Les cahiers du Grif (GRIF, 1977, 120 p.)
close this bookLes cahiers du Grif (GRIF, 1977, 120 p.)
close this folderEt si la ville était à nous... aussi...
View the documentI. Aliénation des femmes en ville ou la ville, traduction spatiale d'une société néo-capitaliste et sexiste
View the documentII. Désaliénation des femmes en ville ou comment le meilleur sort parfois du pire
View the documentIII. Réappropriation de l'espace urbain

Ville interdite

Nos grands-mères ne se seraient pas rendues seules au restaurant, même avec leurs enfants. Il y a à peine deux générations que la libéralisation des mœurs autorise les femmes à évoluer seules dans les lieux publics. Les parents ont admis que leurs filles sortent sans eux, les hommes commencent tout juste à concéder le même droit à leurs épouses.

Mais, dans le même temps où les femmes voient l'évolution des mentalités élargir leur champ spatial, l'exercice de cette nouvelle liberté leur est limité par l'accroissement démesuré de la taille des villes et l'évolution de la société capitaliste qui installent la violence dans la rue.

Sans avoir besoin d'être signalisée par un code visuel, la ville des femmes existe. Façonnés par l'éducation, les expériences heureuses ou malheureuses, jalonnés de repaires, modifiés par les rumeurs et les faits divers, adaptables selon les heures, les femmes ont leurs trajets privilégiés, confirmés dans la ville. Mais il n'y a pas que la violence qui nous écarte de la ville. L'éloignement du centre et le manque d'infrastructure sont pour bien des femmes qui ne travaillent pas à l'extérieur des facteurs d'isolement. Horaires surchargés, fatigue, coût du baby-sitter, se rendre «en ville» prend l'allure d'une expédition qu'il faut programmer, organiser et qui entraîne parfois un surcroît de fatigue.

Comme tous les milieux, la ville est un ensemble de contraintes et d'attraits. Pour survivre psychiquement dans son milieu, l'être humain doit pouvoir équilibrer les frustrations qu'il en subit avec les bénéfices qu'il en retire.

Avoir accès à la ville, participer à son mouvement, à son spectacle, à son travail et à sa magie, à ses rencontres et à sa culture, à ses innovations et à ses décisions impliquent toujours de «sortir» de chez soi.

Vivre pleinement en ville c'est parcourir une inlassable dialectique de l'extérieur et de l'intérieur, du jour et de la nuit. Une ville, une famille, une société qui acculent les individus, les femmes à survaloriser l'intérieur, à transformer l'habitat en cellule-refuge, s'exposent à voir le milieu urbain devenir un vaste bouillon de névroses.

Et ce n'est pas étonnant que le désir de fuite de la ville soit plus fort chez les femmes qui participent le moins à sa vie propre.

Rendre la ville aux femmes, c'est donc plus que leur ouvrir les lieux et les rues en toute impunité, c'est s'attaquer aux structures de leur oppression spécifique pour faire tomber les murs qui les enferment dans l'espace privé et la famille.

Et, tant que les femmes - et chaque femme - ne s'y mettent pas elles-mêmes, personne ne le fera à leur place.

Et, pour les y aider, peu d'hommes et peu d'enfants en sont déjà capables: soit faute d'en voir l'intérêt, soit faute de pouvoir, soit faute de vouloir.

Reconquête de l'espace urbain

Les pratiques

Il ne nous appartient pas ici d'imaginer des formes d'action pour la réappropriation de l'espace mais de situer celles qui ont surgi à ce jour dans le cadre d'une analyse des relations entre femmes et espaces.

La description des lieux et des circuits des femmes est importante à plusieurs titres pour le mouvement féministe.

Elle est avant tout prise de conscience de la discrimination dans l'espace dont les femmes sont l'objet, oppression qui est loin d'être toujours ressentie, avouée, élucidée tant elle est intériorisée.

D'autre part il est nécessaire dans toute action de large mobilisation des femmes, de tenir compte des lieux où celles-ci se rencontrent spontanément, où elles se trouvent en état de disponibilité, où s'échangent furtivement paroles et expériences.

C est ainsi qu'à Paris un groupe de femmes essaie d'étudier les parcours privilégiés des femmes afin d ouvrir un «centre-femmes» quelque part en cours de (leur) route...

C'est pourquoi, aussi le MLAC fait l'information-contraception sur les marchés.

Enfin, cette description nous amène à considérer qu'une des tâches du mouvement est incontestablement de consteller la ville d'un réseau de lieux qui offrent aux femmes l'alternative de circuits différents: ceux du plaisir, de leur liberté, de leur lutte, de leur union. Des lieux où elles se rendront à l'occasion de leur besoin d'information ou d'assistance, où elles choisiront de se retrouver selon l'étape de leur prise de conscience.

Lieux-refuges (maisons des femmes battues dans plusieurs villes d'Angleterre, d'Allemagne, de Norvège; hôtel pour femmes à Rome, etc.).

Lieux-services (permanences contraception, etc.).

Lieux clos de prise de conscience ou lieux ouverts de coordination des luttes, d'information et de rencontre où unir ses forces en brisant l'isolement historique des femmes (maison des femmes-librairies, etc.).

Lieux-loisirs, de fête et de lutte (cafés à Bologne, à Berlin, à Munich, à Amsterdam; théâtre à Rome, etc.).

La dispersion des femmes dans la ville, leur claustration dans les logements et les quartiers semblent imposer au féminisme un grand éclatement territorial (qui n'est pas sans lien avec la méfiance des femmes pour le centralisme politique et le dogmatisme théorique): aux Etats-Unis le mouvement est partout, les positions très différentes.

A Paris et à Rome les groupes et les collectifs de quartier sont nombreux.

Sans remonter jusqu'aux racines structurelles de leur condition, la plupart des femmes perçoivent comment les contraintes spatio-temporelles imposées par l'organisation (ou la désorganisation) de la ville retentissent sur leur vie quotidienne et sur celle de leurs enfants.

Toutes les actions entreprises par les mouvements de luttes urbaines et les comités de quartier concernent directement le quotidien des femmes. Partout où ils se développent, elles s'y associent: autoréduction des notes de gaz et d'électricité (Italie), occupation des logements vides (Londres, Amsterdam), luttes pour des transports démocratiques, pour l'extension des espaces collectifs, pour l'autogestion des équipements collectifs, etc.

Dans le sillage de ces mouvements (ou à leur avant-garde?) elles apprennent à dégager des options de ville et de société qui restituent aux femmes, mais aussi à tous les citadins, l'usage de leur temps et le pouvoir sur l'organisation de l'espace. (Cfr ce cahier.)

Reconquérir la ville c'est aussi empêcher l'appropriation de la femme par le marché.

C'est s'entraider à se dégager des aliénations cultivées par le milieu urbain (la mode, le mythe du bonheur par l'habitat) en développant nos contre-valeurs, notre contre-culture.

C'est aussi agir au niveau de notre représentation. Dénoncer la chosification de la femme dans la publicité, créer notre contre-affichage (cfr autocollants: «ceci est un crime contre les femmes»), remplir la ville de repères visuels qui rappellent aux femmes qu'elles s'appartiennent, faire parler les murs (Italie) et les ondes qui frémissent dans la cité (Radio donna à Rome).

A Rome, c'est terriblement important, vivifiant de se sentir interpellée par les graffiti et les affiches, par les signes omniprésents de notre prise de conscience. Fierté de voir enfin exposé un autre visage des femmes aux vitrines de la ville. Rires devant les débats muraux auxquels il donne lieu (misérables injures sexistes du style «les femmes ont moins de cervelle que les animaux»).

Tous nos rejets, nos découvertes, nos espoirs maculent la ville sainte. Affirmations d'existence, plénitude d'être soi, d'être femme:


donna e bello, io sono mia.

Défi, ironie: Siamo cattivissime, crudeti, demoniasche, siamo donne.

Cris de révolte: Ni piu madre ni piu figlia destrucciamo la famiglia.

Revendications socio-économiques: 50 p.c. dei posti di lavoro per le donne (MLD).

Volonté de lutte: Treme, le streghe sono tornate (6).

Chaque slogan est le rappel de la courte histoire de notre libération. Les murs sont désormais nos complices.

Imposer notre présence réelle et exultante dans la rue est une autre entreprise, peut-être la plus ardue. Parce que la libre circulation des corps joyeux de femmes, de nuit comme de jour, est un objectif qui ne peut être repris par aucun mouvement de gauche. Parce que, parmi toutes les revendications urbaines, c'est celle qui dénonce le plus directement, le plus effrontément, l'oppression d'un sexe sur l'autre dans la lutte pour l'espace.

Récupérer la me, c'est d'abord modifier en profondeur nos attitudes de soumission et de fuite devant la violence et l'ordre sexuel établi, c'est réfuter notre fragilité impuissante, éduquer nos membres, nos cris, notre fureur à se projeter hors de nous, à nous projeter hors de nos cavernes (groupes d'autodéfense).

Dans les années 60, les «Dolle Minas» (Amsterdam) se sont plues à pratiquer des actions spontanées, jeux-provocations, mettant en valeur l'insulte qui se cache derrière la façon normale et courante de traiter les femmes en rue: elles sifflaient les hommes, leur pinçaient les fesses, jetaient le trouble dans la rue.

27 novembre 1976 - c'est la désormais célèbre manifestation de nuit à Rome, 30.000 sorcières envahissent la ville pour faire reculer les frontières de la nuit et de la violence sexuelle, pour clamer leur détermination d'être femme et libre en ville.

Les hommes abasourdis ont vu leur monde incendié par les mille torches de notre sabbat d'espoir.

Champ politique de la lutte

«Lutter pour la conquête de la ville», «s'approprier l'espace», est-ce la même chose? et qu'est-ce que cela signifie pour les femmes? (s'approprier, reconquérir: je cherche désespérément un terme qui exprime le fait de devenir maître de quelque chose sans en retirer le pouvoir ni la jouissance à autrui, mais on dirait que le concept de «pouvoir-partagé-et-non-contesté» n'existe pas en français).

Ici, comme ailleurs, les fronts sont multiples et indissociables. Ne nous étonnons donc pas s'ils nous semblent parfois très éloignés de l'objectif posé au départ.

- Le front le plus apparent est celui des comités de quartier. Les femmes (lesquelles?) y viennent-elles nombreuses? Dans quel but? A quelles revendications urbaines s'associent-elles le plus volontiers? L'étude reste à mener.

On peut dire en tout cas, sans risque de se tromper, que, comme le souligne M. Castells: «Les comités de quartier n'ont pas plus vocation féminine que les syndicats ou les partis politiques» (5).

Ils ne s'attaquent pas aux racines structurelles et idéologiques de l'oppression des femmes dans la ville mais se contentent d'aménager les conditions de vie.

· Tous les comités de quartier ne sont pas le résultat d'une association spontanée de voisins. Il est temps que les femmes réalisent que ceux qui orientent leur combativité vers des revendications limitées au droit au logement ou à l'amélioration des équipements collectifs, les mystifient en transposant au niveau des luttes urbaines la division sexuelle des rôles et du travail (mystification d'autant plus évidente lorsqu'elle émane d'un parti. Une militante du PCI romain interrogée à ce sujet avouait que l'attention apportée aux problèmes urbains dits «féminins»: logement, crèche, etc. étaient l'occasion tactique de s'implanter dans les quartiers et auprès des femmes).

- Bologne: (voir note en «Faits et Gestes»).

· Tout en continuant à soutenir les mouvements urbains dans leur lutte pour des quartiers non ségrégués, pour un habitat décent et le droit à l'espace public, les femmes devront développer une analyse des contradictions qui leur sont propres dans le milieu urbain pour dégager des options et des pratiques spécifiques.

Ce devoir d'analyse des relations femme-espace ne peut se perdre dans le discours urbain. Il doit nécessairement débusquer les interférences entre l'absence de pouvoir réel des femmes dans l'espace privé de la famille et leur exclusion de la ville des hommes.

· Ce qui a fait l'originalité du mouvement des femmes c'est, d'une part, d'avoir montré que le privé, le vécu est aussi politique; c'est, d'autre part, d'avoir ébranlé la structure sociale par d'autres voies que l'opposition politique traditionnelle.

C'est à partir de cette originalité que le mouvement des femmes doit découvrir son champ autonome de lutte pour l'espace.

Pour les femmes, reconquérir l'espace n'est-ce pas avant tout agir au niveau de l'espace privé?

Briser le lien entre espace privé et famille en ouvrant les portes de la maison à d'autres modes de vie et de relations que celles du couple? Dé tourner les lieux de leur fonctionnalisme pétrifié par les rôles familiaux, les redistribuer pour que puissent s'y dérouler toutes les séquences de relation, de soi à soi, de soi à la famille, de la famille aux autres, etc.?

D'après certaines femmes du MLF romain, c'est en ouvrant leur maison à la rencontre permanente avec d'autres femmes, rencontre reconnaissance, parole, remise en question, que les féministes avaient, dans le même mouvement, nié les frontières des rôles et de la maison, ébranlé la famille et subverti l'espace privé en lui octroyant un usage nouveau.

Le living de Mme Gilou avait été quelquefois encombré par les enregistreurs, projecteurs et autre matériel avec lequel elle faisait - en équipe - un montage audio-visuel. Ces soirs-là M. Gilou ne pouvait pas regarder son émission TV.

Il serait intéressant d'étudier dans quelle mesure les communautés ont réussi (ou échoué) à modifier parallèlement la division des rôles et l'affectation traditionnelle des lieux à l'intérieur de l'espace privé.

· Mais il semble que les femmes éprouvent un blocage devant l'espace (qu'il soit lieu ou image, volume ou surface) bien plus grand que devant la langue. Peut-être y a-t-il de quoi!

Une architecte romaine: «J'ai dû abandonner l'architecture au moment de ma prise de conscience féministe. Ou bien je fais de l'architecture d'homme, ou je n'en fais plus du tout. Je peux dénoncer l'architecture des hommes, déceler tout ce qu'ils y ont projeté, je ne peux en inventer une autre, car c'est eux qui m'ont appris à être architecte (substantif sans féminin)».

La même femme se demandait si les femmes n'étaient pas à l'initiative de toutes les modifications qui concernent la personne et ses modes d'être à soi et aux autres (comportements, relations, vêtement; parole, écriture, etc.), alors que les hommes seraient à l'initiative des modifications qui concernent le non-moi, l'extérieur, l'espace... parce que la femme s'est trouvée mille fois plus aliénée dans l'image que dans l'écriture, dépossédée de son âme et de son corps? parce que si la révolte précède la parole, la parole précède le geste? parce que les opprimés peuvent se dire libres entre eux mais ne peuvent se représenter tels?

Parce que l'espace est la propriété de l'homme et que la femme, autre propriété de l'homme, doit s'affranchir elle-même au lieu de réclamer sa part du territoire.

Aussi nous aurons à remodeler nos comportements profonds d'approche des espaces publics, patient ciselage-décorticage de vécu seule, entre nous.

Aussi nous aurons à préciser nos objectifs et à inventer nos pratiques d'appropriation, d'autogestion de l'espace et de démonstration publique de notre existence.

Mais il ne faut pas s'étonner si, dans un premier temps, la société masculine oppose une réaction agressive qui se traduit par une recrudescence de la violence sexuelle dans la ville, à l'intrusion des femmes dans ce dernier carré de leur pouvoir, car on n'a jamais vu un possédant abandonner sans lutte une part de ses privilèges.

· Rome, le 12 mai 1977. Giorgiana Masi est tuée par la police sur le pont Garibaldi, lors d'une manifestation étudiante.

Le lendemain, les femmes marquent l'endroit de l'assassinat en y disposant un cercle de pierres. A l'intérieur de la forme circulaire, une pyramide de fleurs. Elles sont quelques-unes à monter la garde. Sans arrêt arrivent de nouveaux groupes de femmes, avec des brassées de fleurs.

Certaines voient dans ce rituel, qui a duré plusieurs jours, le premier acte réellement original d'appropriation concrète de l'espace public par les femmes.

Elles ont sculpté un monument éphémère, périssable, sujet à métamorphoses, dont le matériau premier était le souvenir, la révolte, la solidarité, l'amour.

Monique DUMONT et Elisabeth FRANKEN.

(1) Henri Lefebvre, Le Droit à la ville, I et II, Ed. Anthropos.

(2) «Dossier immobilier» CTL, n° juin 1972 de Culture et Autogestion, rue du Luxembourg 45, 1040 Bruxelles.

(3) Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, l'expérience vécue, NRF, 1949, pp. 230 et ss.

(4) Ibidem, p. 240.

(5) M. Castells, Femmes et villes, texte inédit.

(6) Femme, la femme est belle, je suis mienne. Non plus mère, non plus fille, détruisons la famille. 50% des postes de travail pour les femmes (MLF). Tremblez, les sorcières sont revenues.

Cahiers du Grif, Femmes et langages I, article de J. Aubenas, «Abécédaire quotidien et tout en désordre».