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close this bookL'urbanisation en Afrique de l'ouest : mécanismes et logiques, Club du Sahel, 1993
close this folder1. Croissance urbaine, urbanisation et croissance économique
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View the document1.1 Définitions
Open this folder and view contents1.2 L'évolution historique de l'urbanisation
View the document1.3 L'évolution spatiale
View the document1.4 L'urbanisation et la croissance économique

(introduction)

L'urbanisation de l'Afrique de l'Ouest est, après l'accroissement démographique, le changement le plus spectaculaire de la Région au cours des dernières décennies. Aux yeux de certains, c'est aussi le changement le plus préoccupant car rurale à plus de 80 % en 1960, la région est aujourd'hui urbanisée à près de 50 %. Cependant, cette dynamique participe de la diffusion du mouvement pluri-séculaire mondial d'urbanisation, par rapport auquel l'Afrique au sud du Sahara affichait un grand retard au début de la période.

1.1 Définitions

D'une façon générale, la définition du "milieu urbain", par opposition au "milieu rural", pose de difficiles problèmes méthodologiques, quasiment insolubles si on entend rester sur un plan théorique. La diversité des définitions officielles ou statistiques de la "population urbaine" selon les pays reflète cette difficulté, à laquelle se superposent des problèmes institutionnels.

La population urbaine ne peut donc être considérée comme une donnée immédiate et fiable fournie par la recensements démographiques. En s'intéressant avant tout au phénomène de d'agglomération de population, sans référence aux fonctions ni aux caractéristiques plus ou moins urbaines des lieux de concentration, l'étude des Perspectives à Long Terme a retenu une définition objective et applicable simplement à tous les pays et à toutes les dates. Le seuil inférieur retenu est de 5000 habitants rassemblés et la population effectivement urbaine est certainement proportionnelle à la population agglomérée ainsi conventionnellement définie.

D'autre part, le mouvement de croissance urbaine de l'Afrique de l'Ouest recouvre à la fois la croissance de la population des différentes villes, l'augmentation du nombre des centres urbains et l'élévation de la proportion du nombre des urbains dans la population totale. C'est à ce dernier phénomène qu'il est proposé, pour clarifier le débat, de réserver le terme d'urbanisation et de niveau d'urbanisation, par opposition avec la croissance et le taux de croissance de la population urbaine.

1.2.1 Une longue phase d'urbanisation rapide

L'Afrique de l'Ouest a connu les villes de tous temps. Certaines d'entre elles ont très tôt compté des populations importantes et joué un rôle beaucoup plus large que régional. La colonisation européenne s'est accompagnée d'une intense création urbaine, tant pour les besoins de l'administration du territoire que pour l'exploitation des ressources locales. Des ports ont été créés, à raison d'un ou deux par territoire colonial, souvent associés au chef-lieu administratif. La construction des chemins de fer, très avancée au début du XXième siècle, a été l'occasion de créer des chapelets de centres urbains, notamment au Nigeria mais également dans presque tous les pays. Enfin, le quadrillage administratif a fourni une troisième base d'urbanisation; la plus importante en nombre de centres créés.

Vers 1930, on comptait dans la Région 10 villes de plus de 50.000 habitants ou proches de ce chiffre, dont Ibadan (387.000 hab.), Lagos (120.000), Ogbomosho, Iwo, Edde, Kano (60.000), Oshogbo (plus de 50.000), Ilorin (47.000), Dakar (près de 100.000), Kaolack, Accra, Koumassi, Freetown...

En revanche, des centres tels que Abidjan, Bamako, Porto-Novo, Douala, ne comptaient guère que 25.000 habitants environ, Ouagadougou, 16.000.

Mais c'est entre 1950 et 1975 que la Région a connu une première phase d'urbanisation intense, sous le double effet d'une forte émigration rurale et d'une croissance naturelle soutenue (2,7 % l'an). En 1960, le nombre des centres de plus de 5.000 hab. atteignait 600 et la population urbaine totalisait près de 13 millions d'habitants, soit un niveau d'urbanisation moyen de 13 %, variant de 10 % au Niger à 29 % au Sénégal, pays le plus urbanisé à cette date.

La dynamique s'est accéléré entre 1960 et 1970 et la croissance urbaine à dépassé 7 % l'an. En 1980, on dénombrait quelque 2300 centres de plus de 5000 habitants et une population urbaine totale de 50 millions, dont 30 au Nigeria, soient des niveaux d'urbanisation de 34 % et 42 % respectivement.

Parcours migratoire vers Abidjan

Lieu de naissance

Étape intermédiaire

Hommes

Femmes



Effect

Pourc.

Effect.

Pourc.

Né à Abidjan

Divers lieux

10 940

2,5

9 882

2,5

Villes intérieures

Sans étape

53 783

12,1

54 850

13,8

Villes intérieures

Villes intérieures

68 077

15,4

82 639

20,8

Villes intérieures

Milieu rural

4 704

1,1

5 270

1,3

Villages

Sans étape

50 322

11,4

42 269

10,6

Villages

Autres zones-rurales

36 752

8,3

50 458

12,7

Villages

Villes intérieures 22192

5,0

16 388

4,1


Étranger

Sans étape

54 339

12,3

34 617

8,7

Étranger

Étapes dans le pays d'origine

122 046

27,6

91 764

23,0

Étranger

Milieu rural ivoirien

2 242

0,5

1 070

0,3

Étranger

Villes intérieures ivoiriennes

16 678

3,8

8 941

2,2

TOTAL


442 075

100

398 148

100

Source: A partir de l'EPR 78-79.

A l'exception de la Mauritanie qui a crée sa capitale, les Etats nouvellement indépendants, ont utilisé les structures urbaines laissées par les colonisateurs. Pendant cette période faste de l'urbanisation, la création urbaine a surtout porté sur l'érection de nombreux centres administratifs, dans un mouvement de déconcentration progressive et de quelques cités portuaires, minières ou industrielles.

1.2.2 Le ralentissement de la croissance

La croissance urbaine s'est presque partout ralentie depuis une dizaine d'années, sous le coup du renversement de la conjoncture économique mondiale et des effets des politiques d'ajustement structurel.


Transformations du peuplement de l'a Afrique de l'Ouest 1930-2050

Elle se serait de toutes façons ralentie du fait de la réduction relative du réservoir démographique rural alimentant les migrations; en 1960 les ruraux étaient six fois plus nombreux que les urbains alors qu'ils sont pratiquement à parité en 1990. Ainsi, une émigration rurale de 1 % qui engendrait une croissance urbaine annuelle de 6 % en 1960 se traduit aujourd'hui par une croissance relative de 0,5 % seulement. En revanche, la croissance de 4 % d'une agglomération de 1 million de personnes en 1990 apporte un supplément de population de 35.000 personnes, soit autant que la croissance de cette même agglomération à 8 % l'an lorsqu'elle comptait seulement 420.000 habitants, il y a 12 ans...

En 1990, la Région compte sans doute quelques 3000 centres de plus de 5000 habitants, dont 2000 au Nigeria, et 78 millions d'urbains, dont 45 au Nigeria qui atteint le cap des 50 % d'urbains dans la population totale.

La population urbaine, qui a été multipliée par six de 1960 à 1990 (13 à 78 millions) devrait encore connaître une forte croissance d'ici 2020 et passer de 78 à 275 millions une erreur d'appréciation de 27 millions (10 %) sur la population finale correspondant à moins de 3 ans de croissance.

Au total, et en dépit de toutes sortes d'incertitudes, l'image d'une Afrique essentiellement rurale n'est donc plus conforme à la réalité et s'en écartera de plus en plus. Malgré la crise actuelle, les villes sont de plus en plus présentes dans le paysage africain, d'autant, comme on le sait, que leur poids économique et politique est plus que proportionnel à leur poids démographique.

1.2.3 Comparaisons internationales

En un sens, le mouvement d'urbanisation contemporain de l'Afrique de l'Ouest apparaît comme la répétition d'un processus qui a marqué tour à tour l'évaluation du peuplement des diverses régions du Monde. La plus grande rapidité du phénomène dans la Région invite même à parler de rattrapage des régions plus urbanisées et par suite d'une certaine autonomie du processus d'urbanisation par rapport à la croissance économique.

Population des villes principales des États-Unis d'Amérique, 1830-1860


1830

1840

1850

1860

New York

202 589

312700

515500

813 600

Philadelphie

161271

220400

340000

565 529

Brooklyn

15 396

36 230

96 838

266 660

Baltimore

80620

102300

169600

212 418

Boston

61 392

93380

136880

177840

La Nouvelle-Orléans

46082

102190

116375

168675

Cincinnati

24831

46338

115435

161044

Saint Louis

5852

14470

77860

160773

Chicago


4470

29963

109260

Buffalo

8653

18213

42260

81130

Newark

10953

17290

38890

71940

Louisville

10140

21210

43194

68033

Albany

24209

33721

50763

62367

Washington

18826

23364

40001

61122

San Francisco



34 776

56 802

Providence

16833

23171

41573

50 666

Pittsburgh

15369

21115

46601

49221

Rochester

9207

20191

36403

48204

Detroit

2222

9012

21019

45619

Milwaukee


1712

20061

45246

Cleveland

1 076

6071

17034

43417

Total de là population urbaine

1 127 000

1845000

3544000

6217000

Pourcentage de la population urbaine

8.8

10.8

15,3

19,8

Taux d'accroissement de la-population urbaine


63,7

92.1

75,4

Sources: U S. Census (1850 et 1860) et Blake McKelvey, American Urbanization: A Comparative History , Glenview, III., Scott. Foresman & Co, 1973. Tableau 3, p. 37.

Les taux de croissance de la population urbaine enregistrés de 1960 à 1980 sont de l'ordre du triple de ceux qui étaient enregistrés dans les villes européennes au plus fort de la révolution industrielle: ils enregistrent à la fois la croissance naturelle et l'apport des migrations rurales, l'un et l'autre beaucoup plus élevés qu'en Europe à l'époque. Ils sont par contre comparables aux taux enregistrés pour la population urbaine aux Etats-Unis entre 1840 et 1860 (6,3 % par an) à l'époque de la plus forte immigration. De fait, l'élévation du "niveau d'urbanisation" (l'évolution du rapport urbains/ruraux), largement indépendant de la croissance démographique naturelle, est beaucoup moins exceptionnel: en France, la proportion d'urbains est passé de 24 à 44,2 % entre 184X et 1914; aux Etats Unis, de 15 à 35 % entre 1850 et 1890.

L'exemple de l'évolution de la distribution de la population urbaine aux Etats-Unis sur la longue période 1790-1975, laisse en outre penser que la poursuite de l'urbanisation se traduira en Afrique de l'Ouest par une relative régularisation de la distribution des centres par rang de taille, se rapprochant d'autant plus de la loi de Pareto que les échanges internes se développeront.

1.3 L'évolution spatiale

Le classement régional des villes par rang de taille, à différentes époques fait apparaître une distribution assez régulière, proche d'une loi du type P(n) = A/n (loi de Pareto 1). On observe d'autre part que le mouvement d'urbanisation a concerné toutes les tailles de villes dans tous les pays (croissance homothétique).

1 Voire annexe n°1: Distribution des villes par rang de taille en Afrique de l'ouest.

D'autre part, il ressort clairement que l'urbanisation accentue la polarisation de la région sur la fédération nigériane qui rassemble aujourd'hui les 3/5 de la population urbaine de l'Afrique de l'Ouest, avec un niveau d'urbanisation proche de 50 % et une densité de peuplement urbain de 50 habitants au Km 2 (soit quatre fois plus que la moyenne régionale qui est de 12).

Ces dynamiques s'inscrivent dans un contexte de mobilité résidentielle extrême de la population régionale. Le solde migratoire annuel au d'une ville étant la différence entre deux flux opposés d'arrivées et de départs, l'un et l'autre en général d'ampleur comparable voire supérieure au solde, du moins pendant la période de forte urbanisation.

Contrairement à l'urbanisation des "pays neufs" (Amérique du nord ou Australie et, pour partie, l'Amérique latine), dans lesquels le peuplement urbain a pu résulter d'une immigration directe de l'extérieur (de l'Europe en l'occurrence), le peuplement urbain de l'Afrique de l'Ouest se développe à partir d'un peuplement rural ancien.

Dans Les zones denses proches des villes, on assiste à une phase de stabilisation, sinon de réduction absolue, de la population rurale. En revanche, les indices d'une baisse de la croissance démographique naturelle n'y sont pas ou peu perceptibles (cas des zones urbaines au Nigeria).

1.4 L'urbanisation et la croissance économique

Le ralentissement récent du mouvement d'urbanisation, qui va presque jusqu'à l'arrêt de l'apport rural net, apporte la preuve de l'aptitude des sociétés africaines à adapter leur mobilité à la situation économique. Il fournit la démonstration a contrario de la relation entre l'urbanisation définie comme l'élévation du rapport entre le nombre des urbains et celui des ruraux- et la croissance économique.

L'encadré de la page suivante propose une relation simplifiée liant ces deux aspects du développement, à travers deux paramètres: la valeur de la "production agricole (primaire) par habitant total d'un pays" (et non par habitant rural) et le "rapport des productivités" (des valeurs ajoutées par tête) en milieu urbain et en milieu rural. Plus l'un et l'autre sont bas et plus l'urbanisation peut être forte pour un niveau de PIB/tête donné.

Si la croissance urbaine de la Région peut paraître excessive par comparaison avec des mouvements d'urbanisation antérieurs, ce n'est pas seulement l'effet de l'accroissement démographique naturel. La propension à l'urbanisation, exacerbée par la pression des modèles extérieurs, est ici portée aussi haut que les contraintes économiques des individus le permettent 2 du moins à s'en tenir aux statistiques officielles de production et de revenu par tête. On observe en effet que le rapport de productivités urbaine et rurale dans la Région serait sensiblement inférieur à ce qu'il est dans des pays en développement qui connaissent une forte croissance économique, comme la Thaïlande ou l'île Maurice.

2En premier lieu la contraction au maximum des besoins essentiels.

URBANISATION ET CROISSANCE ECONOMIQUE

La différence entre le taux de croissance de la population urbaine et celui de la population rurale a été retenu par les Nations Unies pour caractériser le "rythme d'urbanisation" de chaque pays. Si on fait la remarque que ce différentiel est la dérivée du rapport U/R (population urbaine/population rurale) on est conduit à chercher plutôt une corrélation entre le rapport U/R et le PIB par tête

Dans ce sens, on peut écrire très schématiquement :
y = (A + B)/P = A/P (1 + B/A)
avec y : PIB par tête = Y/P

A et B: parts du PIB attachées respectivement à l'activité agricole (primaire) et aux activités non-agricole

Si le PIB par tête (ou la valeur ajoutée/tête) était le même dans les activités agricoles et dans les activités non-agricoles et que l'on puisse en outre assimiler avec une faible incidence le rapport de population urbaine à population rurale au rapport de population non-agricole à population agricole, B/A serait égal au rapport des populations urbaines et rurales (U/R). Il n'en est pas ainsi et on peut, en désignant par w le rapport des valeurs ajoutées par tête dans les secteurs agricoles (ruraux) et non-agricoles (urbains), écrire avec approximation:
y = A/P (1 + w.U/R)
relation qui fait apparaître la façon dont l'urbanisation (le rapport U/R) i.e. la transformation structurelle du peuplement est en strict rapport avec la valeur y du PIB/tête, indépendamment de la croissance démographique (cf. l'extrait du texte de John K. Galbraith en page de carde), à travers deux paramètres, A/P et w.

Cette formulation est intéressante par le fait que A/P, qui mesure la valeur ajoutée agricole par habitant du pays (et non par habitant rural ou agricole), ne peut varier que dans des limites relativement étroites, en comparaison des variations du PIB/tête, par suite de la réduction de la part de l'agriculture dans le PIB avec l'élévation du PIB par tête (implication de la loi d'Engels). Statistiquement, A/P s'échelonne d'un peu moins de 100 US $ (val. 1985) pour des pays au seuil de l'autosuffisance alimentaire à 200 ou 250 US $ pour des pays en développement exportateurs de denrées agricoles et jusqu'à un maximum de 800 US $ dans des pays développés très orientés vers l'exportation agricole (Nouvelle-Zélande p.e.) - étant remarqué qu'une forte productivité agricole dépend d'une intégration à une économie diversifiée.

Quant au paramètre w. S. Kuznets a établi qu'au cours du processus de croissance économique, un rapport entre valeurs ajoutées par tête dans les secteurs secondaire et tertiaire et primaire de l'ordre de 2 est à la fois conforme à l'expérience historique des pays très développés - avant la phase actuelle dans laquelle la parité des revenus urbains et ruraux est le plus souvent assurée grâce à des transferts sociaux - en même temps qu'il répond aux nécessités de transfert d'épargne entre les activités préexistantes et les activités nouvelles (Croissance et structures économiques - Calmann Lévy p.275 à 295). S. Kuznets a également montré que la disparité de VA par tête entre activités primaires et activités secondaires et tertiaires est d'autant plus grande que le PIB par tête est faible (ibid. p. 223).