
| Evaluation de l'application de la charte de l'aide alimentaire en Mauritanie, Club du Sahel, 1998 |
La très mauvaise qualité des systèmes d'information sur la situation alimentaire constitue sans aucun doute la première faiblesse du dispositif de l'aide alimentaire en Mauritanie. Ce constat est partagé par la quasi-totalité des intervenants, qu'ils s'agissent des donateurs, de certaines institutions internationales ou même des administrations mauritaniennes.
L'évaluation de la charte menée en septembre 1996 a déjà analysé en détail les carences dans ce domaine, notamment la difficile activation des trois GTP ("Groupe de Travail Pluridisciplinaire"): "Suivi de la campagne agricole", "Suivi des marchés" et "Suivi des zones et groupes à risques". On ne peut que constater le peu d'évolution depuis, ni au niveau du suivi de la campagne agricole, ni surtout dans le suivi de la sécurité alimentaire et l'identification des populations à risques. Par contre, plusieurs projets sont annoncés qui, s'ils aboutissent, pourraient contribuer à améliorer la situation dans ce domaine. Ils ne sont néanmoins pour l'instant qu'en phase d'étude ou pilote.
Le suivi de la campagne agricole est du ressort du GTP "Suivi de la campagne agricole", présidé par le MDRE et auquel participent une dizaine d'autres administrations. Il se réunit régulièrement pendant la campagne hivernale (juin-septembre).
Le service des statistiques du MDRE constitue l'une des principales sources d'information. Il dispose de 24 enquêteurs répartis sur le territoire national et de quelques motos dont l'unique fonction est de collecter l'information sur la campagne. Ces enquêteurs couvrent 2 050 exploitants agricoles répartis dans 250 villages des sept régions du pays. Ils doivent effectuer trois passages dans l'année. Deux fois par an, une mission de contrôle est effectuée.
La qualité des informations produites est néanmoins pénalisée par la faiblesse des bases statistiques utilisées. Le recensement agricole date de 1984, on procède depuis par échantillonnage partiel. De plus, on ne dispose pas de données sur le secteur de l'élevage et de la production de viande.
L'établissement du bilan céréalier semble être un processus administratif particulièrement lourd en Mauritanie. Sa fiabilité dépend par ailleurs de la qualité du dispositif de suivi de la campagne.
L'exemple de l'établissement du bilan prévisionnel 1996/97 et de la diffusion internationale de l'information illustre les problèmes de fiabilité du système:
- À partir de premières pluies plutôt bonnes, le MDRE effectue une prévision de production optimiste (156 000 tonnes de céréales disponibles);- La mission FAO-CILSS reprend sans les modifier ces évaluations lors de son passage au mois d'octobre; elle diffuse ainsi des données qui surestiment de 100 % la production;
- Le gouvernement mauritanien envoie une mission interministérielle d'évaluation en catastrophe au mois de novembre pour réaliser une estimation plus réaliste.
En conséquence, jusqu'à la fin de l'année 1996, la communauté internationale disposait d'une information officielle (puisque basée sur des données du MDRE) qui surestimait de 100 % le niveau de production.
Mais même lorsque le processus ne cafouille pas, il apparaît très long et basé sur des données insuffisamment précises.
Pour la campagne 1996-97, le MDRE a ainsi publié les résultats définitifs de la campagne au mois de mai. Le bilan prévisionnel à mi-parcours a été présenté au comité technique du CPA le 1 er juillet et devrait être officiellement approuvé courant juillet. La lenteur du processus est d'autant plus gênante cette année que l'attente est forte après la diffusion de résultats prévisionnels erronés.
Par ailleurs, plusieurs variables clés du bilan semblent trop grossièrement estimées. Mis à part le chiffre de la production, les critiques portent notamment sur la norme de consommation céréalière retenue 9. Par ailleurs, sont imputées à la consommation humaine des quantités importantes, mais non chiffrées, des céréales qui sont en fait destinées à la réexportation et à l'alimentation du bétail. Enfin, on constate que les importations commerciales s'ajustent assez précisément au besoin national et correspondent rarement aux estimations présentées dans le bilan.
9 Elle s'élevait à 165 kg/personne/an jusqu'en 1994, date à laquelle elle a été relevée à 176 kg.
Les difficultés établir les bilans céréaliers ont de fortes implications sur la coordination de l'aide alimentaire, puisque c'est à partir de cette base que sont déterminées les requêtes officielles d'aide auprès des donateurs.
Par ailleurs, le GTP "Suivi des marchés céréaliers et à bétail, importations et stocks" a la responsabilité du suivi des prix et des marchés. Il est présidé par le directeur des stocks du CSA.
La production de l'information repose sur les relevés décadaires réalisés par les agents du CSA responsables de ses 53 magasins départementaux. À Nouakchott, le suivi des prix est effectué par l'ONS (dans le cadre du calcul de l'indicateur de hausse des prix). Pour la province, l'information ne porte donc apparemment que sur les marchés urbains.
De plus, démarre un SISAAR (Système d'Information sur la Sécurité Alimentaire et l'Alerte Rapide) qui est conçu pour être une unité centrale de synthèse d'information qui conseille le président du CPA (i.e.: le ministre du développement rural). Il bénéficie de l'appui technique du PIR et de l'appui financier du PNUD pour la publication d'une lettre d'information mensuelle.
Le suivi de la sécurité alimentaire relève du troisième GTP "Zones et groupes à risques". Celui-ci devrait s'appuyer en amont sur les systèmes d'information des deux autres GTP. Actuellement, ce GTP ne fonctionne toujours pas; il n'existe pas de SAP en Mauritanie, contrairement à la plupart des pays du CILSS.
Concrètement, l'information sur les populations à risques est produite de manière empirique. Le principe est d'envoyer des missions d'évaluation lorsque des zones à risques apparaissent à partir des données pluviométriques. C'est notamment ainsi que procède le FEWS. Mais le FEWS ne peut produire qu'une information qualitative partielle, même si sa qualité est reconnue et qu'elle est bien diffusée (bulletin mensuel).
En cas de crise, le gouvernement mauritanien procède de la même manière (envoi de missions). Il reçoit également des demandes de soutien des administrations locales. Mais celle-ci sont considérées comme peu fiables (souvent gonflées). Il n'existe donc pas en l'état actuel de remontées d'informations à partir de la base utilisables de manière satisfaisante par le gouvernement mauritanien ou par les donateurs.
Pour conclure, on peut citer le PV du Comité de Programmation Alimentaire technique (qui réunit bi-annuellement les principaux ministères et bailleurs) du 01/07/97: "Néanmoins, l'analyse de l'accès des populations reste à réaliser, car malgré un bilan céréalier excédentaire une frange importante de la population, vivant au-dessous du seuil de pauvreté n'a pas accès aux produits vivriers de base".
Conclusion
Le constat est frappant entre, d'une part, l'autosatisfaction affichée par les intervenants locaux dans la production d'information et, d'autre part, les violentes critiques des donateurs sur ce système d'information.
On peut conclure sans ambiguïté à l'insuffisante fonctionnalité des systèmes d'information en Mauritanie, en particulier à l'inexistence d'un suivi effectif des zones et des populations à risques (cf. infra: les procédures d'identification des bénéficiaires). L'état de ces dispositifs ne permet donc pas d'engager en aval un processus de décision satisfaisant; le cafouillage auquel a donné lieu l'établissement et la diffusion du bilan prévisionnel en est un bon exemple.
Enfin, il faut noter que les ONG intervenant dans l'aide alimentaire n'ont aucune connaissance des informations produites par les structures nationales, aussi limitées soient elles. est donc clair que c'est non seulement la production de l'information mais également sa diffusion qui sont en cause.
Le constat sur l'insuffisance des systèmes d'information effectué lors de la précédente évaluation demeure donc dans l'ensemble toujours valable. Elle a pour conséquence une incapacité efficacement les populations vulnérables (cf. infra).
Par contre les différents intervenants, et au premier plan le CSA, semblent avoir pris conscience que l'amélioration de l'efficacité du dispositif de l'aide alimentaire était d'abord conditionnée par la construction d'un système d'information décent.
Plusieurs projets sont ainsi annoncés dans ce domaine qui sont susceptibles d'améliorer l'état du système d'information. Néanmoins la qualité des enquêtes agricoles ne pourra s'améliorer significativement en l'absence d'une actualisation du recensement agricole. Parmi les principaux projets annoncés, on peut noter:
- La constitution d'un observatoire de la sécurité alimentaire, qui est l'une des principales composantes de la restructuration du CSA appuyée par l'Union Européenne;- Le projet du SISAAR qui doit implanter deux unités pilotes d'observation de la sécurité alimentaire, avec un financement PNUD;
- Un projet de carte de malnutrition dans la zone périurbaine de Nouakchott, appuyé par la
- Le MDRE annonce également le prochain lancement d'une procédure pilote d'échantillonnage du bétail dans deux communes. L'importance du suivi du marché du bétail est liée au poids de ce secteur dans l'économie mauritanienne (environ 15 % du PIB, une consommation annuelle par habitant de près de 30 kg).