| Le Courrier ACP - No. 127, Mai - Juin 1991 - Bienvenue à la Namibie (Commission Européenne, 1991, 118 p.) |
| Arts et culture |
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Le Festival Panafricain du Cinéma de Ouagadougou qui se tient tous les deux ans dans la capitale du Burkina Faso est devenu incontestablement l'un des événements culturels majeurs de l'Afrique d'aujourd'hui. Né en 1969 de la nécessité pour les cinéastes noirs d'avoir leur manifestation spécifique à l'image du Festival de Carthage pour le Maghreb, le FESPACO dont la 12ème édition s'est tenue du 23 février au 2 mars n'a cessé depuis lors de voir son audience grandir et toucher progressivement tout le Continent. En effet si au début sa coloration francophone était indéniable, il affirme de plus en plus sa vocation continentale, comme le confirme une participation accrue des pays anglophones encouragée par l'attribution en 1989 du Yennenga d'Or, la plus haute récompense du festival au film «Heritage Africa» du Ghanéen Kwaw Ansah.
Cette année 200 films ont été montrés dans 13 salles à 300 000 spectateurs enthousiastes parmi lesquels quelque 1500 invités étrangers. Le succès du FESPACO, c'est avant tout celui du Burkina Faso, un des pays les plus pauvres du monde, qui y a cru dès le départ et qui a payé, sans rechigner la majeure partie des frais d'organisation, aidé parfois par certains bailleurs de fonds bilatéraux et multilatéraux dont la France, le Danemark, la Suède, la CEE et l'ACCT. Car, il partage l'engouement des pays du Sahel pour le média cinéma, engouement à première vue incompréhensible car nécessitant de gros moyens financiers dans des pays particulièrement déshérités. Mais le fait est là: aujourd'hui le Mali, le Burkina Faso, le Sénégal et le Niger devancent des pays plus opulents comme la Côte d'ivoire, le Gabon ou le Cameroun pour la qualité de leur production cinématographique. Est-ce comme nous le disait il y a quelques années le cinéaste malien Souleymane Cessé, Président de cette 12ème édition du FESPACO, parce que les peuples de ces pays sont ceux qui ont le plus besoin d'uvres de fiction pour échapper de temps en temps à leur lot quotidien de misère?
Cette fois encore ils ont raflé l'essentiel des prix. Le Yennenga d'Or - le 1er remporté par le Burkina est allé à «Tilaï» film du Burkinabé Idrissa Ouédraogo déjà primé à Cannes l'année dernière. Sa précédente uvre «Yaaba» avait raté la récompense suprême en 1989. Le Burkina a aussi remporté le prix du meilleur documentaire avec «Yiri Kan» d'Issiaka Konaté. Mais le film le plus primé fut «Ta donna» du Malien Adama Drabo; il a cumulé le prix Oumarou Ganda de la première uvre, ceux de l'ACCT, de l'environnement, de l'OUA, de la critique africaine, de l'institut des langues orientales et de la ville de Perugia. Ce sont également deux artistes maliens Bala Moussa Keïta et Mariatou Kouyaté qui furent désignés cette année comme les meilleurs acteur et actrice.
Pour la 4ème fois, la Commission des Communautés européennes a récompensé «les meilleurs courts métrages africains illustrant la problématique du développement ou contribuant à la promotion de l'identité culturelle». Son jury présidé par Hubert Ferraton a décerné le 1er prix d'une valeur d'un million de FCFA (20000 FF) à «Yiri Kan» qui raconte l'initiation d'un fils par son père, célèbre musicien, à la fabrication et à l'utilisation du balafon. Le 2ème prix 500.000 (10.000 FF) est allé au «Dernier des Babingas» du Congolais David Pierre Fila. C'est l'histoire d'un vieux chef pygmée qui raconte la disparition de la foret et de son milieu de vie. Une mention spéciale a été accordée à «It's not easy» (ce n'est pas facile) de l'Ougandais Faustin Misanwu pour sa dramatique de sensibilisation à la lutte contre le SIDA.
Mais de l'avis de tous, le FESPACO a connu cette année d'énormes problèmes d'organisation. Se loger à Ouagadougou était devenu pour les participants un problème presque insurmontable. Les chambres étaient à ce point rares qu'il a fallu rouvrir en toute hâte un hôtel qui avait été fermé pour non-paiement d'impôt. Plus grave, une bonne partie des films retenus n'étaient toujours pas disponibles la veille de l'ouverture du festival ce qui rendait très aléatoire toute tentative d'établir un programme précis des projections. Et comme si cela ne suffisait pas, le président du jury a dû attendre 3 jours avant de recevoir le projecteur qui devait lui permettre de visionner les uvres sélectionnées.
Que tout ait fini par rentrer dans l'ordre à la dernière minute, comme c'est souvent le cas en Afrique, ne doit pas occulter le fait que le FESPACO a beaucoup grandi au cours des dernières années (certains disent même qu'il est frappe de gigantisme) que des rencontres séminaires ou colloques viennent à chaque édition surcharger le calendrier déjà très rempli du festival et qu'il faudra revoir toute la logistique de la manifestation.
En outre, le Burkina Faso ne pourra indéfiniment en supporter seul les frais. Les autres pays africains devraient aussi apporter leur contribution financière à cette vitrine du cinéma de leur continent. Cela permettrait de récompenser plus généreusement les films figurant au palmarès du festival. Car à l'heure actuelle certains prix décernés à Ouagadougou par des organismes privés européens rapportent plus d'argent que l'étalon de Yennenga.
Enfin le FESPACO devrait sans tarder se pencher sur le sous-titrage des films en anglais et sur les problèmes de traduction de ses débats dans cette langue. C'est là l'une des conditions d'une participation accrue des pays anglophones à cette manifestation qu'ils sont encore nombreux à bouder.
Il faut faire d'autant plus vite que le Zimbabwe a organisé en juin de l'année dernière un festival des pays de la Ligne de Front (Front-Line Film Festival) qui se tiendra tous les deux ans comme le FESPACO. Les risques de voir les films anglophones prendre plutôt le chemin de Harare dans l'avenir sont donc bien réels. Mais cette nouvelle concurrence peut aussi être l'occasion d'une remise en cause salutaire de certaines méthodes d'organisation. C'est tout ce qu'on peut souhaiter à cette véritable institution qu'est devenu le FESPACO.
A.T.