Les cahiers du Grif (GRIF, 1977, 120 p.)
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Un immeuble de semi-standing, 9 étages, 6 «colonnes», 90 ménages, isolé, implanté à la limite de l'agglomération, au milieu des champs et des terrains vagues. Nous y habitons.

Nous nous sommes rencontrées (littéralement parce que avant d'écrire cet article nous ne nous connaissions que de vue) pour réfléchir ensemble aux interactions qui existent entre ce type d'habitat et notre mode de vie.

Nous n'ignorons pas que les immeubles de type HLM présentent des problèmes plus aigus (isolation acoustique - espace vital - abords bruyants et urbanisés). Mais, c'est au niveau du semi-standing (loyers de 10 à 13.000 frs) que l'étude des avantages ou des inconvénients de l'habitat vertical nous semble la plus significative. Si des privilégiées se plaignent aussi de leur vie dans un grand ensemble, est-ce l'habitat vertical qui doit être incriminé en général, ou bien ceux qui sont incapables de s'y adapter? Nous nous sommes posé des questions. Nous avons cherché des palliatifs. Nous avons appris à nous connaître surtout.

Notre immeuble est seul, dans les champs, à la périphérie de l'agglomération. As-tu l'impression de vivre en ville?

- Non, la vue y est pour beaucoup, de ma fenêtre je ne vois ni trams, ni maisons, ni trafic, la ville est ailleurs, je «vais» en ville et cela suppose un effort, une décision, un but, une organisation des horaires à cause des enfants, une fatigue. Pourtant le genre d'habitation me rattache à la ville, nous totalisons autant d'habitants qu'une petite rue. Je suis dans un habitat urbain, entourée de valeurs citadines: la façon de s'habiller (Mme F. regrette l'achat de son appartement parce que ses talons sont crottés avant qu'elle n'arrive à l'arrêt du tram), le souci du standing, le soin apporté à préserver son anonymat.

- Moi je me sens rattachée à la ville par des fils moins tangibles, ceux de mes intérêts: mon travail, mes activités, mes amies. Etre en ville pour moi c'est participer à ses innovations, à son travail, la traverser quotidiennement, être plongée dans le flot de ses navetteurs. Je dirais que je suis en ville, mes enfants pas. Et ça me semble idéal tant qu'ils sont petits.

- Au fond c'est cela qu'on devrait pouvoir toutes concilier: avoir accès comme femme à ce qui s'élabore en ville, à ses rencontres, à sa vie, à son travail, sans que les enfants soient privés totalement d'espace, de nature, d'aventure, d'oxygène. Réconcilier l'intérieur et l'extérieur, la vie, la ville et les enfants.

C'est quoi l'intérieur appartement?

- J'ai acheté cet appartement avant d'avoir des enfants sans imaginer ce que ça serait d'y vivre avec eux. Bien qu'ils soient très indépendants il me semble que la vie serait plus simple dans une maison avec jardin. Enfin ici il y a l'espace, le confort, l'entretien facile, la vue sur la colline, le ciel.

Le hic, c'est l'isolation acoustique, les bruits sont propagés par le béton aussi bien horizontalement que verticalement, ils se confondent et s'additionnent. Je sais qu'il y a des tours où la situation est pire. Comment se sentir chez soi quand on entend et qu'on se sait entendu. Les murs ne sont plus enveloppes protectrices mais simples limites-divisions qui m'attribuent une parcelle x de la dalle du Sème étage.

- Ce bruit-là ne me dérange pas fondamentalement. C'est celui de la vie, il est diversifié et en sourdine: voix, musique, chiens, casseroles, galopades d'enfants... et inévitable finalement, je crois qu'il existe plus ou moins partout. Du moment qu'il reste tolérable! A la limite j'arrive à l'aimer quand il émane de personnes que je connais, que je fréquente, pour lesquelles j'ai de l'affection. Par contre ce que je trouve insupportable, ce sont les chuintements et les gargarismes des conduites (il parait qu'elles sont mal calculées); les monotones et incessants écoulements des chasses, des bains et des lavabos déterminent la durée de ma journée Dernier bain : 11 h-¼ première chasse: 6 h ½ J'ai quand même besoin de dormir plus de 7 heures et parfois j'aimerais faire la grasse matinée.

- Tu ne connais pas les boules Quiès? Tout le monde en met dans l'immeuble.

- J'en utilise depuis que j'habite ici. Le soir je les malaxe consciencieusement, je les chauffe et me les enfonce profondément. L'ennui c'est qu'elles se décollent au cours de la nuit et que subsiste le problème du réveil matinal.

- Oui mais ailleurs ce sont les trams, les voitures à 6 h et demie. Dans les tours en bordure de rings les gens disposent de 4 heures pour dormir.

- Et alors? Je trouve que ça devrait être une liberté du citadin d'avoir un lieu où il peut dormir, récupérer, se retrouver dans le silence quand il en a besoin.

- A la campagne il y a les coqs, les tracteurs...

- Oui, mais à la campagne tout le monde a la même vie. En ville des gens travaillent le soir, la nuit, tôt le matin. L'anarchie du développement urbain a rendu la vie en ville très éprouvante nerveusement. Une politique de santé véritable devrait s'attacher à souligner cela. L'isolation acoustique devrait être imposée aux promoteurs qui sont bien les premiers à profiter de cette anarchie. Et il y aurait une inspection de l'habitat comme il y a une inspection du travail.

- Pour en revenir à l'appartement, j'aime son espace, il est grand mais le plan est simpliste et peu rationnel. Les architectes n'ont pas dû se casser la tête! S'il y a eu des architectes! Mieux étudié, le plan aurait permis un gain de place. Ne parlons pas de l'espace consacré aux sacro-saints halls de jour et de nuit. Certains y tiennent. Je suppose en tout cas qu'il y a moyen de diviser plus audacieusement une surface de 100 m2.

- Moi je trouve le plan profondément ennuyeux. A ces alignements de grandes surfaces vitrées, j'aurais préféré parfois un mur plein, une petite fenêtre qui découpe comme un tableau dans le paysage, une fente horizontale qui diffuse la lumière autrement, de la variété quoi; pour moi, l'architecture c'est jouer du plein et du vide, du sombre et du clair, du fermé et de l'ouvert, offrir des lieux qui se prêtent à tous mes désirs de replis ou d'ouverture. Je ne suis pas capable d'investir affectivement un lieu qui n'est qu'une boite à habiter, même spacieuse et confortable.

- D'autant plus que dans les murs en béton, il faut une foreuse à percussion pour mettre une punaise.

- De toute façon, pour moi investir un lieu ce serait avant tout le modifier à ma mesure, quitte à abattre des murs, et comme je suis locataire... Bref je n'«habite» pas ici au sens fort, dans le sens où habiter c'est donner son empreinte, enfoncer ses racines, sécréter lentement un espace... je suis en transit. Mais ça c'est peut-être avant tout un problème de locataire.

L'espace extérieur, le hors-de-chez-soi, où commence-t-il?

- Incontestablement dans l'ascenseur. C'est un peu comme une rue. Votre voisine qui tolère de vous rencontrer en pyjama sur le palier n'acceptera pas la même chose dans l'ascenseur. Je m'habille pour descendre chercher le courrier. On est gêné d'y rencontrer quelqu'un quand on coltine son linge sale ou ses poubelles (il faut bien les descendre par là à cause de l'étroitesse du vide poubelle). A la limite je suis gênée de m'y trouver avec mes enfants.

- Quand j'habitais une maison, je sortais en peignoir dans la rue pour y déposer les poubelles ou conduire les enfants jusqu'à la voiture. Est-ce que tout cela n'est pas une question d'accorder moins d'attention au regard des autres, d'être moins formaliste?

- Je ne suis pas du tout d'accord. Dans une rue de maisons, tu as 3 ou 4 voisins immédiats que tu connais et que tu peux habituer gentiment à tes comportements. Dans l'ascenseur tu ne sais jamais qui tu vas rencontrer, il y a 9 (étages) x 4 (2 colonnes + 2 adultes), soit 36 possibilités! Des gens que tu ne vois parfois qu'une fois par an, dont tu ne connais pas le nom et on est nez contre nez. En outre, dans une rue tu croises les gens en marchant, tu ralentis, tu accélères, tu restes libre de ta rencontre, l'ascenseur t'impose le face-à-face prolongé, tu te sens coincé. C'est très gênant de se sentir aussi mal à l'aise en se taisant qu'en parlant.

- Tu as raison. L'extérieur non plus n'a rien à voir avec une rue: c'est un parking. Dans une rue, si on se trouve devant chez soi on est épié au maximum par 3 ou 4 personnes. Ici tu sais que 50, 100, 300 paires d'yeux sont en train de te jauger. En fait la tour supprime la rue et le quartier.

- Il y a un autre endroit extérieur où je ne me sens pas chez moi: la terrasse. Elle n'est pas mesquine et est bien orientée. Hélas, toutes les terrasses sont irréprochablement alignées. En été, à heure fixe, 1000 fourchettes cliquètent joyeusement. La ruche bourdonne. Je n'ai aucun plaisir à participer à cette exposition où chacun est spectacle pour l'autre. Tout serait différent si les terrasses étaient décrochées les unes par rapport aux autres sans possibilité de regarder chez les voisins. J'ai vu cela au Danemark. C'était beau.

- Et les lieux collectifs?

- Il n'y en a qu'un: le séchoir et il est le théâtre de bien des conflits. Certains y oublient leur linge sans souci des utilisateurs suivants. D'autres arrachent le linge des précédents pour le piétiner dans la poussière. C'est triste. Il serait plus sympa de chercher à savoir quel est le propriétaire de ce linge et de le prévenir de son oubli.

- Oui, mais il y a des gens susceptibles qui n'acceptent aucune remarquer même quand ils connaissent leurs torts.

- Aussi je préfère sécher mon linge chez moi et éviter tout risque de conflit.

- C'est absurde: on ne jouit pas des espaces individuels à cause de la vie en collectivité et on ne profite pas des espaces collectifs à cause de l'individualisme des habitants.

- On touche peut-être là le noeud du problème: il s'agit d un habitat collectif où coexistent des individualistes.

A ce propos il faut parler des relations entre les habitants.

- Elles parcourent toute la gamme des attitudes, de l'agressivité à l'indifférence. Les notes positives sont rares. Ainsi il y a les névrosés, ceux qui font la police, exigent que les règlements soient appliqués à la lettre, terrorisent les enfants, dérangent la concierge la nuit pour constater de légers abus. L'agressivité se transforme parfois en guerre: courrier subtilisé, crocs en jambe à la sortie de l'ascenseur, plaques arrachées... Ces cas sont rares. Ce genre de personne existe dans tous les types de quartier, mais un immeuble leur offre un plus vaste champ d'action. Il y a aussi des procès et les réunions de propriétaires qui sont de véritable foires d'empoigne.

Tu sais c'est un microcosme. On n'y tolère pas plus les comportements différents que dans la société. Deux couples ont vécu une aventure: échange de partenaires, drames et réconciliations, puis ménage à quatre. Eh bien ils ont dû déménager.

- On les a chassés?

- Non, mais la pression sociale c'est aussi la curiosité, la réprobation tacite, les commérages. Alors quand tu vis une expérience difficile et que tu dois encore supporter le poids du regard des autres...

- Oui.

- Attends, ce n'est pas fini. A leur place se sont installées deux jeunes femmes. Il paraît qu'elles «reçoivent des hommes». Il n'a pas fallu une semaine aux voisins pour faire le tour de la situation: X types par jour, à autant la séance, pour tel genre de prestations. Aussitôt grosse émotion: «Notre building est un bordel». Il faut faire cesser cela. Tu vois comme c'est ambigu. L'indifférence aux autres ne les empêche pas de ressentir l'ensemble immeuble comme un grand «chez soi», ce qui leur confère comme un droit d'ingérence dans le privé de chacun.

- C'est peut-être la voie vers l'autogestion ce sentiment d'appartenance à un ensemble!!!

- Tu parles! L'autogestion se résume à faire la police!

- Même pas, ils ne font même pas la police eux-mêmes. Ce qui me frappe, moi, c'est l'incapacité des gens à régler leurs conflits sans intermédiaires. Ils vont gueuler chez la concierge, l'exciter. Ou bien ils appellent les flics.

- Il y a aussi ceux qui en veulent aux voisins, s'en méfient, les critiquent dans la mesure où ils ne les connaissent pas, dans la mesure où ils sont autres. Ainsi ta voisine ne pouvait pas encaisser les Japonais qui occupaient ton appartement l'année passée.

- Ce n'étaient pourtant pas des immigrés au même titre que des Marocains.

- Non, mais le voisin est encore plus autre, plus inconnu dans la mesure où il est étranger. Si sa terrasse est sale, c'est bien plus grave que si c'est toi qui ne la lave pas. Pourtant, à certains égards, tu es peut-être encore plus différente de ta voisine que ne l'étaient ces Japonais, dans ta manière de t'habilles, te comporter, d'élever tes enfants.

- Sans doute mais avec moi il s'est passé quelque chose. Quand j'ai emménagé, je n'ai pas pu supporter l'idée que je serais espionnée par ces gens, que je ne connaîtrais pas leur état d'esprit à mon égard, que je ne saurais pas quand mes enfants les dérangent. J'avais la hantise de les rencontrer dans l'ascenseur. Alors, pour couper court aux curiosités et à mon malaise, j'ai été me présenter chez eux. En 10 minutes, ils en savaient plus sur nous, enfin sur notre identité, que s'ils m'avaient observée un an derrière leur rideau. J'avais sonné: «Je suis votre nouvelle voisine... Je viens me présenter... si mes enfants vous exaspèrent, prévenez-moi tout de suite plutôt que d'accumuler du ressentiment...». La femme était absente. 3 jours plus tard, elle sonnait chez moi: «Je suis votre voisine... je me présente... si vous avez besoin de quelque chose, un problème...» et de me renseigner toutes les embûches de l'immeuble (celle qui n'aime pas les gosses, celle qui ne supporte pas la boue dans l'escalier), et de m'offrir son aide en cas de pépin. Après cela j'étais détendue, elle était ravie. Tu vois on se connaissait, superficiellement bien sûr, au fond comme on connaît ses voisins dans un quartier. J'aurais voulu faire la même visite aux voisins du dessous et à ceux du dessus. Je ne les ai jamais rencontrés. Comment auraient-ils réagi? Sans doute est-ce plus difficile de se sentir voisins dans la verticalité.

- A mon avis une tour n'a rien à voir avec un quartier. C'est un agglomérat de personnes soudées malgré elles, que le type d'habitat impose les unes aux autres et dont l'indépendance est sans cesse menacée. Alors chacun s'isole pour se protéger. En fait la plupart des gens sont repliés très négativement sur eux-mêmes, ils ignorent les autres et ne désirent pas de relations.

- Tu ne penses pas qu'ils se comporteraient ainsi n'importe où qu'ils habitent?

- Je ne sais pas, en tout cas dans ce genre d'immeuble on n'a pas le choix. Si j'ai des contacts avec mes voisins, je devrai leur rendre compte de ce qu'ils m'entendent vivre, mes disputes conjugales par exemple.

- Serait-ce si terrible de dire le lendemain: «vous m'avez entendue... je n'y ai pas été par quatre chemins...» pour dédramatiser, on en rirait ensemble.

- A moins que les bouches ne se pincent. Ce n'est pas si simple. Nous ne sommes pas éduqués à l'authenticité et écouter est aussi difficile que dire. Non ici, nous sommes agglutinés mécaniquement, c'est le contraire d'une communauté. Chacun, mais surtout chacune, étouffe seul, se débrouille seul.

- On revient à ce que nous disions: nous vivons des comportements individualistes dans un habitat collectif. A supposer que ce problème d'acoustique soit résolu, qu'est-ce qui pourrait changer?

- Il faudrait inventer des rites d'arrivée, de rencontre, créer des lieux ou des occasions de se retrouver, développer un esprit d'entraide, de curiosité bienveillante. Les femmes surtout y gagneraient.

- Se libérer du temps l'une à l'autre pour le consacrer à d'autres activités: par exemple, à susciter un autre esprit dans l'immeuble.

- Exiger des écoles qu'elles développent une nouvelle forme de civisme, un art de vivre dans la cité d'aujourd'hui.

- Pour cela il faut oser, oser demander, oser refuser aussi quand on est fatigué ou débordé. Moi ça me rassure quand on me refuse quelque chose, je suis sûre que le jour où on accepte c'est de bon cœur.

- Pouvoir accepter une critique sans en faire un drame, formuler une critique sans en faire une déclaration de guerre.

Et les enfants? Ne sont-ils pas des intermédiaires naturels entre les adultes?

- Les enfants sont sociables. Tous les enfants de l'immeuble se connaissent, ils jouent ensemble... dehors... quand il fait beau. Sinon c'est chacun chez soi. Ce n'est pas facile de recevoir beaucoup d enfants dans un appartement, à cause du bruit, déjà les siens il faut les obliger à la vie en sourdine à cause des voisins. En outre, si grand et bien agencé que soit un appartement, du fait qu'il est plane, tout est dans tout. Les enfants ne respectent pas la limite de leur chambre.

- Il me semble qu'ils ont toujours tendance à annexer le living.

- N'empêche qu'un appartement duplex permettrait déjà une meilleure répartition de l'espace entre parents et enfants.

- Il y a je crois un autre facteur qui joue. Dans une rue les maisons ou les jardins s'ouvrent sur la rue. Il y a moins de barrières entre l'espace privé et l'espace public. Les enfants hésitent moins à entrer chez les voisins. On les accueille mieux aussi. En été les portes sont parfois ouvertes. Une porte ouverte c'est une main tendue. Dans un immeuble on n'ouvre que les fenêtres. Une fenêtre ouverte ce n'est qu'un regard, et un regard pas toujours bienveillant.

- Et il n'y a pas qu'une porte à franchir, il y en a trois, dont une très lourde; pour ouvrir la seconde il faut passer par la sonnette et le parlo-phone, puis le hall luxueux à respecter, la «sorcière» du rez-de-chaussée à éviter, l'escalier obligatoire puisque l'ascenseur est interdit aux enfants. Ça fait beaucoup de petites barrières, matérielles et psychologiques, à surmonter, beaucoup d'intermédiaires entre extérieur et intérieur.

- Si je comprends bien, nous préférerions intervertir les termes: horizontalité dans l'implantation au sol des habitats, verticalité dans leurs agencements intérieurs.

- A l'extérieur il y a malgré tout un problème pour les enfants: ils doivent se partager les abords avec les chiens. Et le rapport de force n'est pas spécialement en leur faveur; parce que la société tolère plus de la part des chiens que de la part des enfants. Pour moi cette annexion de l'espace par les chiens est un signe du vieillissement de la société.

- Un immeuble c'est un monde d'interdits pour eux. Pas de bruit dans l'appartement, ne pas jouer dans le hall, ne pas salir, surtout, surtout ne pas salir! ne pas crier devant l'entrée, ne pas jouer sur les pelouses ni sur le parking avant; sur le parking arrière les jeux sont autorisés mais les habitants du rez-de-chaussée le parsèment de punaises ou de morceaux de verre pour faire péter les pneus des vélos (ils ne s'en cachent même pas), bref on leur crie dessus de tous les côtés. Ils sont donc loin d'être des intermédiaires entre les adultes. C'est plutôt le contraire. On déteste ceux qui ont des enfants libres et spontanés. Il règne ici une triste idéologie de l'enfant sage, c'est-à-dire bien réprimé.

- Ce qui me paraît faire le plus défaut pour les enfants, c'est un espace collectif, ou plutôt des espaces collectifs diversifiés selon les âges et les activités, où ils se rendraient les jours de pluie. Au rez-de-chaussée de préférence.

- Les mères s'y rencontreraient, surtout si elles doivent gérer. animer ensemble ou à tour de rôle cet espace.

- L'espace ça coûte. Son prix serait compris dans le loyer, les charges?

- S'il s'agit d'appartements pour privilégiés pourquoi pas? Sinon on pourrait imaginer que les communes subordonnent les autorisations de bâtir à la réalisation d'un étage collectif.

- Les promoteurs se rattraperaient en augmentant le prix de vente des appartements. C'est déjà ce qui se passe pour les abords.

- Les prix de vente pourraient aussi être réglementés.

- Alors ils construiraient de la merde. Tant que la construction est laissée à l'initiative privée, c'est la loi de l'arnaque.

Est-ce que tu vois une spécificité de la condition féminine dans un grand ensemble?

- Je ne sais pas. Il faudrait interroger beaucoup de femmes, dans tous les milieux. Je crois toutefois que la femme qui reste au foyer étouffe plus vite dans un appartement que dans une maison. Dans un appartement, l'entretien, le nettoyage, le rangement sont vite faits. La femme dispose de plus d'heures de liberté pendant lesquelles elle s'ennuie, d'autant plus que ce genre d'habitat est souvent assez éloigné des centres animés. Dans une maison tu n'as jamais fini de chipoter, tu peux changer d'étage, si tu as un bout de jardin tu peux diversifier tes activités.

- Dans un immeuble, tu sais que à côté, en dessous, au-dessus, d'autres femmes sont comme toi, ça amplifie en quelque sorte ta propre solitude. C'est une absurdité d'être à la fois toutes si proches et si séparées. C'est un habitat qui convient avant tout aux femmes qui travaillent à l'extérieur.

- Quand je suis déprimée, au bord des larmes, j'imagine parfois qu'une autre femme, derrière le mur, à quelques mètres de moi, se trouve dans le même état. Et je ne comprends plus rien au monde dans lequel nous vivons.

- Quand j'ai accouché de mon troisième enfant, mon aîné qui avait alors 6 ans était seul à la maison jusqu'au soir. Pas une femme ne s'est enquise de mes éventuelles difficultés pendant cette période, ni à mon retour de clinique.

- Mais toi, qu'as-tu inventé pour aller vers les autres femmes?

- Pas grand-chose, je le confesse, je dis bonjour très gentiment, c'est presque une invite parfois la façon de saluer les gens, souvent on ne me répond pas. Je n'ose pas forcer les gens ou les portes. Timidité, éducation, peur d'être mal reçue, comme une intruse, impression que les autres ne désirent pas nouer de relations. Il y a aussi la fatigue, pour les unes celle du travail, pour les autres celle des enfants, du ménage. Mais ça c'est un problème général qui déborde le cadre d'une réflexion sur l'habitat: pour avoir une activité créatrice, pour se rassembler, par exemple dans un groupe de prise de conscience ou un groupe de quartier, les femmes doivent détourner du temps d'un horaire surchargé, lutter contre la fatigue si elles travaillent (le tram, boulot, enfants, ménage, dodo), vaincre l'inertie psychologique et intellectuelle engendrée par le travail ménager.

Du côté de l'habitat, le constat semble plutôt négatif. As-tu pensé à déménager?

- Bien sûr mais pour aller où? La maison de week-end n'est sûrement pas une évasion pour la femme. 2 maisons à tenir, 2 cuisines, vider les frigos avant de partir, des valises à faire, à défaire,... le contraire de la détente.

- Alors la maison individuelle?

- Même si la maison améliore quelques aspects de la vie, je ne pense pas que le problème de la femme soit changé par l'habitat. Seule, vide, dans un appartement ou dans une maison, c'est la même chose. L'habitat collectif est peut-être un meilleur révélateur de l'absurde isolement de la femme qui n'a pas d'insertion sociale. Si le mal de vivre en immeuble ne s'explique pas uniquement par la configuration de ce genre d'habitat, aucune solution à ce mal ne sera apportée par un bouleversement des principes qui président à l'actuel aménagement urbain.

- Humaniser l'habitat ou la ville, c'est quand même important pour la condition féminine. Mais, parallèlement à cette revendication, nous devrons continuer à chercher notre identité, à transformer les rapports entre nous, entre tous les êtres humains.

Conversation avec Nicole SORNIN très librement retranscrite par Sophie HERBO.