour leur répondre en riant: «Nous allons quand même supporter un peu de pluie, ce n'est rien du tout !» Mais dans ton cur et dans ta tête, tu cherchais désespérément où les faire dormir cette nuit-là.
Maintenant, vous vivez dans un abri provisoire au-dessus d'un égout. Votre maison «boîte d'allumettes» bloque le passage des voisins; ils craignent de ne pas pouvoir partir en cas d'incendie, ce qui arrive fréquemment, et ils vous ont fait comprendre que vous ne pouvez rester là.
Durant des années, ton mari a été sans travail régulier, et ne pouvait nourrir les enfants; parfois pendant plusieurs jours il ne rentrait pas à la maison. Tes frères et surs et des voisins t'ont conseillé de te séparer de lui. Mais tu a refusé cette idée: «Je veux que mes enfants grandissent dans une famille unie.» Et tu as tenu bon. L'autre jour, quand ton mari a refait votre abri minuscule sous la pluie, tard dans la nuit, et débouché l'égout qui pénétrait dans votre espace, ton fils était fier de travailler avec lui.
La décharge - Amérique Centrale
C'est difficile de décrire ce lieu, car c'est vraiment quelque chose qui prend de partout. Comment est-ce pensable que des familles vivent ainsi au milieu des ordures, avec tout ce que cela apporte comme odeurs... ?
Les maisons sont vraiment faites de tout ce qui peut être récupéré: tôles, cartons, bouts de tissu, ressorts de sommier...
Cet après-midi, nous sommes allées faire la bibliothèque de rue sur la décharge.
Un garçonnet arrive. Ii prend un livre et s'assied par terre. Une jeune fille vient nous proposer un banc, un monsieur apporte une chaise.
Petit à petit, les enfants arrivent et prennent les livres pour les regarder. Certains sont pieds nus, d'autres ont des chaussures sans lacets; l'un d'eux n'a pas les deux chaussures pareilles. Certains sont vêtus très légèrement.
Maria, une petite fille de quatre ans, arrive avec son frère et sa sur, et se jette dans mes bras comme si elle y cherchait un refuge. Elle est vêtue d'une robe jaune, très légère, et elle a froid, comme plusieurs des enfants. Antonia leur propose de faire une ronde, mais Maria ne veut pas. Elle me prend la main et m'entraîne vers les jeux. Je m'assieds, elle s'installe sur mes genoux et regarde les autres enfants.
Jeudi 23 août: pourquoi la vie de la petite Maria s'est-elle arrêtée hier après-midi ? Toi qui aidais ta famille en allant ramasser des restes de nourriture. Hier, tu en avais trouvé, tu les avais mis dans ta robe et puis l'accident: un camion a déversé les ordures sur toi, et aujourd'hui tu n'es plus là. Maria, tu n'avais que quatre ans.
Presque chaque semaine meurt ainsi un enfant, un homme, une femme, ensevelis sous les ordures, comme un signe du mépris où les tiennent les autres hommes...
Tu n'es pas encore né que déjà on te chasse - Europe
Six heures du matin:
- Debout, là-dedans, les mains en l'air contre le mur!
On dormait comme des rois dans cette vieille baraque. Tu ne peux pas savoir ce que Sa m'a fait quand ils m'ont passé les mains sur le ventre pour me fouiller. Le bébé s'est mis à bouger fort parce que mon ventre se serrait. Je l'ai bien senti qu'il avait mal. Puis ils ont crié: «Allez, dehors et plus vite que Sa. On en a assez de vous virer de partout. Débrouillez-vous, vous n'avez qu'à bosser comme tout le monde et vous aurez un logement!»
J'ai dit à mon bébé: «T'inquiéte pas, ton père et ta mère sont là. Tu n'es pas encore né que déjà on te chasse, c'est pas grave, tu es bien au chaud à l'abri. Quand tu naîtras, ils seront bien obligés de nous le donner, le logement.»
Laurence et Nicolas se sont connus à la nue et attendent un enfant depuis sept mois. Tous les jours, ils harcèlent les administrations, les services sociaux, les responsables municipaux dans l'espoir d'obtenir un toit, une place dans un foyer pour couples; en vain.
Ils m'annoncent que Laurence a accepté d'aller dans un foyer maternel, dans une banlieue éloignée. A la visite, hier, le docteur lui a dit que l'enfant était trop petit et anémié comme elle. «De toute façon, à marcher comme ça toute la journée et dormir par terre, je ne tiens plus. Nicolas est triste, c'est la première fois qu'on se sépare. Tu as entendu l'assistante sociale? La petite, dés qu'elle sera la, ils la mettent sous la tutelle du juge. Sa, moi, je sais ce que ça veut dire».
Depuis quelques jours, une toute petite Nicole est née. Ils me la mettent dans les bras avec fierté. C'est d'abord un immense bonheur. Je la rends à Nicolas; il la serre dans ses bras, lui caresse doucement la joue avec son menton. Son regard s'assombrit lorsque Laurence me dit que dans un mois, elle devra quitter le foyer, et qu'aucune solution n'est en vue. Ils savent que la Protection de l'Enfance gardera leur fille et que pour l'avoir à nouveau, le combat sera rude.
«Il faut le dire à tout le monde, dit Nicolas d'une voix sourde, on n'est pas des bêtes, on est des humains».
Etoiles dans les yeux - Afrique
Des enfants couchent dans les nues, ici chez nous.
Ce sont des douzaines d'enfants entre deux et douze ans qui se regroupent: gamins qui mendient aux alentours des distributeurs de crème glacée et dont les parents sont souvent eux-mêmes mendiants et couchent sur les trottoirs, gosses qui vident le poisson à l'arrivée des pécheurs, ou qui chapardent autour des centres d'achat. Le soir; ils se regroupent dans des parkings, espaces laissés vagues entre les bâtiments dans la zone commerçante; ils quémandent les restes des repas auprès de restaurants voisins, font bouillir ces restes et les mangent. Puis ils s'en vont dormir sur le ciment des quelques trottoirs avoisinants.
Certains chapardent, d'autres refusent le vol: a il vaut mieux demander dix fois que prendre une fois», m'affirme Salim. Un peu plus tard, il ajoute ce mot qui en dit long: a Je n'ai pas d'ami.»
Certains sont réellement orphelins ou enfants de lépreux, consignés dans des villages à part; ou bien ils fuient leur village en proie à la sécheresse.
L'un de Ces enfants ramassait des étoiles de mer à marée descendante et les rejetait dans l'eau où elles reprenaient vie et couleurs. Un vieil homme lui demanda le pourquoi de son étrange obstination. Le jeune répliqua que les étoiles échouées mourraient si elles restaient exposées au grand soleil. a Mais la plage s'étend sur des kilomètres, et des étoiles de mer il y en a des milliers! Je ne vois pas ce que cela change.»
Le jeune garçon regarda alors celle qu'il tenait au creux de sa main et la lança dans les vagues: «Pour elle, en tout cas, ça change tout!»
Les enfants de nos nues ont encore des étoiles dans les yeux, ils ne demandent qu'à reprendre vie.
Tout être humain a quelque chose à partager qui change les autres Afrique
Bâtir la paix, ce n'est pas pour moi en premier lieu un programme de droits à défendre ou à conquérir. C'est d'abord une sensibilité à acquérir entre nous que tout homme a non seulement une valeur en soi, mais qu'il a quelque chose à nous apprendre, des questions et des expériences à partager qui changent très concrètement notre pensée, notre manière d'agir.
Un enfant ne devient quelqu'un que parce qu'il réussit des choses dont il est fier devant les autres. Je me souviens d'un enfant qui avait le paludisme. Comme il ne pouvait revenir à la Cour aux Cent Métiers parce qu'il travaillait tous les jours, nous lui avions confié le traitement à suivre.
Une semaine après, nous constatons que l'enfant est toujours malade. En le questionnant pour comprendre, nous découvrons que, se sentant mieux, il a donné le reste de son traitement à une jeune femme malade, car elle est comme lui, elle n'avait personne qui pouvait l'aider.
Nous aurions pu nous indigner, car le traitement était à recommencer, mais nous avons réuni les enfants autour de cet exemple, pour en faire un témoignage. Nous avons proposé à cet enfant: «Il faut que tu nous fasses rencontrer cette femme.» Et ce qui est formidable, C'est qu'elle est devenue une amie des enfants. Puis nous avons réfléchi ensemble à l'importance du traitement, et nous avons cherché dans la ville tous ceux qui souffraient de la même maladie.
Elle a regardé partir les autres - Océan Indien
Quand j'arrive à la cité, Jenny se promène, son petit frère Radash accroché dans le dos. Sa maman travaille pour faire vivre la famille, mais elle ne gagne pas beaucoup d'argent, pas assez pour payer une gardienne.
Il y a bien la grand-mère qui est là, mais elle est malade. La nuit, elle ne peut pas bien dormir parce qu'il n'y a pas beaucoup de place dans la baraque et que les enfants bougent. La journée, elle est trop fatiguée pour surveiller Radash.
Il y a aussi Giovanni qui, à huit ans, traîne toute la journée. «Lui, c'est un enfant «malchance», dit la maman; le jour où il devait entrer à l'école, il s'est cassé un bras; après, c'était trop tard.» Mais un garçon ne surveille pas un bébé.
Alors Jenny a quitté l'école à la naissance de Radash, il y a dix-huit mois. C'est elle qui s'occupe de ses frères. Parfois, elle fait aussi la cuisine. Ces jours-là, elle ne vient pas au cours d'alphabétisation donné par Hedley pour les filles de son âge. Mais quand sa grand-mère peut préparer le repas, Jenny est heureuse de venir. Elle est la plus jeune du groupe.
Hier, Hedley avait organisé une sortie avec les enfants. Jenny avait envie d'y aller. Nous lui avons proposé d'emmener le bébé. Mais la grand-mère dormait, et Jenny ne voulait pas la laisser seule. Elle a regardé partir les autres, sans pleurer, sans rien dire. A neuf ans, Jenny sait bien que sa famille a besoin d'elle, de sa présence, de sa tendresse aussi.