Cover Image
close this bookVille et nature dans les agglomérations d'Afrique et d'Asie, GRET, 1996
close this folderPremier chapitre: La nature dans la ville
close this folder1. Où finit la ville, où commence la campagne?
View the documentLa nature: une notion aux sens multiples
View the documentComment définir la ville et l'espace péri-urbain?

La nature: une notion aux sens multiples

Nature, campagne, végétation

La notion de nature est des plus délicates à définir et à manipuler. Elle renvoie pour une part à des notions philosophiques, à des perceptions ou des jugements de valeur. Quand on parle de la présence de la nature en ville, il s'agit souvent d'une impression d'ensemble, correspondant à de multiples formes, dépendant de multiples critères, et traduite par de multiples indicateurs.

Quel sens doit-on donc donner à la notion de nature en ville? Cette notion est distincte de celle de cadre de vie, avec lequel elle est souvent confondue. La présence de nature est certes généralement ressentie comme valorisant le cadre de vie, mais certains cadres urbains reconnus comme de grande qualité peuvent comporter peu de nature - tels les centres anciens des villes, qu'elles soient européennes, arabes, indiennes ou même africaines. Et il y a des cas où sa présence est jugée excessive.

Dans son sens premier, la notion de nature s'oppose à celle de culture: elle englobe tout ce qui échappe plus ou moins à l'action de l'homme. On voit tout de suite que sa valeur est relative: il ne s'agira pas de savoir ce qui est naturel et ce qui ne l'est pas, mais de savoir ce qui est le plus naturel dans un environnement donné, par rapport au reste. Ainsi, alors que l'agriculture (la campagne, l'espace rural) s'oppose étymologiquement à la nature, on l'y rattache quand on étudie le milieu péri-urbain.

Dans le sens le plus large, la nature comprend le climat, le substrat (sol et sous-sol), les êtres vivants, tout ce qui existe indépendamment de l'homme, même si celui-ci peut les modifier. Elle comprend de la même manière les risques dits naturels, et qui le sont à la base, bien qu'ils soient souvent aggravés par l'homme. Dans un sens plus restreint, elle englobe seulement les êtres vivants autres que l'homme y compris les animaux -, et d'autant plus qu'ils sont moins domestiqués. L'acception la plus courante du mot en milieu urbain est encore plus restreinte, puisqu'elle se limite souvent à la vie végétale, la plus visible.

Une approche écologique, qui raisonne en termes de systèmes et de relations, permet à la fois de prendre en compte l'ensemble des phénomènes naturels - y compris le climat et le substrat et de privilégier l'intérêt pour le vivant, en y incluant même l'homme 1. Cette approche permet d'ajouter aux critères classiques importance numérique des êtres vivants... - ceux de biomasse, de biodiversité (nombre d'espèces, présence d'espèces rares), de stabilité (équilibre).

1Cf. notamment R Delavigne, Ville-campagne: une opposition dépassée , 1991.

Une valeur élevée de ces critères, qui peuvent qualifier la "naturalité", n'est pas incompatible avec l'influence de l'homme. Par exemple, celui-ci peut maintenir ou introduire intentionnellement une végétation abondante (parfois plus abondante et plus variée en milieu urbain que dans une campagne de champs ouverts), favoriser - par l'environnement végétal - ou introduire volontairement certains animaux. En climat tempéré, il peut aussi créer, par la température plus élevée du milieu urbain, des conditions favorable à des espèces végétales ou animales exotiques.

La plupart des études qui abordent le thème de la nature en ville - et notamment celles qui ont servi de base à cette synthèse - s'attachent principalement à la végétation, qu'elle soit productive ou récréative. Celle-ci constitue en effet un indicateur privilégié, révélateur de la présence "d'espaces de nature", d'écosystèmes plus complets qui lui sont liés, sans être bien sûr le seul critère de "naturalité". D'autres éléments de nature sont d'ailleurs abordés ci-après, comme l'eau ou les animaux d'élevage.

La typologie des "espaces de nature" présentée page 35 est basée sur les éléments qui y prédominent (eau, terre, végétation, animaux), sur leur fonction (production, détente, cadre de vie), sur leur mode d'insertion dans la ville (périmètre individualisé, mélange avec l'habitat ou la voie publique) et sur leur usage social (privé, collectif, public).


CARTOGRAPHIE DE L'INDICE DE VÉGÉTATION

Répartition en 9 classes allant de l'absence totale de végétation (0) à un couvert complet en pleine activité (9). Exemple d'un secteur de l'agglomération parisienne (Saint-Cloud et Boulogne). Les bas indices caractérisent les surfaces en eau (la Seine) et les ensembles urbains denses (Boulogne). Les forts indices montrent les espaces verts (parc de Saint-Cloud, bois de Boulogne, hippodromes). Les valeurs moyennes correspondent à un tissu mixte (habitat discontinu et jardins).

On voit cependant les limites de cet indice pour caractériser la nature au-delà de la végétation (puisque l'eau apparaît avec un très faible indice), et même pour caractériser la biomasse végétale (puisqu'une pelouse arrosée, comme sur les terrains de sport, apparaît avec un indice aussi fort qu'une forêt).

Les indicateurs de la présence de nature et leurs limites

Les indicateurs les plus palpables pour évaluer l'importance de la nature - et de fait les plus restrictifs - sont des grandeurs physiques ou statistiques, c'est-à-dire des variables quantifiables. Un indicateur ne pourra être utilisable que s'il est:

- défini (avec notamment son champ d'application et son unité de mesure), de façon à ne prendre qu'une valeur en un même lieu;

- mesurable avec les outils disponibles;

- pertinent, c'est-à-dire traduisant bien la notion plus abstraite qu'il est censé représenter, en n'oubliant pas qu'un indicateur n'est pas cette notion, car il est toujours plus réducteur.

" Surface d'espaces verts

Des indicateurs, tels que la surface d'espaces verts en proportion de la surface totale (SV/ST) ou par habitant (SV/P), sont fréquemment utilisés pour comparer les villes (par exemple, Ahmedabad 0,5 m 2 par habitant). Mais ils sont en général peu utilisables, parce qu'ils sont publiés sans être définis, ou, s'ils le sont, on s'aperçoit qu'ils sont peu pertinents. En effet, pour que de tels indicateurs soient définis, leur numérateur et leur dénominateur doivent l'être aussi.

Le dénominateur dépend du territoire considéré, dans lequel est comptabilisée la surface totale (ST) ou le nombre d'habitants (P)

Le numérateur dépend de la délimitation des espaces verts permettant de connaître la surface correspondante (SV): prend-on l'ensemble des espaces verts, publics et privés, ou seulement les espaces verts publics? considère-t-on la limite cadastrale des parcelles classées en espaces verts, ou la surface recouverte de végétation, y compris la projection au sol des couronnes des arbres hors espaces verts?

Or le territoire considéré correspond en général à une entité administrative, qui peut permettre la comparaison des différents stades de croissance d'une ville, mais non la comparaison d'une ville à l'autre. En effet, si certaines municipalités correspondent à peu près à leur agglomération (Ahmedabad), la plupart sont plus petites (Paris, Le Caire, Tunis, Bombay, Calcutta...), d'autres la dépassent largement (Marseille, Freetown...). C'est ainsi que les chiffres les plus élevés de taux de verdissement correspondent en général tout simplement à des municipalités très étendues ou à des districts, voire des régions urbaines. Il faut donc prendre comme périmètre celui de l'agglomération. Cela pose la question de la définition de ce périmètre, abordée ci-après.

Quant à la délimitation des "espaces verts", elle ne considère qu'une partie des espaces naturels, la plus facile à comptabiliser, en général les espaces verts publics. Il faudrait aussi prendre en compte les espaces agricoles intra-urbains, les jardins collectifs et privés, les parcs d'institutions, les zones humides. Par ailleurs, les surfaces de zones vertes ainsi comptabilisées sont très inégalement plantées, certaines couvertures végétales sont intermittentes, etc.

Cependant, d'un point de vue économique, la surface d'espaces verts publics par habitant sur le territoire communal peut être pertinente dans la mesure où elle est assez bien corrélée avec le coût par habitant que représentent ces espaces verts. Et d'un point de vue social, elle reste un assez bon indicateur de la satisfaction d'une partie de la demande - qui est celle d'espaces accessibles, calmes, équipés pour une fonction récréative et pourvus d'un minimum de végétation, plus que celle d'une quantité maximale de végétation mais à condition de considérer la surface par habitant desservi. Il s'agit donc de prendre en compte non le territoire municipal, mais le territoire à partir duquel l'un ou l'autre des espaces verts est accessible, en quelque sorte la "zone de chalandise" des espaces verts, qui peut être plus restreinte que la commune, ou au contraire en déborder. Des études en cours de Iaurif ont permis d'estimer un rayon d'attraction des espaces verts, dépendant de leur surface, dans lequel la surface par habitant a un sens 1.

1Atlas des espaces verts et boisés publics d'Île-de-France, 1995.


DESSERTE PAR L'ENVIRONNEMENT VÉGÉTAL DANS L'AGGLOMÉRATION PARISIENNE

" Indice de végétation

On peut aussi se demander si la surface est le meilleur indicateur de l'importance des espaces naturels, quand on s'intéresse à leurs diverses contributions à la qualité de l'environnement, qu'elle soit écologique ou sociale. Les plantations de voirie (arbres d'alignement, etc.) sont plus faciles à considérer en nombre qu'en surface, à moins d'estimer pour chaque arbre une superficie égale à la projection verticale de sa ramure (ce qui est fait approximativement par certains services municipaux d'espaces verts, comme à Tunis). La biomasse (masse végétale totale) peut être un meilleur indicateur, ou la surface foliaire, ou l'activité chlorophyllienne, ou la quantité d'oxygène émis, ou l'évapotranspiration, ou la capacité d'infiltration des eaux de pluie, ou encore le linéaire de cheminements possibles en zones vertes.

Pour la quantification de la végétation, le traitement numérique d'images de satellite peut être un outil précieux puisque, outre les avantages d'un traitement automatique et d'une observation répétitive, il peut donner des chiffres d'ensemble parfaitement définis sur chaque pixel (surface élémentaire) d'une image de satellite (et, par calcul de moyenne, dans n'importe quel périmètre), qui additionnent des éléments comparables. Les satellites d'observation tels que Landsat TM (Thematic Mapper) ou Spot enregistrent, entre autres, deux canaux de rayonnement pertinents à cet égard:

- un canal dans le proche infrarouge, sensible à la quantité de végétation (tenant compte des plantations hors espaces verts et ne tenant pas compte des parties non plantées d'espaces verts);

- un canal dans le rouge, sensible à l'activité chlorophyllienne.

En combinant ces deux canaux, on peut définir un indice de végétation, qui constitue un outil précieux de connaissance et de gestion du végétal urbain. De nombreux travaux ont été faits pour affiner et utiliser l'indice de végétation, notamment par l'équipe de R. Delavigne, à Iaurif. Cet indice est assez bien corrélé avec la biomasse végétale, au moins dans les faibles valeurs, qui caractérisent le milieu urbain. Mais il y a quelques exceptions, comme les pelouses arrosées, auxquelles la forte activité chlorophyllienne assure un fort indice. L'indice de végétation a été mis au point pour étudier les espaces ruraux, et il y aurait peut-être à définir une formule un peu différente pour caractériser encore mieux la biomasse végétale urbaine.

L'établissement d'une carte des indices de végétation des villes étudiées serait un complément utile à la présente synthèse, permettant de mieux localiser les besoins et, avec une observation répétitive, de mesurer l'effet d'éventuelles actions. Des études de ce type ont été menées par Iaurif. sur plusieurs villes d'Amérique latine (Buenos Aires, Rio, Sao Paulo, Brasilia) ou d'autres régions (Le Caire, Beyrouth, Tananarive). D'autres l'ont été sur plusieurs villes d'Asie par le Lect (Laboratoire environnement, cartographie, télédétection) de l'université de Strasbourg (équipe de Sylvie Rimbert), sur financement du ministère français des Affaires étrangères. De plus, un pays comme l'Inde possède ses propres satellites d'observation et peut traiter les images plus fines de Landsat ou Spot.

" Quels indicateurs choisir?

Chaque indicateur étant réducteur, il conviendra en général d'en employer plusieurs pour traduire une même notion plus abstraite. Ainsi, pour traduire la qualité de la desserte des populations par l'environnement végétal, le Plan vert d'Île-de-France tient compte à la fois de l'indice de végétation et de la proximité d'un espace vert public: deux classes d'indice de végétation permettent de distinguer les zones pourvues de végétation et les zones carencées; le rayon d'attraction défini autour de chaque espace vert (dépendant de sa surface) permet de distinguer les zones desservies des zones non desservies. Et on ne doit pas oublier qu'aucun indicateur chiffré ne saura traduire les facteurs qualitatifs, comme la beauté du paysage, la relation émotionnelle, sentimentale ou religieuse à celui-ci.


L'ESPACE URBAIN DÉFINI PAR LES MODES D'OCCUPATION DU SOL

Les différentes occupations du sol, établies à la parcelle, se regroupent de façon peu discutable en trois grandes catégories: rural, urbain ouvert, urbain construit - regroupés ici sur la légende. Exemple de l'agglomération de Meaux (Seine-et-Marne, France).