Eurêka N° 24/25 - Publication Trimestrielle du CNRST - La société Dagara, «une société contre l'état?». (Documents du Burkina Faso, Mars - Juin 1998, 20 p.)
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Les peuples qui habitent le Moogo (univers des Moosé) peuvent être regroupés en trois catégories: les privilégiés, les hommes libres et les laissés-pour-compte. Des individus et à la longue leurs familles pouvaient passer du rang des délaissés à celui des hommes libres ou des privilégiés et inversement. L'auteur de cet article explique ce phénomène qui semble avoir été constant dans l'évolution des peuples moosé.


Le Mooro Naaba Kougri entouré de deux de ses ministres.

De nombreux auteurs considèrent que la société moaga est composée de Tengembiisi, de Yembsé, de Talsé et de Nakombsé. Cette hiérarchie qui obéit à un critère économique, est aussi le reflet d'une décomposition ethnique de la société. En effet, les Yembsé, qui sont "des hommes achetés ou capturés lors des conflits", sont généralement des étrangers, des "gangnesse".

Selon M. Halpougdou, les Gourounsi sont les Yembsé des Moosé. Les Tengembiisi sont "les fils de la terre": les Yônyôosé et les Nînsi. Les Talse sont "les hommes libres", la classe "des autochtones et des étrangers dont on a fait bon accueil dans le royaume". Quant aux Nakombsé (sing. Nakombga), ce sont "les détenteurs du naam" (pouvoir). Le Nakombendo (le fait d'être Nakombga) est souvent considéré comme l'affaire d'une famille: la lignée de Ouédraogo (ancêtre des Nakombsé).

La noblesse

"Les Nakombsé constituent l'aristocratie royale. Sont des Nakombsé tous les descendants en ligne masculine des Nanamsé" (Nanamsé = chefs, sing. Naaba). Le mot Nakombsé a une signification qui lui est propre. C'est un mot composé de naam (pouvoir) et Kombsé (ceux qui ont manqué, ceux qui ont été évincés). Nakombsé signifie littéralement "ceux qui ont été évincés du pouvoir". C'est l'ensemble des candidats malheureux à la succession d'un chef. "Un Nakombga n'a pas de statut propre. Aucune possibilité d'accès au naam par rapport auquel ce statut le définit; ce qui exprime bien le terme qui le désigne Nakombga, quelqu'un qui n'a pas (ou n'a pas encore) réussi à accéder au naam".

Si l'on admet que "le titre de naaba peut être conféré à un homme de catégorie inférieure pour sa fidélité"..., on doit aussi accepter que les candidats malheureux à la succession d'un tel Naaba de catégorie inférieure (et différents des descendants de Ouédraogo) soient aussi appelés Nakombsé. Il s'agit ici aussi de naam mais à un degré inférieur.

La différence entre les Nanamsé (chefs) réside au niveau de l'importance de leur commandement. Le Moogo Naaba règne sur un vaste royaume. Sa grandeur est comparée au soleil (ouind-pusmdé, ouind: de ouindga = soleil; pusmdé de pusi = éclore: la lumière apparaît). Aussi l'appelle-t-on Rima (souverain, empereur). "Le terme Rima (plusieurs rim namba) est le mot exact pour les rois".

La décentralisation du pouvoir chez les Moosé est faite de telle sorte qu'au niveau de chaque village et même des quartiers il y ait un chef. Ces chefs d'échelon inférieur sont aussi investis du naam. Si l'on tient compte du sens premier que l'on a du mot Nakombsé à travers la décomposition que nous avons faite, nous pouvons dire que les candidats malheureux à la succession d'un chef de quartier (Naaba) tout comme ceux du Naaba d'Oubritenga (par exemple) sont tous des Nakombsé. Le terme n'est donc pas à rattacher à une seule famille.

Tout "bon Moaga" rapproche toujours ses origines d'une famille nobiliaire. C'est pourquoi il convient de distinguer le Rimbiiga du Nabiiga. Tout Rimbiiga (fils de souverain) est Nabiiga (enfant de chef) mais tout Nabiiga n'est pas Rimbiiga. Le Rimbiiga est descendant direct de Naaba Ouédraogo. M. Izard fait la distinction Rima/Rimbio/Nakombsé puis Naaba/Nabiissi/Nakombsé. On constate dans ces deux cas que le terme Nakombga revient car tous les candidats des deux groupes n'accèdent pas au pouvoir.


Nakomsé (décoration du cuir dans le village de Gobila, province du Passoré).

La roturisation

Par ailleurs, les hautes fonctions auprès du Moogo Naaba étaient occupées dans leur ordre d'importance par: le Ouidi Naaba, le Larlé Naaba, le Gounga Naaba, le Kamséogho Naaba, le Nimdo-Naaba, le Poé Naaba, le Samand-Naaba, le Baloum Naaba, le Ben Naaba, l'imam de Ouagadougou. Chacun de ces hauts fonctionnaires, en fonction du rôle qu'il jouait dans la vie socio-politique du royaume, avait un certain nombre d'avantages et de privilèges sociaux et économiques.

On retrouve ces fonctions dans tout le Moogo (ensemble des royaumes moosé). Ainsi le Ouidi Naaba, le Samand-Naaba, le Souga Naaba de Boulsa par exemple sont issus de ceux de Ouagadougou. Cette structure politique est perceptible même à l'échelon villageois.

La religion était étroitement liée à la politique. Elle était un soutien inconditionné du pouvoir. C'est pourquoi partout où il y a un Naaba, il y a également un Yônyôaga (prêtre du culte de la terre et des ancêtres).

À propos des hautes fonctions religieuses, H. Deschamp écrivait que "dans les sociétés fortement sacralisées, la circulation des richesses résultant des obligations rituelles est considérable. Elles requièrent de manière régulière (fête de récoltes, initiations, cérémonies honorant les ancêtres...) une large consommation de biens". Les Yônyôose qui s'occupaient des sacrifices et des rituels n'avaient pas besoin d'acheter les animaux ni de cultiver la terre. Les Nanamsé leur donnaient tout ce dont ils avaient besoin.

D'autre part, l'étude des patronymes des hauts fonctionnaires des royaumes moosé prouve que la plupart n'a pas toujours occupé ces fonctions. Certains sont issus du rang des Tengembiissi, d'autres sont du rang des Taise. Les autres sont d'origine captive ou étrangère. Le Kamséogho Naaba, chef des eunuques, représente la communauté dont il est issu à la cour royale. Dans le Yatenga, Izard retient aussi que les chefs de Windigi et de Barélégo ont été choisis au sein des deux grandes familles de captifs royaux.

Un Talga peut devenir Tengembiiga par adoption des traits culturels. On trouve par exemple des groupes sociaux qui, à l'origine, étaient des Marka, des Silmiisi ou des Yarcé mais qui par la suite sont devenus des Yônyôose et portent le patronyme Sawadogo.

Un Tengembiiga peut, par sa fidélité, obtenir le titre de Naaba. De même, un prince évincé du pouvoir et sans ressources reste Nakombga de considération sociale ou politique. Économiquement, il vit la situation d'un Talga et/ou d'un esclave. C'est ce que M. Izard appelle la "roturisation". Pour lui, "les Nakombsé marginalisés... sont devenus des gens du commun, des Talsé... Ce passage des Nakombsé de vieille souche dans le groupe des Talsé va très vite".

On trouve enfin des Yembsé (esclaves) qui, par leur fidélité et leur dévouement, occupent des fonctions de notables et même de Naaba. Dans ce cas, leur situation sociale s'améliore et la société est obligée de compter avec eux.

Naam et filiation

Au vu de ces possibilités de changement de situation, la division de la société en Yembsé, Talsé, Tengembiisi et Nakombsé nous semble incomplète et imprécise. M. Izard la découpe en deux parties: "les gens du pouvoir" et "les gens de la terre". Le découpage dépend aussi de la façon dont on le perçoit.

Analysée à un moment de son évolution, la société moaga peut présenter une structure semblable. Encore faut-il définir les conditions exactes à remplir pour appartenir à chacune de ces deux parties. Considéré dans son ensemble, c'est-à-dire au fil de l'évolution, on constate que ce découpage ne pénètre pas profondément la société et ne prend pas en compte les interférences intergroupes. Le pouvoir central rapproche de lui les Talsé les plus éloignés et éloigne de lui les Nakombsé les plus rapprochés. Cela favorise la roturisation des nobles et l'anoblissement des Talsé et des Yembsé. M. Izard, qui a beaucoup étudié la question, s'appuie surtout sur l'existence d'un pouvoir politique.

La formation des États moosé a été le fruit des expériences des "envahisseurs" et des "autochtones": on distingue d'emblée ces deux catégories de peuples.

Les premiers se seraient imposés aux seconds par le truchement du pouvoir ou naam. Mais les seconds se sont intégrés aux premiers par la filiation. De même qu'autochtones et envahisseurs se distinguent les uns des autres, de même la parenté et le naam s'opposent ou se complètent. C'est pourquoi, la parenté apparaît souvent comme une sorte d'antithèse au bon fonctionnement du Nam.

C'est la parenté qui permet aux Nakombsé de vieille souche de prétendre toujours au trône de leur "ancêtre". C'est la parenté aussi qui introduit des hommes de second rang aux côtés des Nanamsé et permet les changements d'identité et de catégories sociales.

Ces deux éléments ne sont pas à dissocier l'un de l'autre. Leur aspect contradictoire favorise leur complémentarité; Ils y sont pour beaucoup dans les transformations qui ont suivi la formation des royaumes moosé.

Dans ces régions, quand des groupes sociaux, des familles entières, ont changé leurs identités lignagères, d'énormes transformations se sont opérées en leur sein. Ces transformations se sont accompagnées de modification de statut socio-politique, de changements ethnologiques donc de culture, de profession et de mode de production. Ce sont là des phénomènes qui ont été constants dans l'histoire des peuples du Burkina et qui ont profondément conditionné la vie des Moosé.

Vincent Sedogo, historien

BIBLIOGRAPHIE

Delobsom (A. A.). L'empire du Mogho Naaba. Coutume des Mossi de la Haute-Volta. Édition Montchrestien, Paris, 1932, 303 pages.

Deschamp (H.). Histoire générale de l'Afrique noire, de Madagascar et des archipels, Vol, des origines à 1800 T, 417 pages.

Halpougdou (M.). Approche du peuplement pré-dagomba du Burkina Faso: les Yônyôose et les Ninsi de Wubr-tenga. Mémoire de maîtrise université de Ouagadougou - ESLSH, département d'Histoire et archéologie, 1985, 249 pages.

Izard (M.). La formation de Ouahigouya. Journal de la société des africanistes. CNRS TXL1, 1971, p. 151-187.

Izard (M.). Les archives orales d'un royaume africain. Recherches sur la formation du Yatenga. T, vol, 1980, 372 pages.

Kaboré (G.). Organisation politique traditionnelle et évolution politique des Mossi de Ouagadougou. Recherches voltaïques n° 5, Ouagadougou, CNRST, 1966.

Skinner (E.P.). Les Mossi de la Haute-Volta. Édition Nouveaux Horizons, 1972, 452 pages.

Tiendrébéogo (Y.). Histoire et coutumes royales des Mossi de Ouagadougou. Rédaction et annotations de R. Pageard. Ouagadougou, Presses africaines, 1964, 205 pages.

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