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close this bookL'audiocassette et ses usages. Un outil de communication au service du monde rural, GRET, 1994
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Open this folder and view contentsIntroduction
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Conclusion

Cet état des lieux ne saurait rendre compte de tous les usages possibles de l'audiocassette. Nous avons choisi de mettre en lumière ceux qui nous semblent les plus pertinents. Beaucoup d'autres se révéleront sans doute. Certains ont volontairement été mis entre parenthèses. C'est le cas de la formation:

L'audiocassette est souvent valorisée en ce domaine, notamment lorsqu'il s'agit de doter des médiateurs (éducateurs, vulgarisateurs, responsables villageois...) de matériels didactiques destinés à être utilisés dans des contextes de formation de groupe. La cassette paraît alors fournir un élément de réponse à l'insuffisance de personnels spécialisés, une initiation rapide au fonctionnement de l'appareil devant faciliter l'accompagnement d'un contenu construit, formalisé et maîtrisé ailleurs.

Cela ne nous semble pas cependant suffire à désigner l'audiocassette comme un véritable instrument de formation. Elle sert davantage d'aide-mémoire à une personne, souvent formée grâce à un ensemble de supports, en tous cas dotée d'une compétence propre qu'elle transmettra au minimum par sa présence physique, ses mimiques, une manière de se montrer et de donner quelque chose à voir.

L'apprentissage des langues constitue un exemple intéressant et spécifique d'utilisation de la cassette puisqu'il est question d'apprendre à reproduire des sons et à savoir dire. Lorsque d'autres types d'acquisitions, notamment de savoir-faire sont en jeu, la démonstration visuelle s'impose par tout autre mode d'illustration disponible.

La cassette sert, appuie et complète les programmes de formation; le document sonore ne constitue pas un outil didactique d'excellence.

Au terme de ce rapide voyage auquel nous a convié ce média de poche, il nous semble que l'outil, malgré son peu de prestige, peut accéder à la distinction parce qu'il présente des spécificités incontestables, deux d'entre elles méritant d'être rappelées:

" La capacité de mémoire et de conservation

Il demeure évident que les savoirs détenus par les sociétés de culture orale se transmettent prioritairement par le verbe. Il est important d'affirmer que ces sociétés ne peuvent être considérées comme des terrains éducatifs permanents par les détenteurs du savoir écrit.

Le fait de proposer aux «maîtres de la parole» de s'imposer comme des interlocuteurs à part entière et de faire connaître à l'extérieur ce qu'ils sont et ce qu'ils savent est à la base d'un échange minimum entre les deux moitiés du monde.

Dès lors, tous ces savoirs et éléments du patrimoine culturel auquel on se réfère sans cesse intuitivement devraient légitimement se conjuguer avec des démarches scientifiques visant à les connaître réellement, à les répertorier, à les conserver et à les restituer.

Les planificateurs et organisateurs de programmes de développement eux-mêmes ne peuvent agir efficacement sans disposer d'informations fiables sur la façon dont les problèmes sont vécus, analysés et parfois résolus par les populations auxquelles ils veulent s'adresser.

C'est un volet important de ce qu'a voulu entreprendre le projet Audiothèques rurales du Mali et c'est ce qu'il a partiellement réussi à concrétiser.

C'est la contribution qu'à apportée à Thiès (Sénégal) le père Jacolin, en enregistrant les donneurs de voix et en élaborant un «corpus de la parole paysanne».

C'est à cet objectif que pourrait également contribuer la radio rurale du Burkina Faso après avoir archivé plus de 2500 «éléments de culture orale et de sauvegarde du patrimoine national», tout en s'interrogeant sur les moyens de les mettre en valeur et de les diffuser aux publics.

Que la formule audiothèque soit ou non pertinente, une piste s'ouvre vers la nécessaire mise en mémoire du monde rural, des projets s'ébauchent, qui restent encore théoriques. C'est peut-être dans cette direction que l'on peut entrevoir l'un des possibles avenirs de l'audiocassette. Celui-ci ne saurait se construire à partir d'un vaste système posé sur le papier, mais plutôt pas à pas, au fil des tâtonnements et des expérimentations successives.

" La possibilité de rétroaction

Cette faculté de donner la réplique et d'instaurer le dialogue fait de l'audiocassette un instrument complémentaire de la radio, toujours à la recherche de la rétroaction des auditeurs et de tranches de vie à faire partager.

En ce domaine, les pratiques et les enseignements du terrain ne manquent pas, comme le rapporte le père Pickery de Radio-CANDIP: «Durant plus de dix ans, nous avons eu l'occasion d'expérimenter et de créer en expérimentant». Nous ne reviendrons pas sur ce point, tous les exemples que nous avons analysés dans le chapitre «communication interactive» sont éloquents sur ce sujet.

Il est toutefois utile de souligner les contraintes qui pèsent sur les initiatives de type forum ou radio-club à partir du moment où elles sont mises à l'épreuve du temps. Ces lieux d'échange et d'action supposent une organisation rigoureuse et peuvent difficilement se développer sans la présence d'une équipe de professionnels susceptibles de former des relais formant à leur tour des usagers. La spontanéité ne suffit pas.

Dans les cassettes-forums sud-américains, une partie du matériel sonore est réalisée par des animateurs professionnels tandis que l'autre volet est monté à partir des enregistrements effectués par les groupes.

Radio-CANDIP favorise par tous les moyens la liberté d'expression, mais ne laisse rien au hasard. Les activités sont structurées du sommet à la base, de l'équipe de journalistes aux radio-clubs en passant par les mini-studios. Chaque échelon dispose de ses émissions, de ses animateurs, d'un système de formation et auto-formation et les croisements sont savamment orchestrés. Par ailleurs l'information circule de façon multiforme, la revue Jumbo tire à 7 000 exemplaires, les brochures et fiches thématiques sont largement illustrées et tous ces supports contribuent à forger le sentiment d'appartenance à la maison mère.

Ces conditions d'ordonnancement et de professionnalisme nécessitent beaucoup d'énergie, de temps, et bien sûr... d'argent. Il est toujours indispensable de prévoir les modalités, jamais évidentes, d'une autonomie financière et d'une capacité à générer des ressources propres, qui peuvent seules garantir la permanence des activités.

L'accumulation de documents sonores suppose également, dès qu'elle s'inscrit dans le long terme, un travail de gestion indissociable de la pratique de l'écriture. Il faut pouvoir identifier les bandes (qui parle, de quoi, combien de temps...?), les accompagner d'une analyse de contenu et de tous repères pouvant en faciliter l'utilisation. Ainsi, même les équipes, radio/clubs d'écoute les plus dynamiques se trouvent mises en risque dès lors qu'elles sont confrontées au «dur désir de durer».

A ce «prix» ces communautés peuvent alors sortir quelque peu de leur isolement, exercer leur droit à la communication, se parler et s'enseigner mutuellement. Indéniablement dans le domaine du développement l'audiocassette est un moyen de communication et d'information dont doivent se saisir des groupes d'affinité dispersés fortement caractérisés sur le plan de leur langue, de leur culture et de leurs pratiques sociales.

On note aujourd'hui une tendance à donner une place à l'audiocassette dans le cadre de démarches plus globales, s'appuyant sur un ensemble de supports, modernes autant que traditionnels.

La possible réactivation des audiothèques rurales du Mali est vraisemblablement le signe d'une telle évolution.

En octobre 1993, le gouvernement du Mali organise, avec le soutien du PNUD et de la FAO, un atelier national devant formuler une politique de communication pour le développement. Parmi les recommandations de l'atelier, celles qui concernent l'usage des médias esquissent un ensemble multipôle:

" le Centre de services de production audiovisuelle (CESPA), installé à Bamako, ayant vocation à réaliser des matériels audiovisuels en direction du monde rural et à former des spécialistes de la communication pour le développement;

" la radio rurale dont l'activité doit être relancée et les moyens renforcés;

" la presse rurale en langues nationales;

" les formes artistiques et culturelles traditionnelles d'expression et de communication: théâtre villageois, musique, littérature orale, etc.;

" les audiothèques rurales, qui doivent être redimensionnées.

Tous ces outils sont destinés à se répondre pour:

" offrir aux populations une diversité de vecteurs d'expression, d'accès aux savoirs, de création et de dialogue;

" proposer aux promoteurs de la communication pour le développement une batterie de moyens pour construire leurs interventions.

Ce type de stratégie peut aller au-delà et concerner d'autres territoires. Il se retrouve en tous cas dans la préoccupation de participation populaire au développement préconisée par la FAO.

Cette approche participative, expérimentée notamment dans la mise en œuvre de projets agroforestiers en Afrique sahélienne, veut privilégier la responsabilisation des populations pour qu'elles analysent elles-mêmes leurs problèmes, s'organisent, choisissent des actions appropriées et les conduisent. Les outils disponibles pour accompagner la démarche sont de trois ordres:

- les moyens de communication de masse: radio nationale, radios régionales, radio rurale, télévision nationale, presse écrite nationale et régionale, en français et en langues nationales, affiches...;

- les moyens audio-scripto-visuels de communication de groupe et interpersonnelle: diaporamas, collections de diapositives, diapolangage, films fixes, vidéo, audiocassettes, flanello-graphes, tableaux d'images, brochures, panneaux, carte du terroir villageois, albums photo villageois...;

- les moyens de communication traditionnels et/ou communautaires: théâtre villageois, assemblées villageoises, contes proverbes et devinettes, musique et chants communautaires, visites inter-villageoises.

La démarche participative comporte plusieurs étapes, depuis la connaissance du milieu, jusqu'à l'évaluation, en passant par la programmation et les modalités de prise en charge de l'action identifiée. Chacune de ces phases met en correspondance les objectifs à atteindre et les potentialités des outils disponibles. Ainsi l'audiocassette, appréhendée comme outil de communication entre les groupes et les personnes, peut permettre:

- d'utiliser le canal de la communication orale;
- de donner la parole aux villageois sans passer par la traduction d'une langue intermédiaire;
- de faciliter l'auto-analyse des réalités du milieu;
- de créer une mémoire au niveau du village;
- de permettre aux animateurs et au projet de mieux connaître le village.

Il en résulte un certain nombre d'utilisations privilégiées. Parmi celles-ci retenons la proposition de recourir à la cassette pour créer une mémoire vivante du projet en train de se faire.

L'audiocassette, au même titre que la carte du terroir villageois pourrait contribuer à recueillir les informations nécessaires à la constitution d'une monographie de l'espace villageois. Elle joue alors le rôle de document sonore de référence susceptible d'être enrichi au fur et à mesure de l'avancée du projet.

Ailleurs, cette fonction de mémoire d'un projet et d'un village est reprise par J.Y. Clavreul, conseiller en communication. A travers son expérience sur le terrain en Afrique de l'Ouest, celui-ci estime avoir vérifié l'intérêt de la cassette pour enregistrer les réunions de synthèse jalonnant la conduite d'une action.

Il conseille toujours d'utiliser un micro sans fil accordé sur une fréquence FM pour sonoriser la séance. Les décisions sont enregistrées, les responsabilités de chacun sont précisées. Ce rapport oral vaut à la fois engagement des membres devant la communauté et contrat avec les institutions. Il est parfois communiqué à d'autres villages et peut être relayé par la radio.

Cette nouvelle forme de contrat paraît intéressante à plus d'un titre. En effet, en tous lieux et en tous temps, le contrat écrit est fréquemment rédigé par l'une des parties et accepté par l'autre.

Que l'inégalité naisse du recours à l'écrit ou de l'utilisation normative d'un langage codé, il y a souvent dans un texte des éléments qui freinent la compréhension et entraînent un déséquilibre entre les contractants. Ici, au contraire, chacun parle dans son langage, en sachant à quoi il s'engage et le fait au micro, c'est-à-dire publiquement et devant ses pairs. Ce faisant, il passe contrat: avec lui-même, avec les membres de la communauté, avec les institutions qui participent au projet.

La prise en compte de l'audiocassette au sein de stratégies multimédia est un signe de la reconnaissance de toutes les composantes des cultures dites orales, bien au-delà du seul domaine de la parole.

La place du petit instrument peut encore bouger tant son pouvoir reste important. A partir du moment où un individu ou un groupe désire propager clandestinement ses idées au sein d'une société, sinon prendre le pouvoir, il utilise la cassette et celle-ci, très vite, prend des allures de média de masse.

Immense pouvoir! Celui qui a servi à l'Ayatollah Khomeni avant la révolution islamique iranienne, celui qui sert encore la mémoire du président guinéen Sékou Touré, décédé en 1984, et dont on entend toujours les discours sur les marchés africains.

Plus récemment au Sénégal: «En février 1993, lors de la campagne présidentielle, Mustapha Sy, membre d'une des grandes familles religieuses du pays, prend violemment à partie le chef de l'Etat, dans un discours sur cassettes diffusé dans tout Dakar Depuis, ses partisans sont devenus membres de la coordination démocratique (CFD), qui regroupe l'essentiel des forces d'opposition...» (1)

(1) Jeune Afrique, n°1729, du 24 février au 2 mars 1994.

Il s'agit bien de propagande, l'un des rares domaines où l'audiocassette se trouve investie d'une telle puissance.

Mais que dire des musiques, des récits des conteurs, des cérémonies familiales, etc. Nous sommes ici dans un autre champ spécifique: celui de la culture et des loisirs.

Pourtant, la plupart de ces manifestations ont quelque chose en commun: elles associent souvent une même technique à un identique génie du verbe pour captiver un public. Ce n'est sans doute pas un argument négligeable.

Quoiqu'il en soit, il reste peut-être encore des usages, des messages et des formes à inventer.

Nous avons donné quelques exemples, retracé des itinéraires, le sujet n'est pas clos.

A vos cassettes...!


L'audiocassette: un média de terrain