| La participation des femmes aux projets de logements sociaux (HABITAT, 1986, 77 p.) |
Une fois que le groupe cible a été défini, on passe au recrutement des bénéficiaires du projet. Comme dans la phase précédente, les méthodes de recrutement des bénéficiaires, les moyens d'annoncer le projet, les procédures de demande et les conditions du premier versement ne sont pas à la faveur des femmes ou même les excluent.
Ce phénomène s'explique par le fait que les responsables ne sont pas conscients que:
(i) souvent les femmes ne reçoivent pas les information;
(ii) beaucoup de femmes sont analphabètes;
(iii) les femmes n'ont pas le temps de faire la demande d'une parcelle ou d'une maison;
(iv) les femmes manquent de confiance lorsqu'elles ont à faire avec la bureaucratie;
(v) les femmes n'ont pas accès au crédit.
Faire connaître le projet
Les responsables du projet assument souvent que presque tous les pauvres savent lire les journaux ou les annonces publiques. En conséquence, ils distribuent des tracts au sujet des projets de logement. Cette méthode d'annonce implique que beaucoup de femmes ne reçoivent pas ces informations.
D'abord, dans les pays en développement, le niveau d'éducation de la femme est en général très inférieur à celui des hommes. Par conséquent, le taux d'analphabétisme est beaucoup plus élevé chez les femmes que chez les hommes. Ensuite, les femmes sont en règle générale moins exposées aux informations que les hommes. Vu leurs responsabilités à la maison, elles sont dans l'impossibilité de se rendre aux endroits (de travail ou de réunions publiques) où il y a de forts chances que les informations sont disponibles.
Les femmes chargées de famille ont plus de chances d'être informées que les épouses. Du fait que les premières sont souvent obligées de travailler à l'extérieur, elles ont une plus grande mobilité que celles qui ne font que s'occuper des enfants et des travaux domestiques.
Tunisie
A Tunis, très peu de femmes interrogées dans un établissement humain spontané et dans un projet de logements de base étaient au courant des programmes de logements sociaux dans leur ville car, pour des raisons d'ordre culturel, elles restaient tout à fait à l'écart de la vie publique (Sorock et al).
Paraguay
Dans deux projets de logements sociaux et dans un établissement humain spontané au Paraguay, près de la moitié des femmes interrogées se plaignaient du fait qu'elles sont en général mal informées au sujet du logement. Elles considèrent ce manque d'informations comme un obstacle à l'amélioration de leurs conditions de vie. Seulement 16% des hommes considèrent le manque d'informations comme un problème (Sorock et al).
Il arrive parfois que les responsables des projets utilisent des méthodes directes d'annonce, en organisant par exemple des réunions dans une communauté où il y a des chances que des candidats éventuels habitent. Souvent les femmes ne peuvent pas assister à ce genre de réunion, soit parce qu'elles ne trouvent pas le temps, à cause de leurs responsabilités domestiques, soit parce que leur mari ne leur permet pas de s'y rendre.
Procédures de demande
Après l'annonce du projet, les gens doivent faire leur demande. En général, un(e) candidat(e) doit se rendre au bureau indiqué en vue de donner aux autorités une série de renseignements le (la) concernant. Il y a, à ce stade, trois problèmes qui se posent particulièrement aux femmes.
D'abord, dans certains pays, il y a de fortes chances que les femmes connaissent moins la ville que les hommes, ou bien, elles n'ont le droit de s'y rendre qu'à conditions d'être accompagnées par un homme. De plus, elles ont souvent des difficultés à trouver du temps et de l'argent pour se rendre au bureau où il faut présenter la demande.
Ensuite, les procédures de demande comprennent souvent des formulaires difficiles à remplir, comportant des questions d'ordre personnel. A l'appui des informations, il faut avoir des pièces justificatives, telles que la preuve de son identité et une référence de son patron. Tout ceci présente des difficultés pour les femmes.
Enfin, certaines femmes n'ont jamais eu officiellement affaire avec une agence publique. En conséquence, il se peut qu'elles manquent de confiance, et qu'elles aient peur de manifester leur ignorance. Si elles sont analphabètes, elles auront du mal à remplir le formulaire de demande.
Equateur
Dans le projet Solanda à Quito, 7 176 femmes candidates ont fait l'objet d'une étude socio-économique effectuée par les responsables du projet. Mais 1 500 se sont désistées à la phase suivante du processus - qui consiste à prendre un questionnaire d'informations générales demandé par la Banque équatorienne du logement en vue de l'octroi d'un prêt.Par ailleurs, 901 candidates ont pris un formulaire mais ne l'ont pas rempli correctement. Ainsi, 33% des candidates de départ se sont exclues du projet avant même le commencement du processus ?de sélection (Lycette et Jaramillo).
Conditions du premier versement
La nécessité de verser un acompte à la demande d'une parcelle dans le cadre d'un projet de trames d'accueil forme une autre barrière au recrutement des femmes. Les femmes chargées de famille dans les projets de reclassement des colonies de squatters ont souvent le même problème: on exige dès le départ un acompte pour l'installation de l'infrastructure.
En général, les femmes chargées de famille ont un revenu plus faible que les hommes et donc elles n'ont souvent pas la possibilité de faire des économies. Dans les pays en développement, très peu de femmes ont accès au crédit. Les banques et les organisations de crédit assument systématiquement que le chef de famille est un homme. Les femmes chargées de famille sont considérées comme des "personnes à risques", et le crédit leur est refusé. De plus, dans certains pays, il est rare que les femmes soient propriétaires de biens pouvant servir de garantie pour un emprunt.
Par ailleurs, les prêts que les femmes demandent sont souvent si peu importants qu'on ne les prend pas au sérieux. Une étude des comptes bancaires en Inde a montré que les économies faites par les femmes représentent 40% du ?total de l'épargne; pourtant, 4% seulement des femmes avaient reçu un prêt (Singh).
De même que les informations concernant les projets de logements, les informations concernant les programmes de crédit sont canalisées par le biais de réseaux ou d'organisations d'hommes. D'ailleurs, la femme ne sait pas a priori comment demander un crédit. Les importants frais de banque et les heures fixes d'ouverture sont d'autres problèmes qui se posent aux femmes en particulier (IWTC, 1981).
Equateur
Une étude du projet Solanda à Quito a montré que, au stade de la demande, seulement 15% des femmes qui, grâce à leur revenu, étaient éligibles pour l'attribution d'une parcelle, avaient fait suffisamment d'économies pour être en mesure de payer le versement minimum qui était de 35 000 sucres (ce qui représente 15% du coût total du type de maison le moins cher).Même si les femmes chargées de famille avaient vendu tout ce qu'elles possèdent pour obtenir de l'argent, pas plus de 69% étaient? en mesure d'effectuer le premier versement. Si on avait réduit de moitié le montant du premier versement, si 50% de toutes les possessions étaient vendus et si toutes les économies étaient utilisées, le pourcentage de femmes susc aurait, augmenté de 23%; néanmoins, elles auraient quant même été obligées de faire d'importants emprunts.
Des entretiens avec les intéressées ont montré qu'il existait d'autres moyens d'obtenir de l'argent pour effectuer le premier versement, entre autres, en réduisant les autres dépenses du budget familial et en empruntant de l'argent auprès d'amis et de parents. Il était évident que le projet devait accorder aux femmes quelque soutient financier, d'autant plus que très peu d'institutions financières à Quito étaient disposées à les aider, vu le coût relativement élevé du service de prêts peu importants.
Etant donné que le projet de Solanda visait à promouvoir l'accès des femmes au logement, l'idée d'organiser une coopérative à buts multiples avait été proposée. Le but était que cette coopérative crée des activités rémunératives à l'intention des femmes, qui pourraient alors mieux couvrir leurs frais de logement.
Au départ, on avait aussi proposé d'établir auprès de la Banque équatorienne du logement (BEV), un fonds de garantie pour le versement de l'acompte afin de permettre aux attributaires d'effectuer leur premier versement dans une période de 10 ans. Cependant, la BEV ne disposait pas de fonds suffisants pour mettre au point un programme d'une telle envergure. A la place de ce programme, les responsables du projet ont décidé de ramener le premier versement à 5% du coût de la maison, et de d'abaisser les normes de construction (Lycette et Jaramillo).
Dans certains pays, des organisations non gouvernementales ont créé des organisations non-officielles de crédit à l'intention des femmes, pour pallier au manque de soutien financier accordé aux femmes par les institutions officielles. En Inde, la SEWA (Self Employed Women's Association) qui est une association des femmes travailleuses indépendantes, compte plus de 13 000 membres, dont 90% sont analphabètes. Cette association a, dans une grande mesure, facilité l'accès des femmes aux petits crédits (IWTC, 1981; Singh).
RECOMMANDATIONS
Faire connaître le projet
Le personnel de projet devrait, afin de compenser l'exclusion relative des femmes de la vie sociale ainsi que le désavantage de l'analphabétisme, faire usage d'autres moyens de faire connaître les projets que par les affiches ou par le biais de la presse. Il faudrait faire des efforts particuliers pour fournir aux femmes, le plus tôt possible, des informations compréhensibles concernant le projet.
Les formes appropriées de communication sont les suivantes:
(a) La communication des informations sous forme verbale plutôt qu'écrite, et sous une forme plus accessible pour la plus grande partie du groupe cible. Par exemple: des annonces à la radio, des messages à travers des haut-parleurs et des réunions tenues par des assistants sociaux ou des agents de vulgarisation dans les quartiers de la ville où il y a des chances que les futurs résidents des projets de trames d'accueil soient recrutés.(b) Approches directes, telles que:
- réunions dans les quartiers pauvres organisées par le biais des organisations communautaires, où les femmes sont probablement représentées (lieux de culte, écoles, cliniques prénatales, maternités ou associations féminines locales);- réunions à caractère non-officiel aux endroits où les femmes se rencontrent souvent, tels les puits ou les places du marché le jour du marché (ce qui ne dérangerait pas leur plan de travail);
- visites de porte à porte par les agents de vulgarisation, à des heures qui conviennent aux femmes chargées de famille ainsi qu'aux épouses;
- emploi des réseaux de communication non officiels au moyen desquels on peut encourager les femmes à mettre d'autres femmes au courant du projet (le "bouche à oreille" est souvent la meilleure façon de communiquer les informations dans les communautés à faible revenu).
Procédures de demande
Les planificateurs devraient essayer de réduire les craintes des femmes à l'égard des institutions officielles et de minimiser et de simplifier la paperasserie et autres formalités nécessaires à l'accès aux pro grammes de logements sociaux. Le personnel du projet devrait aider tout spécialement les femmes à remplir les formulaires et à les soumettre en fournissant des preuves à l'appui des informations données.
Une manière de procéder serait que le personnel de projet organise des réunions dans les quartiers de la ville où les groupes - cibles vivent le plus souvent, et leur explique le but du projet avec de mots simples. Au besoin, il faudrait organiser des réunions destinées uniquement aux femmes, où la garde des enfants serait assurée. On pourrait alors distribuer aux femmes les formulaires qu'il faut, et les aider à les remplir sur place.
Si les femmes hésitent à remplir les formulaires en public, il serait peut-être préférable de faire des visites de porte à porte, après la réunion en groupe. A la longue, ces visites deviennent un gain de temps, du fait que les documents disponibles peuvent être contrôlés immédiatement. Cependant, le personnel de projet doit savoir que beaucoup de femmes auront du mal à fournir une preuve tangible d'emploi ou de sécurité sociale.
Si le personnel de projet se rend personnellement aux établissements sociaux concernés, le nombre maximum de femmes du groupe cible sera atteint et, en plus, les femmes bénéficiaires auront économisé leur temps et les frais de déplacement. Dans de nombreuses sociétés, il est important qu'à toutes les phases du projet, le personnel s'occupant des femmes soit des femmes elles-mêmes.
Premier versement
En général, la barrière financière est pour les femmes l'obstacle le plus difficile à franchir. Au départ, les responsables du pro jet seront peut-être amenés à décider de réserver une partie du budget pour constituer un Fonds de garantie pour le versement de l'acompte, pour que les femmes chargées de famille ne possédant pas d'économies ni de garantie ne soient pas exclues des possibilités d'emprunt.
L'alternative serait d'établir des conditions d'acompte différentes selon les différentes catégories de candidats. On demandera aux familles qui disposent d'économies suffisantes au moment de la demande de déposer un verse ment relativement important et d'effectuer de petits remboursements ultérieurement. Le contraire se passerait pour les femmes chargées de famille: un premier versement peu élevé ou même pas d'acompte du tout, et des remboursements ultérieurs plus importants. Un tel système devrait aller de pair avec des activités rémunératrices au sein de l'établissement.
En outre, un soutien devrait être accordé aux banques et aux associations qui se spécialisent dans l'octroi de crédit aux femmes. Si les bénéficiaires sont recrutées partir de quartiers spécifiques de la ville, ou si on leur accorde une période de grâce avant le paiement effectif du premier versement, on pourra organiser d'abord des groupes d'épargne officieux dans les communautés cibles.
QUESTIONS
a) Travaux pratiques
1) Faites l'inventaire, dans votre ville, des divers moyens utilisés pour annoncer les projets de logements sociaux.
2) Pour quelles raisons les femmes chargées de famille ne sont-elles pas au courant des projets de logements sociaux?
3) Quel est le pourcentage de familles dirigées par une femme dans votre projet?
4) Combien y a-t-il de femmes parmi le personnel du projet chargé du recrutement des bénéficiaires?
b) Sujets de discussion
1) Comment peut-on annoncer votre projet si l'on veut atteindre les femmes?
2) Comment peut-on aider les femmes à faire une demande?
3) Quelles modifications doit-on apporter aux conditions du premier versement afin d'aider les femmes chargées de famille à surmonter leurs difficultés financières?