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close this bookVille et nature dans les agglomérations d'Afrique et d'Asie, GRET, 1996
close this folderPremier chapitre: La nature dans la ville
close this folder1. Où finit la ville, où commence la campagne?
View the documentLa nature: une notion aux sens multiples
View the documentComment définir la ville et l'espace péri-urbain?

Comment définir la ville et l'espace péri-urbain?

Pour situer la nature dans le territoire de la ville, la première chose est de définir ce territoire. Nous nous intéressons ici à la ville physique, c'est-à-dire l'agglomération, et non à la ville administrative, la municipalité. Pour cette définition, nous ferons appel à des notions de plus en plus englobantes: l'espace occupé, l'enveloppe, le gradient. Ces notions peuvent s'appréhender "d'en bas", à partir de l'observation visuelle ou d'enquêtes de terrain, et "d'en haut", à partir de la photographie aérienne et de l'image satellite, qui permettent de cartographier l'occupation du sol sur toute une agglomération.

La ville définie par la notion d'espace urbain

La parcelle est une notion relativement facile à définir, que ce soit à la campagne ou en ville, comme une unité d'occupation du sol homogène, non divisée, avec un même utilisateur ou groupe d'utilisateurs. A partir de la parcelle, on peut arriver à une définition précise de la ville:

" On peut appeler parcelle bâtie ou revêtue, ou encore parcelle urbaine , une parcelle portant un bâtiment ou majoritairement couverte d'un revêtement empêchant la végétation (dallage, ciment, enrobé...) ou au sol suffisamment tassé pour limiter celle ci et pour assurer la circulation (cour, marché, etc.). Cette définition de la parcelle urbaine correspond bien au sens commun. Elle est également pertinente du point de vue écologique, non seulement par l'absence de végétation, mais aussi par l'imperméabilisation, qui différencie fortement les terrains urbains et naturels.

" On peut appeler espace urbain (au sens strict) l'ensemble des parcelles bâties ou revêtues (les routes n'étant comptées dans l'espace urbain qu'au droit de telles parcelles). les espaces urbains et non urbains ainsi définis le sont précisément. Ils peuvent être cartographiés, comme le fait depuis vingt ans la base de données Mos (Modes d'occupation du sol) de Iaurif. (établie au 1: 5000, et avec une plus grande différenciation des espaces urbains), ou, plus récemment, la nomenclature Corine de l'Union européenne (établie à une échelle plus petite, et avec une plus grande différenciation des espaces naturels).

On définit ainsi la ville, ou l'agglomération, au sens le plus étroit, comme un espace urbain de surface ou de population supérieure à un seuil donné. C'est ici que les difficultés commencent, d'abord et surtout pour décider quels espaces urbains vont être réunis dans la même agglomération. L'ONU recommande de considérer comme agglomérées des constructions éloignées de moins de 200 à 500 mètres (selon la région: 200 m en Europe, 500 m en Amérique latine). Le même critère est utilisé par la base de données Géopolis, qui recense et compare toutes les grandes agglomérations du monde 1, et en France par l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). Cette définition garde une part d'arbitraire: il peut suffire d'une construction intermédiaire pour rattacher un village à une agglomération. La deuxième difficulté réside dans le choix de la valeur du seuil de population au-dessus duquel une agglomération peut être appelée ville. Ce seuil varie de 200 à 50000 habitants selon les pays! La base de données Géopolis a retenu le seuil moyen de 10000 habitants.

1F. Moriconi-Ebrard , Les 100 plus grandes villes du monde, 1991, p 8

Même cette définition la plus étroite de la ville n'exclut pas totalement la nature, puisqu'une parcelle bâtie peut également porter un jardin, un champ de case, un jardin sur dalle, de l'élevage... Dans un sens un peu plus large, on peut comprendre dans l'espace urbain les terrains non bâtis ni revêtus, mais d'usage urbain: parcs et jardins d'agrément, terrains de sport, cimetières... Le Mos de Iaurif. distingue ainsi trois grandes catégories d'occupation du sol: rural, urbain construit (bâti ou revêtu), urbain ouvert.

La ville définie par la notion d'enveloppe urbaine (ou de périmètre)

La définition précédente de la ville est suffisante pour une analyse démographique, puisqu'elle permet d'englober toute la population vivant dans l'agglomération. Cependant, dans une analyse qui intègre l'occupation du sol, comme celle-ci, elle est trop étroite, puisqu'elle contredit le sens commun qui considère comme urbains tous les terrains entièrement entourés d'espace bâti ou revêtu, ou entourés sur la plus grande partie de leur périmètre, c'est-à-dire située entre deux ramifications de l'espace urbain proprement dit.

Si denses que soient les villes, elles laissent en effet toujours des zones non bâties en leur sein, que ce soient:

- des terrains qui attendent d'être bâtis;

- des terrains inconstructibles à cause des contraintes physiques du site (terrains en pente, où la construction est techniquement difficile, et terrains inondables, où elle est dangereuse);

- ou des terrains qui ne présentent pas d'obstacles physiques à la construction mais sont réservés, au moins en partie, à d'autres usages (jardins privés ou publics, quartiers résidentiels, campus, hôpitaux, cités administratives, cimetières, décharges, bandes le long d'équipements linéaires...).


L'ENVELOPPE URBAINE DÉFINIE PAR UN "FIL TENDU" AUTOUR DES ESPACES URBAINS

Exemple de l'agglomération de Meaux (Seine-et-Marne), définie comme un continuum de parcelles bâties ou revêtues distantes de moins de 200 m.


L'ENVELOPPE URBAINE ET LE GRADIENT DÉFINIS PAR LES RAYONS CONSTANTS AUTOUR DES ESPACES URBAINS

Chaque rayon définit une enveloppe. Leur ensemble définit une forme de gradient. Exemple de l'agglomération de Meaux (Seine-et-Marne).

À l'inverse, les parcelles bâties, contiguës dans une zone centrale, ne le sont plus aux marges: on trouve des parcelles bâties, voire des villages entiers, en dehors du continuum de l'espace urbain principal. Définir l'espace urbain ne suffit donc pas à définir la ville, si on ne sait pas où arrêter celui-ci. Il faut donc imaginer une enveloppe urbaine (ou périmètre urbain), englobant un certain nombre d'espaces urbains extérieurs et d'espaces non urbains intérieurs, et que l'on peut définir:

- soit comme un fil tendu tout autour de l'espace bâti, touchant celui ci à l'extrémité de ces ramifications;

- soit par un rayon (lui-même à définir) autour des espaces bâtis, qui, selon sa longueur, peut englober entièrement certains espaces naturels intérieurs, et relier à l'agglomération certains espaces bâtis extérieurs (ce rayon peut être tracé automatiquement par un système d'information géographique).

Les espaces naturels situés à l'intérieur de cette enveloppe peuvent être considérés comme des "espaces naturels urbains". S'ils sont cultivés, on peut parler à leur endroit d'agriculture urbaine.

Ville et espace péri-urbain définis par la notion de gradient urbain

La définition précédente est encore insuffisante: le "fil tendu" paraît arbitraire, puisqu'il englobe de larges espaces naturels entre ses ramifications et exclut des espaces de même nature situés à l'extrémité de ses ramifications; le rayon autour des espaces bâtis est moins arbitraire dans son principe, mais il l'est dans le choix de sa longueur. Où alors arrêter la limite urbaine?.

Il faut en fait renoncer à établir une frontière rigide entre la ville et la campagne, car la transition s'effectue de façon continue, par une série de zones intermédiaires dans lesquelles, à mesure qu'on s'éloigne de la ville:

- la densité des espaces bâtis et revêtus diminue;

- l'agriculture est moins tournée vers le marché urbain et plus vers d'autres marchés plus lointains (dans les économies développées) ou vers l'autoconsommation (dans les pays en développement);

- la pression foncière est moindre, la vocation agricole des terrains est moins menacée.

On peut donc dire, à mesure que l'on s'éloigne du centre, que certaines caractéristiques montrent un gradient croissant ou décroissant, cohérent avec l'approche intuitive. Ce gradient permet d'identifier un espace urbain, rural ou péri-urbain, sans tracer leurs limites précises. Pour certaines caractéristiques, ce gradient est à peu près constant (quantité de végétation en général). D'autres augmentent puis diminuent. Dans tous les cas, elles font apparaître des zones grossièrement concentriques, aux limites floues, mais à l'existence indiscutable. Un découpage arbitraire en zones aux limites parallèles permet une première mise en évidence approximative des zones réelles.

Ce premier découpage peut se faire selon une série de rayons autour de l'espace urbain (et non plus un seul rayon comme pour définir une enveloppe urbaine unique). Il peut se faire, plus simplement, en cercles concentriques autour d'un point central (généralement assez facile à identifier de façon peu discutable, correspondant le plus souvent au centre historique).

LE GRADIENT URBAIN DÉFINI PAR DES CERCLES CONCENTRIQUES

Un ensemble de cercles concentriques définit une autre forme de gradient, pertinent en première approche dans le cas d'une ville développée régulièrement autour de son centre historique, peu pertinent dans le cas d'une croissance urbaine dissymétrique.


Paris

IAURIF - DNTC/DEUR


Meaux

ECHELE 1: 150000. © IAURIF - SIGR


LE GRADIENT CALCULÉ À PARTIR DE VARIABLES SUR DES ZONES CONCENTRIQUES

Anneaux concentriques grossièrement circulaires de 2 à 4 km, établis à partir de divisions administratives. Exemple d'Amritsar (Inde), qui fait bien apparaître le gradient de certaines cultures.

Source: K. Kumar, op. cit.

C'est ce qu'a fait, à Bouaké (Côte d'Ivoire), G. Ancey 1, en découpant la périphérie de la ville en anneaux concentriques de 5 km de rayon. Le pourcentage de ménages cultivant la plupart des spéculations végétales croît régulièrement de la première à la dernière couronne (par exemple, pour les féculents, de 37% à moins de 10 km jusqu'à 55% à plus de 25 km). Mais pour l'élevage, on observe des maxima entre 10 et 25 km (autour de 20%, contre moins de 5% en-deçà de 10 km et autour de 10% au-delà de 25 km). On peut ainsi caractériser une "ceinture de l'élevage" entre 10 et 25 km environ du centre de Bouaké.

1G. Ancey , Relations de voisinage ville-campagne. Une analyse appliquée à Bouaké... , 1974.

De même, à Amritsar (Inde), Kranti Kumar 2 a défini des zones à peu près circulaires de 2 à 4 km, en reprenant les divisions administratives les plus proches. La superficie relative de cultures "fragiles" - et tournées vers le marché urbain, telles que le maraîchage ou le fourrage décroît régulièrement à mesure que l'on s'éloigne du centre: d'1/3 de la surface cultivée totale pour la zone située à moins de 4 kilomètres du centre, jusqu'à 1/6 pour la zone située entre 8 et 10 kilomètres.

2K. Kumar , Spatial Organisation of Agriculture in a Developing Economy: a von Thünen Perspective.

La dernière zone n'est plus un anneau, elle est la même en partant de toutes les villes: c'est l'espace rural au sens strict. Dans les zones concentriques à l'intérieur de cette dernière, on peut parler d'agriculture péri-urbaine. On peut ainsi essayer de définir pour les pays en développement contemporains une série de ceintures agricoles péri-urbaines, comme le géographe allemand von Thünen l'avait fait pour l'Europe du XIX e siècle: ceinture maraîchère, ceinture de l'élevage, ceinture céréalière. Ce schéma n'est plus guère valable en Europe, où la rapidité des transports et l'efficacité des conditionnements (chaîne du froid notamment) ont réduit le rôle du facteur distance dans les relations entre la ville et la campagne. Mais il le demeure dans des pays comme l'Inde (cf. l'exemple d'Amritsar, ci-dessus) ou bien l'Afrique, où l'on constate généralement:

- une zone non influencée par la ville, avec une agriculture d'autosubsistance basée sur la jachère (savane ou forêt), en propriété villageoise sans appropriation privée;

- une zone d'agriculture vivrière péri-urbaine, commerciale et permanente (avec une appropriation privée corrélative, qu'il s'agisse de plantations ou de cultures);

- une agriculture immédiatement péri-urbaine, ou intra-urbaine, la plus intensive (maraîchage, élevage, plus rarement cultures vivrières), avec un régime foncier souvent plus complexe (location, squat...).

Les différents cas de ceintures vertes

Dans certains cas, la plus proche et la plus marquée de ces zones concentriques prend le nom de ceinture verte:

- Le cas où les terrains périphériques ont une végétation ou un usage spécifique, qui les différencie des autres terrains plantés ou cultivés. C'est ainsi qu'on peut parler de ceintures maraîchères, de la ceinture verte de Sfax (Tunisie), formée de vergers, et qu'on peut dire que la plaine irriguée de La Soukra-Choutrana appartient à l'actuelle ceinture verte de Tunis. Ces ceintures comprennent souvent une plus grande fraction de bois et de vergers résistant mieux à l'urbanisation que les terrains cultivés. Elles sont souvent plus irriguées, parfois enrichies par les déchets urbains. Aussi apparaissent-elles, vues d'avion, plus vertes que ce qui les entoure - surtout en climat méditerranéen ou tropical sec - et justifient-elles leur qualificatif.

- Le cas extrême où les terrains plantés ou cultivés bordant la ville sont délimités extérieurement par le désert, sur lequel ils ont été conquis. C'est le cas des oasis, souvent formées d'une ville et d'une palmeraie, qui en forme la ceinture verte. Ce sera le cas de la partie est de la ceinture verte projetée au Caire.

- Le cas où la ceinture verte représente une volonté d'arrêter l'urbanisation en "tache d'huile", la construction n'étant autorisée (ou recommandée) qu'en-dehors du territoire ainsi délimité La ceinture verte englobe dans ce cas l'ensemble des terrains protégés à ce titre, qui peuvent être identiques à ceux qui n'en font pas partie. Elle existe donc dans les documents d'urbanisme, mais sa limite ne se voit pas sur le terrain, sinon parfois, par une urbanisation à sa frange extérieure, là où la construction est à nouveau autorisée, comme autour de la ceinture verte de Londres. La ceinture verte de la métropole parisienne, moins continue, s'y apparente cependant, ainsi que la partie ouest de la ceinture verte du Caire.

CEINTURES VERTES DE LONDRES ET DE PARIS


Londres


Paris (a)


Paris (b)