| Spore - Bulletin du CTA - No. 65 (CTA, Septembre - Octobre 1996, 16 pages) |
Mélange d'argile et de sable, la terre crue est encore très largement utilisée pour la construction dans la plupart des pays tropicaux malgré la concurrence très rude que lui livrent d'autres matériaux. Servis par une image de modernité gagnée en Europe, le béton et le parpaing de ciment, en particulier, ont marqué des points dans les centres urbains. Mais la terre ne manque pas d'atouts et la résistance s'organise dans de nombreux pays.
Disponible à peu près partout en abondance, donc économique et malgré tout durable, la terre a si bien stimulé la créativité des hommes qu'ils ont imaginé, depuis des siècles et sous toutes les latitudes, de multiples procédés pour en tirer parti en construisant maisons et greniers aussi bien qu'édifices religieux. Constamment enrichis jusqu'aux techniques récentes de préparation de blocs de terre comprimée et stabilisée, ces savoir-faire traditionnels permettent aujourd'hui aux constructions en terre de s'adapter à toutes les situations et, en particulier, de faire face aux contraintes économiques les plus rigoureuses.

«Tout ce qui s'est fait, depuis quinze ou vingt ans, dans les grandes villes d'Afrique, a été édifié pour l'essentiel en parpaings de ciment. Il faut aller dans les villes secondaires et les zones rurales pour trouver une proportion significative de constructions récentes en terre, surtout en adobe», constate Philippe Garnier, architecte responsable du service Question/Réponse du Centre international de la construction en terre (CRATerre), basé à l'école d'architecture de Grenoble (France). Jusqu'à ces dernières années, certains projets de développement ont même utilisé le parpaing en zone rurale, notamment au Niger, pour la construction de magasins ou de silos. Pourtant, lorsqu'elles sont bien conçues, les constructions traditionnelles en adobe - ou banco -, produit sur place et beaucoup plus économique, peuvent assurer des conditions de conservation au moins équivalentes. Mais le béton bénéficie d'une image plus moderne de sorte que «si l'argent était disponible, le parpaing de ciment gagnerait encore du terrain malgré son inadaptation aux conditions climatiques tropicales». Beaucoup plus que ses qualités de confort, pourtant incontestables notamment sur le plan thermique, c'est donc sa compétitivité économique qui explique le regain d'intérêt des professionnels pour la terre.
Emergence de filières professionnelles
En Afrique du Sud, où les besoins de logements à faible coût sont très importants, «de nombreux fabricants de parpaing ont dû arrêter leur production faute de marché solvable, et l'adobe représente aujourd'hui, dans certains townships, la plus grosse filière de la construction, avec celle des matériaux de récupération». Au Cameroun, beaucoup d'entrepreneurs se sont reconvertis à la production de blocs de terre comprimée. Confectionnés à la presse, ces blocs s'accommodent d'une terre moins argileuse que l'adobe. Une adjonction de ciment permet de stabiliser très durablement les blocs. Cet apport étant deux fois moindre que pour parpaings, «ceux qui font l'effort de maîtriser les techniques produisent des matériaux de bien meilleure qualité que la plupart des parpaings courants, souvent très mal fabriqués». Le Nigeria s'est doté, depuis 1992, d'un Centre technique des constructions en terre (Centre for earth construction technology - CECTech), implanté à Jos, dans l'Etat du Plateau. Ce Centre assure l'accès à l'information, la formation, l'expertise et l'assistance technique tout en poursuivant des actions de promotion. Autour de cette initiative politique, tournée vers l'habitat économique, c'est en réalité toute une «filière terre» qui se développe aujourd'hui, prise en mains par les entrepreneurs eux-mêmes. En amont, des ateliers de construction mécanique se sont lancés dans la fabrication de presses manuelles, pour la confection des blocs de terre comprimée dont le marché actuel est estimé à dix-sept millions de dollars par an. A Jos, avec près de 200 bâtiments récents, la construction en terre est en expansion rapide. De plus «elle mord sur le marché de la maison de luxe, pour des gens qui ont une situation confortable et qui lui donnent la préférence», ce qui montre le dynamisme commercial de la filière.
«L'époque est révolue où se multipliaient les initiatives individuelles isolées. Nous assistons à un renouveau de la construction en terre». Bon nombre d'écoles et d'universités développent des programmes de recherche et de formation. L'Ecole inter-Etats des techniciens supérieurs de l'hydraulique et de l'équipement rural, l'ETSHER, à Ouagadougou (Burkina Faso), a mis en place une formation spécifique en production des blocs de terre comprimée et maîtrise de la construction en terre, y compris le montage et la gestion des petites entreprises. Un premier séminaire organisé par le CDI (Centre pour le développement industriel) s'est réuni à Yaoundé (Cameroun), en avril 1996, pour préparer la normalisation dont les petites entreprises ont besoin pour accéder aux marchés publics.
La technique des blocs de terre comprimée est plutôt le fait d'entreprises en raison des investissements qu'elle nécessite, en particulier pour le pressage. En revanche, l'adobe qui permet des constructions beaucoup plus économiques fait appel au savoir-faire villageois et répond de manière souvent informelle à un très large marché. Lui seul peut répondre dans des conditions économiques acceptables à certaines situations d'urgence. C'est ainsi, face au besoin de logement d'un demi-million de réfugiés en Erythrée, que «le CRATerre étudie actuellement, en relation avec l'office allemand de coopération (GTZ) et le Basin (Building Advisory Service and Information Network), les méthodes de transfert de technologie pour former les gens eux-mêmes a la construction». Là, dans des zones rurales dépourvues de tout, les contraintes sont extrêmes: «Si on conçoit une maison avec ne serait-ce qu'une seule tôle ondulée, il en faudra 100 000 au bout du compte puisqu'il y a un besoin de 100 000 logements».
On aurait tort pourtant de conclure que l'adobe est réservé au logement des plus démunis. Près d'une cinquantaine d'entreprises, artisanales et industrielles, prospèrent dans le sud-ouest des Etats-Unis en produisant près de quatre millions de blocs d'adobe chaque année pour le marché de la construction locale. Et la résidence d'été de l'ancien président américain, Ronald Reagan, n'était-elle pas un ranch construit au siècle passé en adobe?
Pour en savoir plus:
· Centre international de la construction en terre
(CRATerre), Ecole d'Architecture de Grenoble,
BP 53, 38092
Villefontaine Cedex, FRANCE.
Fax: (33) 74 95 64 21.
· Le service Question/Réponse du CRATerre fonctionne aussi en réseau pour mettre ses correspondants en relation avec des interlocuteurs compétents dans leur propre région.
· Construire en terre, manuel pratique et illustré de la construction en terre réalisé par les membres du CRATerre. Editions l'Harmattan, 287 p, 130 FF.
· Blocs de terre comprimée: équipements de production.
Guide dans la Série Technologies n°5, 149 p. Publié et diffusé par le
Centre pour le développement industriel. CDI,
52 avenue Herrmann
Debroux - 1160 Bruxelles -
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