| Spore - Bulletin du CTA - No. 54 (CTA, Décembre 1994, 16 pages) |
Sous la pression des activités humaines et des impératifs économiques, de nombreuses espèces végétales et animales ainsi que des ressources génétiques disparaissent. Le patrimoine que constitue la biodiversité est gravement menacé. Cette préoccupation est devenue l'un des thèmes majeurs des discussions internationales en matière d'environnement. Quelles mesures faut-il prendre? Comment concilier le développement économique et le respect de l'environnement
Paradoxe, on n'a jamais autant parlé de la biodiversité depuis qu'elle disparaît, c'est-à-dire les années 1986 environ. Mais qu'est-ce que la biodiversité? Ce terme - une contraction de diversité biologique - englobe de nombreux concepts dont André Charrier, professeur à l'Ecole nationale supérieure d'agronomie de Montpellier, donne une définition claire:
«La biodiversité se définit comme l'ensemble des organismes vivants de la planète, englobant à la fois les individus et leurs relations fonctionnelles. Il ne s'agit donc pas d'une collection d'individus mais d'un réseau interactif où la personnalité des acteurs compte autant que l'enchaînement de leurs actions.
Le terme de ressources génétiques, lui, est un sous-ensemble de la biodiversité: il s'agit du matériel biologique (gènes, individus, espèces...) prélevé parmi la biodiversité et utilisé par les hommes à des fins agricoles, industrielles, médicinales, etc.»
L'ensemble des éléments vivants qui constituent cette biodiversité est encore mal connu. Il existerait 5 millions d'espèces animales et végétales, selon certains scientifiques, 30 millions, selon d'autres. Comment savoir? 1,7 million d'espèces seulement ont été dénommées. Il suffit de regarder les ingrédients qu'incorporent les ménagères dans les cuisines traditionnelles pour mesurer l'ampleur du concept: légumes, fruits, arômes comprennent à eux seuls plus de 10 000 espèces. Les régions tropicales sont un réservoir particulièrement abondant de ces ressources. Les forêts du Sud abritent plus de la moitié de l'ensemble des espèces vivant sur terre.
La biodiversité est aujourd'hui très menacée sur l'ensemble de la planète et nombreux sont les cris d'alarme des scientifiques. Selon le naturaliste américain Wilson, 17 500 espèces tropicales, animales et végétales, disparaissent chaque année. Une étude fait apparaître que 25 000 à 75 000 espèces de plantes seraient détruites d'ici à l'an 2 000. Certes, l'extinction des espèces a toujours existé à travers les âges mais elle se fait aujourd'hui sur un laps de temps très court. Or, pour se reconstituer, la biodiversité a besoin de périodes longues.
Les ressources génétiques ne sont pas épargnées. La FAO estime que, depuis le début du siècle, quelque 75 % de la diversité génétique des plantes cultivées ont été perdus.
Les racines du mal
Cette destruction ne se fait pas uniformément dans l'ensemble des pays. Ainsi, pour les ressources génétiques, quelques variétés améliorées de grandes espèces sont cultivées presque partout en Europe et en Amérique du Nord. Dans les pays en développement, la diversité des cultures tend à être maintenue. Un village africain cultive couramment quelque 10 à 20 variétés alors qu'une petite surface seulement sera réservée aux variétés modernes. Dans les pays du Sud, l'érosion de la diversité génétique est beaucoup moins forte qu'on a pu le dire.
Premier coupable incriminé: la croissance démographique. Les hommes plus nombreux exploitent davantage de terres. Corollaire obligé, défrichage des terres, surpâturage, déboisement, brûlis, exploitation des forêts, abus d'engrais, pesticides, irrigation, pollution, participent à la destruction de nombreux habitats de plantes et d'animaux. Les activités industrielles et l'expansion des villes ont achevé le travail.
Par ailleurs, notre époque connaît une forte érosion génétique. Comme l'explique André Charrier, «les pratiques économiques sont en cause. Progressivement, l'homme s'est approprié un nombre limité d'espèces végétales et animales, celles considérées comme les plus adaptées aux demandes immédiates, sur lesquelles il a concentré ses efforts. Mais l'utilisation exclusive de telles variétés, même hautement performantes, présente le risque d'une destruction massive en cas de maladie ou d'accident climatique.»
Autrefois, l'exploitation traditionnelle de multiples variétés d'une même plante était une sorte d'assurance qui permettait au paysan de disperser les risques de maladie. «Parce qu'elles ont dû survivre sans l'aide de l'homme, explique la chercheuse Muriel Grimaldi, les variétés sauvages ont développé, sous la pression de la sélection, de multiples facteurs de résistance aux ravageurs.»
La stratégie de la diversité face aux risques n'est pas le seul atout de ce patrimoine qu'est la biodiversité pour les hommes. Même si toutes les variétés ne sont pas utilisées (il s'en faut de beaucoup puisque trois plantes seulement, le riz, le blé et le maïs fournissent à elles seules 41 % de notre alimentation végétale), leur présence n'en est pas moins nécessaire. La biodiversité, comme l'explique Christian Lévêque, chercheur à l'ORSTOM, «c'est notre capital biologique, la source de nombreux produits alimentaires, pharmaceutiques ou industriels qui en constituent, d'une rtaine manière, les dividendes».
Conserver, diversifier et transférer
25 % des médicaments étant d'origine végétale et 50 % après une très légère modification pour améliorer le produit, la biodiversité est aussi importante pour la santé. On estime qu'actuellement 1 à 2 % des richesses de la nature pour la santé des hommes sont exploités. En Afrique, la biodiversité est essentielle puisque ceux qui soignent les malades traditionnellement n'utilisent que les plantes. La majorité de la population n'a de toutes façons pas accès aux autres types de soins.
Si les hommes ont attendu l'extinction de nombreuses espèces pour s'apercevoir de l'intérêt de ce patrimoine, la mobilisation n'en est que plus forte aujourd'hui. Les ressources génétiques, qui comprennent, comme l'explique Christian Lévêque, «les populations sauvages de l'espèce, les races et variétés domestiquées ainsi que les espèces voisines, sauvages ou cultivées, dont on peut, pur exemple, intégrer certaines caractéristiques génétiques dans la variété que l'on souhaite améliorer» sont tout particulièrement à l'ordre du jour.
Ainsi, la conservation des parents sauvages d'espèces cultivées est l'une des recommandations majeures des organisations internationales. On les trouve dans les aires d'origine des plantes qui recèlent encore de nombreuses espèces sauvages, des variétés indigènes et des mauvaises herbes apparentées avec les plantes cultivées modernes. Ils constituent un réservoir naturel pour les sélectionneurs qui cc cherchent des gènes de résistance, de rusticité, d'adaptation...
Pour ce faire, dans les pays du Sud, c'est aux paysans, aux ruraux, qu'il faut s'adresser car ce sont eux, dans leur milieu, qui ont la possibilité d'accompagner l'évolution des ressources génétiques.
Inversement, dans les pays du Nord, le travail se fait avec les ressources génétiques qui restent dans les banques de gènes. Celles-ci se sont créées dans les années 60 lorsque les sélectionneurs se sont aperçus que la diversité qu'ils utilisaient était en train de disparaître. Il existe une cinquantaine de ces grandes banques, dont le principe d'accès est libre.
Théoriquement, n'importe quel sélectionneur peut recevoir sur simple demande un échantillon de n'importe quelle variété. Mais si la conservation des gènes semble bien résolue (les Centre Internationaux de Recherche Agricoles -CIRA- détiennent la plus grande collection mondiale de ressources génétiques), la distribution des semences semble plus problématique. «Le lien entre les banques de gènes et les utilisateurs est un problème crucial. Trop souvent, les banques de gènes ont eu tendance à accumuler des collections énormes,mais n'ont pas eu les moyens de les décrire, ni méme de régénérer les graines. De ce fait, elles sont sous-utilisées» écrivent Michel Chauvet et Louis Olivier.
Espaces à protéger ou à partager?
Si la nécessité du maintien de la biodiversité n'est plus à prouver, les moyens de la préserver font encore l'objet de nombreuse polémiques. La difficulté est de concilier les besoins des populations locales avec les besoins de la nature. Mettre la forêt sous cloche, la classer, I'interdire d'accès, créer des arboretums, des jardins botaniques... solutions qui n'ont jamais existé que sur le papier pour les pays du Sud. Plus de 670 aires ont été protégées sous les tropiques dans les années 80: combien en reste-t-il aujourd'hui? Au moment des grandes sécheresses du Sahel, qui pouvait interdire aux paysans de se réinstaller sur des terres «classées» alors que les problèmes fonciers atteignaient leur apogée?
«Aujourd'hui, les organisations internationales tendent à concilier de plus en plus préservation de la nature et activités des populations se trouvant dans les zones à protéger. Les populations sont de plus en plus associées à la création et au devenir des parcs naturels, sous des formes diverses, avec intéressement aux ressources financières qu'ils génèrent» constate Jacques Weber, chercheur au CIRAD. Il n'est pas question par exemple, pour protéger la forêt de la perte de ces espèces, de bloquer l'évolution du système traditionnel de cultures des paysans. De toute façon, l'évolution se fera. Autant l'orienter dans le bon sens. L'agriculture paysanne apparaît aujourd'hui comme un bon instrument de conservation des ressources génétiques.
Ainsi, la participation active des populations locales, avec garantie d'un développement économique, fait l'unanimité. Pour Gérard Sournia de l'UICN, «un projet n'a de chances de succès que si la population y est étroitement associée. Il faut qu'elle participe concrètement au travail engagé sur le terrain. Il faut s'orienter vers le concept de réserve à vocations multiples qui permet d'allier la protection des ressources et l'intégration des populations.»
La systématique, une science incontournable
A mesure que grandissent les préoccupations écologiques et que le monde s'engage en faveur d'une utilisation durable de la biodiversité, la nécessité se fait jour de connaître la composition des groupes biologiques de manière beaucoup plus précise et plus étendue qu'auparavant. L'attention se concentre ainsi sur les invertébrés et les micro-organismes, jusqu'ici peu étudiés, qui, par leur simple nombre, jouent un rôle capital dans la préservation des écosystèmes et le déroulement des cycles géochimiques de la planète.
On dénombre six fois plus d'espèces de champignons que de variétés de plantes à fleurs, autant de nématodes (de 1,5 à 2,7 millions), environ six millions d'espèces d'insectes et de multiples bactéries dont le nombre dépasse celui de toutes les autres espèces réunies. L'inventaire des 90 à 95 % d'organismes non encore classés est une uvre gigantesque.
A cet égard, il convient de procéder en plusieurs étapes. La première consiste à entreprendre des études taxonomiques des différents écosystèmes et/ou habitats et à utiliser des espèces indicatrices pour, dans un second temps, surveiller les changements de l'environnement dus à l'homme ou à la nature. Cependant, ces deux tâches (inventaire et surveillance sur la base d'indicateurs biologiques) nécessitent au préalable l'identification correcte des organismes et une bonne connaissance de leurs relations réciproques. En l'absence d'une terminologie normative et unique concernant les particularités des organismes étudiés, les résultats de recherche ne peuvent constituer des outils fiables pour la définition de règles de gestion de la biodiversité à l'échelle de la planète.
Les insuffisances de la terminologie normative, c'est-à-dire le manque de noms, est le plus grand obstacle scientifique aux progrès de la recherche biologique et, partant à la mise sur pied de programmes (plus ou moins étendus) d'encouragement de la biodiversité. Le nom d'un organisme détermine en effet tout ce que l'on sait sur cet organisme.
La science qui consiste à attribuer ces noms, la systématique, se consacre à la découverte d'organismes, à leur identification, à leur classification et à la définition de leurs relations au sein des systèmes biologiques. La systématique est le «langage» de la biologie et c'est elle qui conditionne toute avancée en la matière. Sans la systématique, rien ne permet en effet de créer une base de données pour la biodiversité.
Sur le plan mondial, les ressources de la systématique sont généralement inadaptées à la croissance des besoins. Par ailleurs, même les pays les plus riches doivent réaliser de nouveaux investissements de grande ampleur dans cette discipline. Quant à la situation dans les pays en développement, elle est critique: à quelques notables exceptions près, ces pays ne disposent pas du savoir-faire local et des références nécessaires pour accompagner les programmes d'encouragement de la biodiversité et permettre de respecter les engagements qu'ils ont pris en signant la Convention mondiale sur la biodiversité.
Les pays en développement ne pourront résoudre ce problème qu'en comptant sur leurs propres moyens, employés avec réalisme et économie, via des réseaux locaux de coopération technique. Ces réseaux doivent permettre de mobiliser et de mettre en commun les ressources des entreprises locales et d'en optimiser l'utilisation au profit de tous les pays participants.
BioNet-lNTERNATIONAL, un réseau mondial formé de partenariats locaux, remplit ces conditions tout en facilitant le renforcement des capacités locales, par le biais de BioCON, réunion de centres d'excellence dans des pays développés, et de son secrétariat technique situé dans les locaux de CAB International au Royaume-Uni. Comme l'illustre le programme EuroLOOP récemment mis en place et auquel participent vingt-deux pays d'Europe, BioCON est en mesure de fournir une assistance technique aux réseaux BioNET locaux implantés dans les pays en développement: CARINET (région caraïbe), ASEANET (Asie du Sud-Est), EAFRINET (Afrique orientale) et PACINET (Pacifique Sud). D'autres réseaux locaux sont à l'étude, notamment pour l'Afrique australe et occidentale, I'Amazonie, la partie sud de l'Amérique latine, l'Inde et la Chine.
Convention internationale sur la biodiversité
L'idée d'élaborer une convention globale sur la biodiversité a été lancée en 1985 par l'Alliance mondiale pour la nature (UICN) afin de mettre de l'ordre dans les multiples conventions sectorielles et de les regrouper dans un cadre commun. En juin 1992, à la Conférence des Nations unies sur l'environnement et le développement (CNUED) à Rio, la convention a pu être signée par 153 pays, plus la CEE. Elle est entrée en vigueur en décembre 1993.
Visant tout d'abord à protéger la faune et la flore sauvages et leurs habitats naturels, le champ de la Convention s'est, au fur et à mesure de sa préparation, étendu à l'ensemble du monde vivant (plantes cultivées, animaux domestiques, micro-organismes) et à son utilisation.
Les principes fondamentaux comprennent:
· le droit souverain des pays d'exploiter leurs propres
ressources selon leur politique d'environnement. Pour faire de la
prospection, il faut un agrément préalable qui est soumis à la condition
d'un partage équitable des avantages liés à l'utilisation des
ressources. La notion de patrimoine commun de l'humanité est refusée
catégoriquement par de nombreux pays du Sud.
· le lien est fait entre
l'accès au matériel génétique et l'accès aux technologies permettant
de conserver la biodiversité et de l'utiliser durablement.
· le
partage équitable des bénéfices découlant de l'utilisation des ressources
génétiques avec les pays dont elles sont originaires.
Cette convention s'imposait. Les pays riches n'ont que peu de biodiversité mais ils possèdent les techniques pour l'exploiter. Pour les pays les plus pauvres, c'est l'inverse: les uns ne peuvent pas se passer des autres.
Quelles compensations offrir aux fournisseurs de ce nouvel or vert? Prévoir un mécanisme de financement pour aider les pays qui ont la biodiversité et qui n'ont pas l'argent pour la conserver. Mais comment peut-on donner un prix à ce vivant? Les pays du Sud souhaitent la création d'un Fonds international spécifique, géré par une agence des Nations unies et alimenté par des contributions obligatoires. Les pays donateurs du Nord préfèrent se rattacher au Fonds pour l'environnement mondial (FEM ou GEF pour Global environmental facility), un nouvel organisme géré par la Banque Mondiale.
«La diversité du monde vivant ressemble à une vaste bibliothèque dont on ne connait ni l'ensemble des ouvrages, ni les lecteurs des générations futures. Qui alors doit supporter les charges de ce bien collectif? Les pays en développement où se trouvent encore les ressources les plus importantes? Ou les pays développés qui en sont les premiers utilisateurs?» demande Laurence Tubiana, Directeur de Solagral. «Pour les pays du Sud, il importe de conserver la maitrise de leurs propres ressources génétiques et d'imposer à ceux qui voudraient les exploiter un échange dont les termes soient équitables. Ainsi, la nécessité de conserver la biodiversité pourrait fournir aux pays du Sud l'occasion d'obtenir une sorte de nouvelle donne économique internationale.»