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close this bookArtsanat et développement, GRET, 1986
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Le statut social de l'artisan ou son insertion dans le groupe

Cette insertion se situe à un double niveau: celui de la profession et celui de l'ensemble du groupe social.

L'insertion dans le groupe professionnel

Deux constatations d'ordre général devraient permettre d'orienter les interventions dans ce domaine:

- l'émulation au sein de la profession

Dans la mesure où le savoir-faire exclut toute remise en cause de l'acquis, son paroxysme se situe dans un achèvement qui atteint les limites du fini et du possible (la recherche scientifique est au contraire l'affirmation a priori de l'impossible).

L'aboutissement normal du savoir-faire poussé à l'extrême, c'est le chef d'oeuvre, sorte de résumé, de condensé de savoir et d'habileté. Car l'un est indissociable de l'autre. L'aboutissement de l'artisanat, c'est la prouesse technique qui permet à l'artisan de matérialiser sa maîtrise vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis des autres. Ce stade est ultime et se suffit à lui-même, il n'a donc jamais débouché directement sur la technologie industrielle. Dans ces conditions, il est possible de s'appuyer sur un tel levier pour faire bouger le milieu artisanal et les concours du Meilleur Ouvrier de France n'y ont pas manqué; ils constituent une arme non négligeable pour la promotion professionnelle des corps de métiers. Il faut savoir toutefois qu'ils les enferment par définition dans le fini de l'acquis et de la tradition.

- La complémentarité entre les différents métiers est une évidence qui s'inscrit dans les impératifs techniques eux-mêmes et même à l'intérieur d'un même métier, les occasions de différenciation et de spécialisation sont tellement nombreuses que le recours à l'autre, plus qualifié, est souvent indispensable.

De plus cette complémentarité est rendue nécessaire parfois par l'ampleur même de la réalisation. Le système artisanal de production n'a jamais interdit les grandes réalisations, il a même parfois atteint des objectifs grandioses (les cathédrales) mais en harmonisant et en combinant ses efforts et ses connaissances.

Cette économie d'échelle, propre à la conjonction du savoir-faire, n'est pas coûteuse en organisation dans la mesure où elle repose sur des éléments de base autonomes et responsables. Une des erreurs le plus souvent commise par les pouvoirs publics lorsqu'ils veulent aider l'artisanat à se structurer selon ce schéma consiste à lui proposer des structures collectives inadaptées, lourdes et contraignantes: les coopératives (SA ou SARL), les GIE et autres sociétés en participation, nécessitent souvent la présence d'un commissaire aux comptes, de formalités complexes de déclaration et de publicité, de statuts élaborés de gestion comptable et fiscale particulièrement rédhibitoires.

En regard, les nécessités de s'associer sont nombreuses, variables et parfois temporaires: secrétariat commun, équipements en commun, prospection, vente, achats, comptabilité... Si l'on veut que l'artisanat utilise au mieux cette arme très efficace du regroupement pour améliorer sa productivité, il faut lui proposer des schémas très légers et simples, proches de la simple association

Ces structures, qu'on pourrait appeler structures accessoires de la production, restent la plupart du temps encore à inventer dans les pays où l'excès de juridisme et de formalisme administratif est devenu synonyme de progrès institutionnel, et ce au grand détriment du dynamisme potentiel des petites unités de production.

L'insertion dans la société

Rares, nous l'avons vu, sont les pays, les cultures où la condition du techno-manuel ne soit pas dépréciée: écoles professionnelles-dépotoirs, castes et autres condescendances vis-à-vis des petits métiers sont en général le lot de la plupart des artisans. On a beaucoup parlé en France, ces dernières années, de la revalorisation du travail manuel: l'idée en soi n'est pas mauvaise, même si on a eu souvent tendance à s'arrêter, dans ce domaine, aux rassurants mécanismes propres à la Méthode Coué. Dans beaucoup de PVD où le besoin en artisans et en techniciens, en ouvriers est impératif,, on connaît bien le phénomène de la fuite vers le tertiaire de tous ceux qui auraient pu constituer la base d'un développement technique.

Le problème est évidemment complexe et nous lui donnerons quant à nous simplement deux éclairages qui pourront contribuer à la recherche de solutions adaptées.

La trouble attraction de l'objet fait main ou le rapport client-artisan

En Haïti, l'artisan appelle encore le client "Maître"; ce qui est d'ailleurs normal pour quelqu'un qui "commande".

Ce rapport implicite de subordination qui caractérise celui qui met son savoir et ses mains au service d'un autre est sans doute à l'origine de la dépréciation relative des métiers manuels si on les compare à d'autres tâches comme l'agriculture ou l'élevage, jugées habituellement plus nobles.

Cette soumission correspond en contrepartie à l'affirmation momentanée de la puissance du maître d'oeuvre.

Pourquoi un objet fait main est aujourd'hui souvent préféré, à qualités techniques inférieures, à un objet industriel, sinon parce que, même si l'artisan est inconnu, son travail reste sensible dans l'objet lui-même et inconsciemment l'acheteur matérialise ainsi le sentiment gratifiant de celui pour qui un homme a travaillé. Dans l'objet industriel, si le même phénomène est économiquement présent, le résultat du travail à la machine n'a pas la même charge symbolique.

On pourrait pousser encore plus loin ce genre d'affirmation et penser que le succès de l'artisanat du Tiers-Monde en Occident n'est pas dénué d'une certaine condescendance. Celui qui a assisté aux marchandages purement émotionnels entre les touristes et les marchands de bazar en ressort avec l'impression que l'acheteur n'aura vraiment gagné que lorsque le prix de l'heure de travail de l'artisan se sera rapproché de zéro. Confirmant ainsi le Blanc, le touriste occidental, dans sa fierté:

1/ de ne pas avoir été roulé,

2/ d'avoir reçu acte de soumission inconditionnelle de la part du producteur inconnu, qui en est réduit à accepter comme une obole ce qui est en réalité son salaire.

Encore heureux lorsque, ayant vaincu, l'acheteur procède effectivement à l'achat pour lequel il vient de livrer une véritable bataille d'amour-propre.

La difficile reconnaissance de l'indépendant dans une société de salariés

La plupart des politiques artisanales sont conçues et mises en place par des organismes publics et des techniciens dont, à défaut de compétence, il n'est pas question de nier le bon-vouloir. Lorsqué, par exemple, un pouvoir socialiste bienveillant décide, après d'autres pouvoirs bienveillants, d'intervenir en faveur de l'artisanat, il est suprenant de noter que, au nom de la justice sociale, c'est en fait la généralisation des critères propres au salariat que l'on tente de proposer aux artisans et autres indépendants.

En échange de la sécurité, que les artisans acceptent volontiers mais dont ils voient immédiatement les limites tant qu'ils resteront. eux-mêmes leur propre employeur, en échange de la couverture sociale, de la retraite, compensées d'ailleurs (par la hausse correspondante des charges), les législateurs proposent souvent la limitation de l'indépendance, qui est en fait ce qui choque le plus les salariés lorsqu'ils se penchent sur le problème des non-salariés. Suppression progressive du forfait, limpidité quasi mathématique de la gestion, suppression à terme des particularismes de formation (apprentissage...), telles sont quelques-unes des contreparties exigées. Peut-être en soit ont-ils raison. Ce que l'on voudrait simplement suggérer, c'est qu'ils ont alors bien peu de chances d'être efficaces et surtout d'être compris des artisans.

Ces deux remarques, prises parmi tant d'autres, sont des illustrations de la difficulté d'échapper aux incompréhensions profondes elles-mêmes issues de divergences de comportements qu'il est plus facile de nier que de changer.

La seule parade possible est d'associer sans condescendance les artisans eux-mêmes à la définition de leurs conditions lie vie: se tenant la plupart du temps à l'écart de la vie collective (gestion communale, action politique ou syndicale), il faut reconnaître qu'ils sont les premiers responsables de la méconnaissance qui règne en ce qui les concerne; mais ce n'est ni en augmentant encore cet isolement, ni en ayant recours à quelques artisans-potiches, grisés par les honneurs de leurs fonctions para-administratives, que l'on inaugurera un véritable dialogue avec la grande masse des artisans.